Alexis de Redé

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Alexis Rosenberg, 3e baron de Redé (), plus connu sous le nom de baron de Redé, est un aristocrate d'origine juive austro-hongroise, amateur d'art, esthète réputé et grand collectionneur de mobilier français du XVIIIe siècle.

Établi à Paris après la Deuxième Guerre mondiale, il a appartenu aux plus hauts cercles de la société mondaine européenne et américaine pendant près de soixante ans. Peu soucieux de célébrité médiatique et, de son vivant, quasi-inconnu du grand public, cet apparent dilettante a voulu vivre d'élégance et de goût, dans un faste qui a étonné ses commensaux durant les années 1950.

Enfance et éducation[modifier | modifier le code]

Alexis de Redé est né le à Zurich (Suisse), dans un milieu éminemment privilégié.

Son père, Oskar Adolf Rosenberg, 1er baron de Redé, est un banquier juif austro-hongrois anobli en 1916 par l'empereur François-Joseph d'Autriche. Cependant, le titre de baron de Redé n'est pas mentionné dans l'Almanach de Gotha et sa validité a donc souvent été mise en doute. « Dans Les Juifs, écrit par exemple Roger Peyrefitte[1], j'ai fait allusion à son origine ; il m'a fait écrire par son avocat que le titre de baron de Rédé était reconnu dans la principauté de Liechenstein ! C'est vraiment une référence inattaquable. » Mais si l'on considère l'année 1916 où le titre a été créé, en pleine guerre mondiale, peu avant l'effondrement des principautés allemandes et des empires centraux, il faut admettre que la mise à jour d'un almanach ait pu ne pas y être traitée en urgence[2].

Ce financier avisé est le fondé de pouvoir du roi Nicolas de Monténégro[3] et il possède la plus jolie station balnéaire d'Allemagne, Heiligendamm, le « Deauville de la Baltique ». Oskar Adolf fait l'acquisition de Heiligendamm en 1924, deux ans après la naissance d'Alexis. Au début des années 2000, la Jewish Claims Conference (Conférence de restitution des biens spoliés aux Juifs) a ouvert un dossier d'examen sur la prise de contrôle de la station d'Heiligendamm, à l'époque nazie, par la Dresdner Bank, puis sa confiscation par le Troisième Reich. Elle a conséquemment ouvert un dossier d'éventuelle indemnisation des héritiers d'Oskar Rosenberg. Selon un historien local, Wolf Karge, le baron Alexis de Redé, contacté, aurait décliné tout appel et toute demande, « ne voulant rien avoir à faire avec le passé ». Toujours selon Karge, le jeune Alexis aurait vécu à Heiligendamm lors de l'été 1932[4].

La mère d'Alexis, Édith, née von Kaullas, appartient à une riche famille de banquiers juifs allemands eux-mêmes anoblis et associés au roi de Wurtemberg dans la propriété de la banque de Wurtemberg. À l'instar des riches familles aristocratiques d'Europe centrale de l'époque, les Rosenberg mènent une existence cosmopolite et voyageuse. Après s'être installé au Liechtenstein dont il prend la nationalité, Oskar Adolf Rosenberg loue une suite de seize pièces[5] dans un grand hôtel de Zurich où il installe sa femme, son fils aîné, Hubert, et sa fille, atteinte de déficience mentale. C'est dans cette ambiance viscontienne que naît Alexis. Une armada de gouvernantes et de précepteurs veille sur les trois enfants qui sont élevés dans la religion protestante, bien que les deux familles soient de confession juive. Pour sa part, le père vit principalement à Vienne d'où il mène ses affaires.

C'est en 1931 que s'annonce le déclin. Apprenant qu'elle est atteinte de leucémie, la mère d'Alexis se rend à Vienne auprès de son mari. Elle y apprend qu'il entretient une maîtresse à Paris. Que ce soit sous le choc de cette révélation ou épuisée par la maladie, elle meurt trois semaines plus tard. Alexis a neuf ans. Il est aussitôt envoyé par son père à l'Institut Le Rosey, célèbre pension suisse où se côtoient les rejetons de milliardaires et de familles royales. Il y est le condisciple du futur Rainier III de Monaco et du futur shah d'Iran, le jeune Mohammad Reza Pahlavi, qui se souviendra de lui comme d'un garçon d'une « gracieuse langueur »[6]. Alors qu'enfle l'ombre du nazisme, il y rencontre aussi l'antisémitisme dont il ne soupçonnait pas l'existence. Un jour, un camarade allemand s'excuse nonchalamment auprès de lui de ne plus jamais pouvoir lui adresser la parole.

Ruiné, son père se suicide.

Témoignages[modifier | modifier le code]

« Un jour Arturo Lopez [-Willshaw] entre dans une banque new-yorkaise et aperçoit un ravissant et mince employé blond. Il l'invite à dîner, lui demande son nom : Alexis Rosenberg. Que le Tout-Paris connaît maintenant sous le nom de baron de Rédé. Il a été un grand ami de Denise Bourdet [...]. C'est un homme très distingué, et qui a une sorte de génie des affaires. Il a réussi, non seulement à restaurer la fortune d'Arturo Lopez, mais encore à devenir plus riche que lui. Le Tout-Paris connaissait cette amitié, mais personne n'en parlait. Arturo était marié, Redé faisait la cour aux baronnes de Rothschild ou aux jeunes filles du monde. On annonçait de temps en temps ses fiançailles, et on faisait semblant d'y croire. Il fut éconduit d'une manière humiliante, lorsqu'il sollicita la main d'une fille du comte de Paris. » Roger Peyrefitte[7]

Selon Pierre Bergé, Rosenberg avait 19 ans lors de leur rencontre, ce qui la place vers 1941-42 ; selon certains, il travaillait alors pour un antiquaire.

« Il existe à Paris une poignée d'hommes qui, depuis des décennies, semblent ne pas avoir vieilli, ou presque. [Ainsi de] l'élégant baron de Redé, souvent drapé dans une cape et chaussé d'escarpins d'une finesse extrême. Ses cheveux acajou sont tantôt plaqués, tantôt légèrement bouffants. De loin, sa silhouette est celle d'un homme de quarante ans. » Pierre Le-Tan[8]

Décorateur « grand genre » et collectionneur d'art[modifier | modifier le code]

Redé collectionnait différents types d'objets d'art et livres précieux dans le goût fastueux dit « Europe centrale ».

« Arturo Lopez-Willshaw allait transformer sa vie tout entière. Ils vinrent vivre à Paris (en 1946) où Alexis occupa l'étage noble du fameux hôtel Lambert [...]. Collectionneur avisé, il savait s'entourer d'objets d'art, de coupes de vermeil d'Augsbourg et de Dresde, d'émaux de Limoges et de Venise, qui ne pouvaient venir que de chez Nicolas Landau et de chez Kugel. Cet amateur aurait pu en remontrer à bien des professionnels (...) il était d'une insatiable curiosité. Il y a vingt ans (1975), lorsque l'hôtel Lambert fut à vendre, ses amis Guy et Marie-Hélène de Rotschild s'en rendirent les maîtres et le partagèrent avec lui. C'est là, dans ce lieu d'un autre âge, qu'il termina ses jours. » Pierre Bergé[9].

Le milliardaire chilien Lopez-Willshaw loua le premier étage de cet hôtel prestigieux de l'île Saint-Louis, que son jeune compagnon restaura pendant deux ans (1947-1949 ?) et meubla magnifiquement. Il hérita ensuite de la moitié de la fortune et d'une partie de l'importante collection d'art de son ami, mort en 1962. La collection de Redé fut dispersée lors de deux grandes ventes aux enchères publiques. La première[10], survenue après la mort de son ami en 1975, aurait été causée par une situation financière altérée par de mauvais investissements. La seconde de ces ventes[11] fut faite dans le cadre de sa succession dont, selon sa dernière compagne, Charlotte Aillaud, certains livres anciens de grande valeur furent exclus.

Bals et fêtes[modifier | modifier le code]

Alexis de Redé fut connu notamment pour ses fêtes fastueuses comme le Bal des Têtes en 1956 ou encore le Bal oriental.

Le Bal oriental[modifier | modifier le code]

Le 5 décembre 1969, Redé donna à l'hôtel Lambert un Bal oriental qui fut une sorte « d’apothéose mondaine ». Cette fête lui aurait coûté un million de dollars. Il en avait eu l'idée à la suite de l'achat d'un mouchoir indien, et les invitations étaient la copie de ce mouchoir[12] (Alexandre Serebriakoff dessinait les plans de table de ses dîners). Les personnalités les plus connues du Tout-Paris et de la café society internationale y assistèrent :

Le maître de maison était costumé en prince mongol. Des éléphants en papier mâché accueillaient les invités dans la cour de l’hôtel. Des « esclaves noirs » torse nu portaient les torches dans le grand escalier menant à la salle de bal, tandis que des automates jouaient de différents instruments, disposés dans la majestueuse galerie d'Hercule. Cette fête a fait l'objet de nombreux reportages, dans Vogue et Paris Match entre autres magazines, et elle reste l'une des plus célèbres de l'après-guerre.

Redé ne cachait pas son homosexualité et fut longtemps le compagnon d'Arturo Lopez-Willshaw qui, au demeurant, avait épousé sa cousine. Charlotte Aillaud, sœur de la chanteuse Juliette Greco, partagea ses dix dernières années. Il est enterré au Père Lachaise dans la même tombe qu'Arturo Lopez.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Alexis: The Memoirs of the Baron de Redé, Hugo Vickers (éd.), The Dovecote Press, 2005. Mémoires posthumes.
  • Roger Peyrefitte, Propos Secrets, t. 1, Albin-Michel, 1977.
  • Pierre Le-Tan, Rencontres d'une vie : 1945-1984, Aubier, 1986.
  • Pierre Bergé, « Alexis de Redé, un heureux du monde s'en est allé », dans Point de vue, n° 2921, 13-20 juillet 2004, pp. 64-66[13].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Propos Secrets, t. 1, Albin Michel, 1977, p. 42.
  2. Confirmation d'anoblissement d'Oskar Adolf Rosenberg, reliure aux armes (catalogue Sotheby's, vente des 16 et 17 mars 2005).
  3. Cité par André Kostolany, dans Si la bourse m'était contée, René Julliard, Paris 1961.
  4. (de) Die Welt, 7 juin 2003.
  5. (en) Daily Telegraph, 10 juillet 2004.
  6. Référence à venir.
  7. Op. cit., pp. 42-43.
  8. Rencontres d'une vie : 1945-1984, Aubier, 1986, pp. 100-101, avec un portrait en buste dessiné par l'auteur, p. 101.
  9. Op. cit.
  10. Meubles et objets d'art provenant de l'hôtel Lambert et du château de Ferrières, appartenant au baron de Redé et au baron Guy de Rothschild, Monaco, Sotheby's-Parke-Bernet, 25 et 26 mai 1975.
  11. Collection du baron de Rédé provenant de l'hôtel Lambert, 2 vol., Paris, Sotheby's, 15 et 17 mars 2005.
  12. Jean-Claude Daufresne, Fêtes à Paris au XXe siècle : Architectures éphémères de 1919 à 1989, Mauad Editora Ltda, 2001
  13. Article reproduisant la photographie de Redé costumé en prince oriental par Cecil Beaton lors du fameux « bal des masques et dominos » de Carlos de Besteigui dans son palais vénitien, le 3 septembre 1951.

Liens externes[modifier | modifier le code]