Les Bonnes

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Les Bonnes est une pièce de théâtre de Jean Genet, écrite en 1947. C'est une pièce de théâtre tragique et violente, inspirée de faits divers, même si l'auteur a nié cette inspiration.

Les Bonnes mise en scène de Luc Bondy à la Volksbühne de Berlin (2008).

Argument de la pièce[modifier | modifier le code]

Les deux bonnes charmantes sont Claire (la petite sœur, qui semble plus révoltée, excitée à l'idée de dominer son aînée dans le rôle d'assassine) et Solange (l'aînée, qui paraît plus réservée, inquiète sur le comportement révolté de sa sœur, bien qu'elle y participe activement). Elles travaillent pour une riche femme (Madame) avec laquelle elles entretiennent une relation assez floue. Les deux bonnes s’habillent même avec les robes de leur maîtresse, lors de scènes (ne pas entendre des scènes dans le sens classique du terme) où les personnages mélangent leurs rôles. Un peu plus tôt, Claire (entendez l’action conjuguée Claire-Solange) avait rédigé une fausse lettre de dénonciation afin de faire emprisonner l'amant de Madame (nommé Monsieur). Les motivations des sœurs sont une vengeance, à la suite d'une liaison entre Monsieur et une bonne (il faut néanmoins préciser que Monsieur est libéré, et qu'il donne rendez-vous à Madame). Les deux sœurs tentent alors d’empoisonner Madame en la faisant boire du tilleul, pour éviter de se faire démasquer, mais elle ne le boira finalement pas, malgré l'insistance de Claire. Lors de la scène finale, Claire joue le rôle de Madame, et boit le tilleul empoisonné, mourant réellement, mais assassinant ainsi symboliquement sa maîtresse, après leur échec. En ce sens, la pièce exprime un malaise identitaire : Claire et Solange se sentent emprisonnées et réduites à leur condition sociale. Le malaise tient aussi du fait que Solange et Claire se confondent continuellement; l'une incarnant la raison (Claire) et l'autre la passion (Solange). On a donc une parodie de tragédie classique; avec un héros tragique (Claire/Solange) et un dilemme (tuer Madame, ou un dilemme intrinsèque qui repose sur la volonté de se découvrir, départ à la recherche de soi-même).

Comme l'a bien précisé Jean Genet, la pièce n'est pas un plaidoyer pour les domestiques. Cependant cet ouvrage repose sur une critique de la bourgeoisie du XXe siècle, que l'on peut qualifier de satire.

Lors de l'interprétation de l'ouvrage Les Bonnes à l'Athénée, ce théâtre donnait ensuite une pièce de Jean Giraudoux lors d'une même représentation, et cette dernière fut ovationnée : le public voulait ainsi confirmer et souligner son hostilité aux Bonnes en valorisant la seconde représentation.

Origines[modifier | modifier le code]

L'histoire serait inspirée d'un fait divers, les bonnes seraient en fait les Sœurs Papin bien que Jean Genet nie catégoriquement d'avoir adapté ce fait divers mais bien de s'en être inspiré[réf. nécessaire].

La première mise en scène[modifier | modifier le code]

La pièce est, d’après l’auteur lui-même, destinée à établir un malaise chez le spectateur.

Malaise sans doute d'abord personnel, comme le prouve la présentation très dure pour lui et le milieu du théâtre que Genet propose à l'éditeur Jean-Jacques Pauvert en 1954 : « Il vous faut donc une présentation. Mais que dire d'une pièce dont j'étais détaché avant même qu'elle fut achevée ? [...] Commandée par un acteur célèbre en son temps, ma pièce fut donc écrite par vanité, mais dans l'ennui[1]. »

Dans cette lettre à l'éditeur, Jean Genet avoue qu'il n'aime pas le théâtre, « on s'en convaincra en lisant la pièce. [...] Car même les très belles pièces occidentales ont un air de chienlit, de mascarades, non de cérémonies. Ce qui se déroule sur la scène est toujours puéril. La beauté du verbe quelquefois nous trompe quant à la profondeur du thème. Au théâtre, tout se passe dans le monde visible et nulle part ailleurs[1]. »

Ce dont Jean Genet a l'ambition, c'est « obtenir que ces personnages ne fussent plus sur la scène que la métaphore de ce qu'ils devraient représenter. Pour mener à moins mal l'entreprise, j'eusse dû, bien sûr, inventer aussi un ton de voix, une démarche, une gesticulation... C'est un échec. Je m'accuse donc de m'être abandonné sans courage à une entreprise sans risques ni périls. Je répète pourtant que j'y étais incité par cet univers du spectacle qui se satisfait d'approximation[1]. »

Les Bonnes ont été mises en scène par Louis Jouvet et présentées pour la première fois en avril 1947, au Théâtre de l'Athénée avec :

L'accueil par les critiques[modifier | modifier le code]

La pièce est mal accueillie à sa création : elle n'est pas applaudie et le metteur en scène est violemment critiqué. Ce ne sera pas la dernière fois, la "bataille des Paravents" restera dans l'histoire.

Article connexe : Les Paravents.

Les critiques sont très virulentes et nombreuses. Plus de cinquante articles paraissent dans les mois qui suivent la première représentation. Dans la plupart des cas, la pièce est jugée sur-jouée, longuette, malsaine. Il faut également se reporter au contexte d’après-guerre, marqué par une volonté de réaffirmation de valeurs morales.

Néanmoins, la puissance dramatique des Bonnes a été reconnue. On peut considérer après coup que le théâtre de Genet était légèrement en avance sur son temps, en comparaison au théâtre de Giraudoux, très à la mode à cette époque.

La pièce laisse une grande possibilité de mise en scène, en passant du style très chargé d’un appartement bourgeois de Louis Jouvet, à la scène très épurée d’Allain Olivier. C’est l’œuvre la plus jouée de Jean Genet, dont l’étude figure aujourd’hui dans les programmes de français au lycée.

En janvier 2012, plus de soixante ans après y avoir été créée, la pièce revient à l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet, mise en scène par Jacques Vincey. La pièce est également jouée au Rayon Vert de Saint-Valéry-en-Caux.

La cérémonie[modifier | modifier le code]

« Ce qui vient de la cuisine, est crachat. »

Cette réplique de Solange à sa sœur montre à quel niveau de mépris les deux domestiques se ravalent elles-mêmes. Elles rêvent toutes deux de se glisser dans la peau de leur employeur, Madame, qui à leurs yeux paraît être la perfection incarnée. Ce désir d’osmose avec la prestance souveraine de leur employeur et son arrogance passe par les jeux de mots qu’utilise Genet au moment où Claire précise : « Elle est bonne. Madame est bonne ! Madame nous adore. » Et lorsque Solange s’adresse à sa sœur en jouant le rôle de Madame : « Je pourrais vous parler avec cruauté, mais je peux être bonne. » Oui, Madame pourrait être de leur monde, si seulement elles en étaient dignes. Mais l’impossibilité de se hisser au niveau de leur patronne fait que dans le même mouvement d’adulation et de reconnaissance, elles lui vouent une haine féroce et mortelle. Ainsi, Solange apostrophe la robe vide de Madame :

« Je hais votre poitrine pleine de souffles embaumés. Votre poitrine… d’ivoire ! Vos cuisses… d’or ! Vos pieds… d’ambre ! [Elle crache sur la robe rouge] Je vous hais ! »

Mais sa description précise de la beauté de Madame est aussi un aveu de son attirance pour elle. Jean Genet joue avec le double sens du mot « maîtresse », comme il a joué avec le mot « bonne », pour rappeler l’ambivalence des sentiments des deux sœurs pour leur patronne. Dans leur cérémonie rituelle, le jeu de la confrontation entre Madame (Claire) et son unique domestique (Solange) est tout à fait explicite, pour ne pas dire clair :

« SOLANGE à Claire

Que Madame se souvienne que je suis la bonne…

CLAIRE à Solange

Je vois dans ton œil que tu me hais.

SOLANGE

Je vous aime.

CLAIRE

Comme on aime sa maîtresse, sans doute. »

Les deux bonnes ont prévu une fin tragique à la « cérémonie », ainsi qu’elles appellent le meurtre fantasmé de leur patronne. Solange s’avance, menaçante, pour saisir Claire-Madame par le cou.

« Bas les pattes et découvrez ce cou fragile. Allez, ne tremblez pas, ne frissonnez pas, j’opère vite et en silence. Oui, je vais retourner à ma cuisine, mais avant je termine ma besogne. »

Mais leur rituel est improvisé, il se veut la réalité même, et elles n’ont pas encore réussi à le mener jusqu’à sa conclusion, chaque fois le réveil leur rappelle que Madame va rentrer et elles doivent s’interrompre et redevenir elles-mêmes. Chaque fois, c’est une amère déception.

« SOLANGE

C’est chaque fois pareil. Et par ta faute. Tu n’es jamais prête assez vite. Je ne peux pas t’achever. »

Au-delà de ce jeu dangereux, elles ont prévu d’empoisonner Madame avec dix cachets de gardénal dans une tasse de tilleul bien sucré. La tragédie est décidée, le crime projeté. Les deux sœurs sont en plein délire bipolaire, le lyrisme de Claire est ahurissant :

« L’assassinat est une chose… inénarrable !… Nous l’emporterons dans un bois et sous les sapins, au clair de lune, nous la découperons en morceaux. Nous chanterons ! Nous l’enterrerons sous les fleurs dans nos parterres que nous arroserons le soir avec un petit arrosoir ! »

Le spectateur découvre enfin Madame qui décide de voler au secours de son mari, arrêté à la suite d’une lettre de dénonciation anonyme, dont elle ignore que leur auteur n’est autre que Claire. Celle-ci tente de refermer le piège sur sa patronne :

« CLAIRE

Madame prendra un peu de tilleul, même s’il est froid.

MADAME [riant, se penche sur elle]

Tu veux me tuer avec ton tilleul… Ce soir, je boirai du champagne. »

L’exaltation de leur patronne, persuadée qu’elle va tirer son mari de sa fâcheuse situation, lui sauve la vie.

« Mais Solange veut aller jusqu’au bout : dans la réplique la plus longue de la pièce – trois pages entières de soliloque dément ! – Solange évoque leur mort et leurs funérailles auxquelles assisteront toutes les bonniches et les loufiats, “les femmes de chambre portant nos couleurs”. Puis elle s’effondre, exténuée. Claire reprend alors la direction de la « cérémonie », redevenant pour un instant ultime le personnage de Madame. Elle commande à Solange de lui apporter son tilleul… Le meurtre de la maîtresse remplacé par le suicide de la bonne justifie le jugement porté sur les crimes des psychopathes : le malade se détruit lui-même, d’où son irresponsabilité juridique au niveau pénal[2]. »

Mises en scène notoires[modifier | modifier le code]

Sur les planches actuellement[modifier | modifier le code]

- À Paris, au Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg-Montmartre, dans le 9e arrondissement, du 1er janvier au 19 février 2014. Mise en scène de Serge Dekramer, avec Celia Clayre, Laurence Bret et Marie Revault d'Alones.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

  • 1995 : La Cérémonie, réalisé par Claude Chabrol en 1995, bien qu'écrit par Caroline Eliacheff d'après le roman de Ruth Rendell, L'Analphabète, est fortement inspiré par Les Bonnes. « Le film La Cérémonie est à la fois par son titre une citation de la pièce et un hommage à Jean Genet. Mais un certain réalisme que d’aucuns qualifient de « à la française » montre crûment le massacre par les deux complices, Sophie la blonde et Jeanne la rousse, d’une famille entière de la bourgeoisie malouine, les Lelièvre, autre allusion, cette fois à l’affaire des sœurs Papin, puisque la jeune patronne des deux psychopathes avait finie comme un civet de lapin, et que les victimes du film ne pouvaient que se nommer les Lelièvre, mais on connaît l’humour très noir et très provocateur de Claude Chabrol, et son goût pour la bonne cuisine[3]… »
  • 2000 : Les Blessures assassines est un film inspiré du fait divers des sœurs Papin, réalisé par Jean-Pierre Denis, avec Sylvie Testud et Julie-Marie Parmentier.« L’impossibilité de comprendre les motivations du double crime des sœurs Papin, pour la bonne raison qu’elles n’ont aucune motivation, rend improbable toute adaptation théâtrale ou cinématographique. Le déroulement des meurtres est tellement hallucinant que toute mise en scène est immédiatement vouée à l’échec. Deux films, l’un anglais, l’autre français,ont tenté l’aventure, et, contrairement à leurs modèles, ont été aussitôt oubliés[4]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Jean Genet, À Pauvert, Décines, L'Arbalète, Marc BARBEZAT, 1958, citations des pages 142 à 148
  2. Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin, Le Personnage, de la "Grande" histoire à la fiction, Paris, Nouveau Monde éditions, 2013, (ISBN 978-2-36583-837-5), 326 pages, citations pages 269 à 274
  3. Idem, citation de la page 274
  4. Idem, citation de la page 269

Liens externes[modifier | modifier le code]