Testaments des douze patriarches

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Les Testaments des douze patriarches constituent une collection de douze livres bibliques apocryphes, pseudépigraphes intertestamentaires, qui, parvenus dans une version grecque, relatent les discours et recommandations attribués aux douze patriarches fils de Jacob sur leur lit de mort.

L’œuvre, à connotations messianique et eschatologique, comporte plusieurs strates rédactionnelles s'étalant du IIe siècle av. J.-C. au Ier siècle de l'ère commune peut-être originellement rédigées en hébreu dans un milieu judaïque et, dans les recueils conservés, est marquée par interpolations secondaires chrétiennes.

Manuscrits[modifier | modifier le code]

Assez peu cités dans la littérature patristique, les Testaments sont connus par quinze manuscrits en grec et la plus ancienne version complète conservée date du Xe siècle[1]. Il existe également une version slavone et une version serbe proches de cette version. Une version arménienne - qui connait moins d'interpolations chrétiennes que la version grecque - est attestée par une cinquantaine de manuscrits mais ne connait pas encore d'édition complète. Les traductions européennes sont, elles, basées sur une version en latin réalisée à partir de la version grecque[1].

On a retrouvé des fragments en araméen de documents relatifs à Lévi (1Q21, 4Q213, 4Q213a, 4Q213b, 4Q214, 4Q214a, 4Q214b)[2], Juda (3Q7, 4Q538) et Joseph (4Q539) parmi les manuscrits de la mer Morte. Des fragments de Lévi, similaire à 1Q21 et datés du IXe siècle on été découverts dans la genizah d'une synagogue caraïtes au Caire[2]. On connaît également une version hébreu tardive du testament de Nephtali. L'analyse des divergences entre les différents fragments et copies révèle au sein du texte un processus de synthèse et d'interpolation.

Datation[modifier | modifier le code]

La datation de l’œuvre est difficile et débattue car les matériaux conservés dans l'ouvrage présentent une grande diversité[3]. L’œuvre comporte plusieurs strates rédactionnelles s'étalant du IIe siècle av. J.-C. au Ier siècle de notre ère[4] et, c'est en hébreux qu'il a du être composé à l'origine. A la différence de nombre de manuscrits postérieurs à 100 avant l'ère commune, on n'en a trouvé aucun fragment dans cette langue à Qumran[5] ; néanmoins, l'hébreu transparait à l'arrière-plan de la tradition grecque des textes qui sont parvenus[6]. La critique textuelle ainsi que les sources identifiées font pencher pour un original juif remanié à plusieurs reprises[7].

La structure du texte, cohérente, semble dater du milieu du Ie siècle av. J.-C., à l'époque de la chute des Hasmonéens après l'invasion romaine de la Palestine[5]. Le scribe du Ie siècle av. J.-C. incorpore à la perfection des matériaux plus anciens datés du IIe siècle av. J.-C.[5]. Si le texte original est ainsi l’œuvre d'un rédacteur juif, il est retouché par des mains chrétiennes comme le montrent les interpolations[5] qui semblent attester d'une volonté de christianiser la pensée originale. Suivant les mentions qui existent su titre de l’œuvre dans des textes en grec, en arménien et en slavon, le terminus ante quem de la compilation est le IIIe siècle[1].

Contenu[modifier | modifier le code]

Genre littéraire[modifier | modifier le code]

L’œuvre appartient au genre littéraire des « testaments » - bien que les contours du genre soient débattus[8] - et semble en réunir douze pour symboliser les douze tribus d'Israël[1]. Il ne s'agit pas de documents de succession mais davantage d'exhortations morales, de « testaments spirituels » mettant en valeur les vertus à suivre. Sur un plan formel, chacun des Testaments est présenté comme une copie, mentionnant notamment la bonne santé mentale du mourant[1]. La découverte d'écrits similaires à Qumran semble attester de la popularité du genre entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle[1].

Structure[modifier | modifier le code]

Si l'on se réfère aux sources utilisées, la structure originelle des testaments - quand ils étaient indépendants - semble avoir été de facture soit hébraïque soit araméenne[9]. Ces textes originaux ont vraisemblablement été compilés et remaniés au début de l'ère chrétienne, les compilateurs opérant des modifications dans les prologues et les épilogues des différents textes afin de donner une unité à l'ensemble[9].

Chacun des textes des Testaments est construit sur le même modèle[6] : la section fondamentale est présentée comme un récit autobiographique plus ou moins long des épisodes de la vie du patriarche. La seconde partie offre une section parénétique qui propose tantôt des exhortations éthiques à la vertu, tantôt la condamnation des vices opposés. La troisième et dernière partie est de type prophétique, proposant soit des prophéties ex eventu (rétrospectives, d'après des évènements qui ont eu lieu), soit des prophéties qui portent sur l'avenir[6], présentant alors la fin imminente de la société dans laquelle vit l'auteur pour laisser place à l'instauration miraculeuse d'une société nouvelle[5].

Éthique et eschatologie[modifier | modifier le code]

Les Testaments des douze Patriarches proposent des exhortations à connotation éthique pour édifier les générations à venir[3]. Les scènes de vie détaillées des patriarches servent de cadre à l'exposé de vices ou de vertus de manière à se référer à la loi et aux commandements divins. Ceux-ci sont interprétés par le compilateur des textes sous un angle essentiellement éthique, qui ne s'attache que peu aux prescriptions cultuelles et alimentaires[10].

C'est le patriarche Joseph qui semble incarner le héros éthique en traversant les Testaments qui prônent comme valeur la justice, l'amour et la vérité[10]. L'amour est ainsi présenté comme le fondement de la vie sociale et valorise le pardon mais n'est d'abord accessible - de manière restreinte - qu'à l'intérieur d'Israël avant de pouvoir s'étendre à tous les hommes lors du salut divin. Là encore, vis-à-vis de cette notion d'amour, Joseph jour un rôle central : renonçant à son propre salut, il se sacrifie pour éviter l’infamie à ses frères[11].

Pour renforcer les avertissements moraux, les exhortations exposent souvent une lutte entre le bien et le mal où Dieu est opposé à Béliar et des démons. Les fidèles seront protégés par Dieu tandis que les impies finiront exterminés à la fin des temps[10].

L'auteur - ou le compilateur - du texte semble attendre une intervention divine qui détruira le mal et répondra à la promesse faite à Israël d'établir une royauté éternelle ; en effet la royauté et le sacerdoce ont disparu ou sont dans des mains indignes, allusions probable aux Hasmonéens que l'auteur semble exécrer[12]. Ce sont deux messies, un de lignée sacerdotale descendant de Lévi et un de lignée royale descendant de Juda, qui doivent accomplir l'intervention divine[12]. Ce schéma qui prévoit deux centres de pouvoir est typique du judaïsme postexilique et la double messianité se retrouve également dans les textes de la communauté de Qumran[13].

L'intervention du messie sacerdotal inaugurera l'ère dans laquelle il n'y aura plus de mal[14] et le testament de Juda indique quelle sera la part du messie royal avant l'arrivée de Dieu, que l'auteur attend avec une grande espérance : en effet, lorsque les deux messies auront terminé leur tâche c'est Dieu lui-même qui vient sur terre pour vivre avec les hommes, dans un salut final qui concerne - au-delà d'Israël - tous les peuples, dans une eschatologie universaliste[11].

Testaments individuels[modifier | modifier le code]

Les testaments sont classés selon l'ordre de naissance des fils de Jacob[15]. Chaque Testament a une place et une fonction particulière, développant un ou plusieurs thèmes[1] :

  1. Testament de Ruben : des pensées
  2. Testament de Siméon : de l'envie
  3. Testament de Lévi : du sacerdoce et de l'orgueil
  4. Testament de Juda : du courage, de la cupidité et de la luxure
  5. Testament d'Issachar : de la simplicité
  6. Testament de Zabulon : de la miséricorde et de la pitié
  7. Testament de Dan : de la colère et du mensonge
  8. Testament de Nephtali : de la bonté naturelle
  9. Testament de Gad : de la haine
  10. Testament d'Aser : des deux faces de la malice et de la vertu
  11. Testament de Joseph : de la chasteté
  12. Testament de Benjamin : de la pureté de la pensée

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f et g Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 860
  2. a et b Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 861
  3. a et b Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 869
  4. Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014, p. 121
  5. a, b, c, d et e Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014, p. 122
  6. a, b et c Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014, p. 123
  7. Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 868
  8. voir Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », op. cit. 2009, p. 859-860
  9. a et b Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 862
  10. a, b et c Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 870
  11. a et b Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014, p. 128
  12. a et b Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014, p. 124
  13. Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014, p. 125
  14. Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014, p. 127
  15. Daniel Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 859

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Recherche contemporaine[modifier | modifier le code]

  • Paolo Sacchi (trad. Luc Leonas), Les apocryphe de l'Ancien Testament : Une introduction, Cerf,‎ 2014 (ISBN 978-2-204-09957-8)
  • David Hamidovic, « Testaments des douze Patriarches », dans Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (éds.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009 (1re éd. 2004) (ISBN 978-2-8309-1368-2)
  • (en) Gonzalo Aranda Pérez, Florentino García Martínez et Miguel Pérez Ferández, Literatura judía intertestamentaria, Estella, coll. « Verbo divino »,‎ 1998
  • (en) Marinus De Jonge (éd.), Studies on the Testaments of the Twelve Patriarchs : Test and Interpretation, Leiden, Brill,‎ 1997 (ISBN 90-04-04379-9)
  • (en) Marinus De Jonge, « Robert Grosseteste and the Testaments of the Twelve Patriarchs », The Journal of Theological Studies, no 42(1),‎ 1991, p. 115-125
  • (en) Florentino García Martínez, « Libro de los Patriarcas », dans F. García Martínez (éd.), Textos de Qumrán, Trotta,‎ 1992 (ISBN 84-87699-44-8), p. 316-319
  • (es) Antonio Piñero, « Testamento de los Doce Patriarcas », dans Alejandro Díez-Macho (éd.), Apócrifos del Antiguo Testamento, vol. V, Cristiandad,‎ 1987 (ISBN 84-7057-421-3), p. 9-158

Recherche ancienne[modifier | modifier le code]

  • Macky Peter W. 1969: The importance of the Taching of God, Evil and Eschcatology of the Dating of Testaments of Twelve Patriarchs. Th. Diiss. Princeton Theological Seminary. Michigan University microfil 1971
  • Stone Michael E. 1969: The Testament of Levi. A first study of the Armenian mss. of the Testament of Twlve Patriarchs. Jérusalem.
  • Philonenko, Mark 1958: "Les interpolations chrétiennes des Testaments des Douze Patriarches et les manuscrits de Qumrân"; Revue d'Histoire et de Philosophie Religieuse 1958: 309-343. París.
  • Milik, Józef Tadeusz (1955) "Le Testament de Lévi en araméen. Fragments de la grotte 4 de Qumrân (4QTLeviar)"; Revue Biblique 62:398-406.
  • Dupont-Somemer André 1951: "Le Testament de Lévi et la secte juive de l'Alliance"; Semítica 4:32-53. Institut d'Études Sémitiques de l'Université de Paris, Centre National de la Recherche Scientifique. Paris.
  • Charles, Robert Henry 1908: The Greek Versions of the Twelve Patriarchs, edited from nine Manuscripts with the variants of the Armenian and Slavincs Versions and some Hebrew Fragments Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1966.

Traduction française[modifier | modifier le code]

  • Marc Philonenko, « Testaments des douze Patriarches », dans A. Dupont-Sommer et M. Philonenko (éds.), La Bible : Écrits intertestamentaires, Gallimard, coll. « La Pléiade »,‎ 1987, p. LXXV-LXXXI et 811-944

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]