L'Anti-Œdipe

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L'Anti-Œdipe
Auteur Gilles Deleuze et Félix Guattari
Genre Théorie politique, Psychanalyse
Éditeur Minuit
Collection Critique
Date de parution 1972
Nombre de pages 494
Chronologie
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L'Anti-Œdipe est le premier des deux volumes ayant pour sous-titre Capitalisme et schizophrénie (le second sera Mille Plateaux) dans la collaboration entre le philosophe Gilles Deleuze et le philosophe et psychanalyste Félix Guattari[1].

Thèmes[modifier | modifier le code]

« Le parallélisme Marx-Freud reste tout à fait stérile et indifférent, mettant en scène des termes qui s'intériorisent ou projettent l'un dans l'autre sans cesser d'être étrangers, comme dans cette fameuse équation argent = merde. En vérité, la production sociale est uniquement la production désirante elle-même dans des conditions déterminées. »

— L'Anti-Œdipe

L'Anti-Œdipe, publié en 1972, se donne pour tâche de revenir sur l'erreur que constitue selon les auteurs le désir conçu comme manque (« l'inconscient n'est pas un théâtre[2], mais une usine, une machine à produire »), et postule que ce n'est pas la folie qui doit être réduite à l'ordre en général, mais au contraire le monde moderne en général ou l'ensemble du champ social qui doivent être interprétés aussi en fonction de la singularité du fou (« l'inconscient ne délire pas sur papa-maman, il délire sur les races, les tribus, les continents, l'histoire et la géographie, toujours un champ social »). Selon les auteurs, seul le désir – ou la dimension de l'événement que montre le désir – garantit la libre configuration des singularités et des forces en mesure de mettre l'histoire en mouvement.

L'amour des enfants pour leur mère répète d'autres amours d'adultes, à l'égard d'autres femmes.

Deleuze et Guattari critiquent la réduction de l'inconscient au champ familial auquel il donne le nom de « familialisme ». La psychanalyse a mis à jour un concept intéressant, l'inconscient, mais l'a rabattu sur le petit cercle familial et le triangle enfant-papa-maman. Aussi les pensées et le comportement de l'enfant sont-ils interprétés comme marquant son lien avec ses parents. Or l'inconscient ou l'imaginaire de l'enfant porte sur le monde et les groupes sociaux, les identités qui le constitue. Ce n'est donc pas la façon dont l'enfant voit le monde qui doit être interprétée en fonction de son attachement affectif à ses parents mais le rapport affectif à ses parents qui est la traduction de son délire propre sur le champ social. Plus clairement, pour Deleuze et Guattari,

« ce qui est refoulé par l'enfant, c'est l'inconscient du père et de la mère en lui, et les difficultés du jeune adulte ne sont que les ratés de la tentative de donner une expression et un contenu autonomes à sa propre subjectivité. Comme Le Deuxième Sexe (Simone de Beauvoir), nous ne sommes pas nés ce que nous devenons ; du jour où nous luttons pour notre libération, ce devenir n'est pas une imposition mais une construction, de l'art. »

— Anne Querrien, « Les cartes et les ritournelles d'une panthère arc-en-ciel », Multitudes, n°34, automne 2008, p. 109 [lire en ligne]

Situation et controverses[modifier | modifier le code]

Une généalogie culturelle et intellectuelle qui, depuis Freud et l'expansion de la psychanalyse, de Reich (La fonction de l'orgasme) à Marcuse (Eros et civilisation) en passant par Foucault (Histoire de la folie à l'âge classique), l'antipsychiatrie (La politique de l'expérience de Laing) ou encore Lawrence (Eros et les chiens) et Miller (Hamlet), aboutit à l'Anti-Œdipe. Il fait partie des œuvres qui, à l'instar de quelques contemporains (Foucault[3], Lyotard, Baudrillard), amenèrent à reconsidérer la question du pouvoir[4], notamment celle de savoir comment le pouvoir répressif peut être reconduit par les opprimés[5]. Livre philosophique important de la conjoncture Mai 68, il eut un écho retentissant notamment chez des auteurs redécouverts aujourd'hui par la pensée queer[6], comme Hocquenghem (Le désir homosexuel)[7] ou Wittig (La pensée straight), ou encore chez les autonomes italiens des années 70, comme Bifo (Radio Alice, Radio libre)[8].

Rapports à la psychanalyse[modifier | modifier le code]

Ce livre a eu peu d'estime des psychanalystes, majoritairement hostiles à son endroit[9][réf. insuffisante]. Selon Didier Eribon, ce livre est « une critique de la normativité psychanalytique et de l’Œdipe » et « une mise en question dévastatrice de l'oedipinianisme »[10].

Pistes de lecture[modifier | modifier le code]

Le Réel et son artifice[modifier | modifier le code]

Selon l'Anti-Œdipe, l'individu pratique ne saurait constituer un point de départ (pas plus que les structures) dans l'ordre de la connaissance et de la praxis historique : il faut le voir comme le résultat de la répression sociale, c'est-à-dire de la structuration des forces actives de l'inconscient dans les formes historiques de l'homme et du monde ; ou, si l'on veut, comme l'effet d' un processus d'enregistrement social des formes fluides de la vie pulsionnelle, qui donne naissance simultanément à l'individu, à la famille, à la structure économique, au mode-de-production, etc. Si l'individu et la structure se font vis-à-vis dans un rapport spéculaire infini, c'est sur fond de cet enregistrement répressif ou, mieux, de cette structuration qui est le fondement matériel de tous nos systèmes de représentation. Mais cette structuration homme/monde n'est pas une illusion de la conscience, une couche idéologique qui se superposerait au réel en le déformant : elle est réelle, elle est du réel : les individus et le monde, les forces de travail et le capital, le sujet et la structure existent réellement dans une matérialité institutionnelle irréductible toute animée d'énergie[11]. C'est sur ce champ réactif de l'histoire que se constitue la conscience scientifique et la représentation.

« Tout est politique »[modifier | modifier le code]

« On nous objecte qu'en soustrayant le désir au manque et à la loi, nous ne pouvons plus invoquer qu'un état de nature, un désir qui serait réalité naturelle et spontanée. Nous disons tout au contraire : il n'y a de désir qu'agencé ou machiné. Vous ne pouvez pas saisir ou concevoir un désir hors d'un agencement déterminé, sur un plan qui ne préexiste pas, mais qui doit lui-même être construit. Que chacun, groupe ou individu, construise le plan d'immanence où il mène sa vie et son entreprise, c'est la seule affaire importante. Hors de ces conditions, vous manquez en effet de quelque chose, mais vous manquez précisément des conditions qui rendent un désir possible. »

— Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues

Ce constructionnisme définit typiquement le mouvement « schizoanalytique »[12] que les auteurs proposent contre le psychanalytique (« œdipien ») : le « schizoanalyste »[13] vise la « chaosmose » comme bain de jouissance atteignable par n'importe qui et respectant la puissance de tous, ce que Jean Oury appelle dans le cadre de sa pratique psychiatrique « eutopie », production du bien-être non comme norme mais comme recherche de chacun, à partir de sa propre assise entre tous, comme constitution par chacun de son propre milieu[14].

« Je sens que je deviens autre, donc j'étais, c'était donc moi ! »[modifier | modifier le code]

Comment inventer ou réinventer les puissances du singulier dans toute vie, au-delà de ses qualités particulières, sans les fondre dans une masse indifférenciée ? Comment croire au monde comme source de ces mouvements inédits qui traversent les villes et nos manières de les habiter ? C'est là le problème de la minorité comme puissance du peuple à venir chez Kafka ; c'est aussi la question melvillienne d'un espace dynamique où les singularités peuvent se composer comme dans un « mur de pierres libres, non cimentées, où chaque élément vaut pour lui-même et pourtant par rapport aux autres : isolats et relations flottantes, îles et entre-îles, points mobiles et lignes sinueuses... » (Deleuze, Critique et clinique). C’est ce droit au mouvement que Deleuze et Guattari cherchent à introduire dans le concept même du politique et de la « dignité démocratique ». Et c’est peut-être à travers la lecture deleuzienne de Spinoza qu’on peut trouver des éléments d’une conception « immanentiste » de la démocratie qui porte sur les potentiae et leurs rapports à la parole libre, et non sur le contrat et une vérité d’État (comme chez Hobbes). D’où une politique du « virtuel »[15] et non du seul possible, qui ouvrirait le sens même du politique à une expérimentation irréductible :

« [...] je crois au secret, c'est-à-dire à la puissance du faux, plutôt qu'aux récits qui témoignent d'une déplorable croyance en exactitude et vérité. [...] mes rapports avec les pédés, les alcooliques ou les drogués, qu'est-ce qu'ils ont à faire ici, si j'obtiens sur moi des effets analogues aux leurs par d'autres moyens ? L'intéressant n'est pas de savoir si je profite de quoi que ce soit, mais s'il y a des gens qui font telle ou telle chose dans leur coin, moi dans le mien, et s'il y a des rencontres possibles, des hasards, des cas fortuits, et pas des alignements, des ralliements, toute cette merde où chacun est censé être la mauvaise conscience et le correcteur de l'autre. [...] Le problème n'a jamais consisté dans la nature de tel ou tel groupe exclusif, mais dans des relations transversales où les effets produits par telle ou telle chose (homosexualité, drogue, etc.) peuvent toujours être produites par d'autres moyens. Contre ceux qui pensent "je suis ceci, je suis cela", et qui pensent encore ainsi de manière psychanalytique (référence à leur enfance ou à leur destin), il faut penser en termes incertains, improbables : je ne sais pas ce que je suis, tant de recherches ou d'essais nécessaires, non-narcissiques, non-œdipiens – aucun pédé ne pourra jamais dire avec certitude "je suis pédé". Le problème n'est pas celui d'être ceci ou cela dans l'homme, mais plutôt d'un devenir inhumain, d'un devenir universel animal : non pas se prendre pour une bête, mais défaire l'organisation humaine du corps, traverser telle ou telle zone d'intensité du corps, chacun découvrant les zones qui sont les siennes, et les groupes, les populations, les espèces qui les habitent. »

— Gilles Deleuze, « Lettre à un critique sévère » dans Pourparlers, p.21-22

Citations : sur le sexe non humain[modifier | modifier le code]

Tête de mort

« Au contraire, l'inconscient moléculaire ignore la castration, parce que les objets partiels ne manquent de rien et forment en tant que tels des produits des flux, au lieu de les refouler dans une même coupure unique capable de les tarir ; parce que les synthèses constituent des connexions locale et non-spécifiques, des disjonctions inclusives, des conjonctions nomades : partout une trans-sexualité microscopique, qui fait que la femme contient autant d'hommes que l'homme, et l'homme de femmes, capables d'entrer les uns avec les autres, les unes avec les autres, dans des rapports de production de désir qui bouleversent l'ordre statistique des sexes. Faire l'amour n'est pas faire qu'un, ni même deux, mais faire cent mille. C'est cela, les machines désirantes ou le sexe non humain : non pas un ni même deux, mais n... sexes. La schizo-analyse est l'analyse variable des n... sexes dans un sujet, par-delà la représentation anthropomorphique que la société lui impose et qu'il se donne lui même de sa propre sexualité. La formule schizo-analytique de la révolution désirante sera d'abord : à chacun ses sexes. »

— L'Anti-Œdipe, p.351-352

« Le narrateur continue sa propre affaire, jusqu'à la patrie inconnue, la terre inconnue que, seule, crée sa propre œuvre en marche, la Recherche du temps perdu "in progress", fonctionnant comme machine désirante capable de recueillir et de traiter tous les indices. Il va vers ces nouvelles régions où les connexions sont toujours partielles et non personnelles, les conjonctions, nomades et polyvoques les disjonctions incluses, où l'homosexualité et l'hétérosexualité ne peuvent plus se distinguer : monde des communications transversales, où le sexe non humain enfin conquis se confond avec les fleurs, terre nouvelle où le désir fonctionne d'après ses éléments et ses flux moléculaires. »

— L'Anti-Œdipe, p.380-381

Nombreuses références[modifier | modifier le code]

L'Anti-Œdipe, se démarquant fortement d'autres théories, notamment des idées psychanalytiques freudienne et post-freudiennes[16], n'en fait pas moins référence à de nombreuses conceptions le précédant. Cet ouvrage se caractérise ainsi par un grand nombre de références philosophiques ou littéraires, parmi lesquelles, outre celles citées ci-avant :

Table des matières[modifier | modifier le code]

  • Chapitre I : Les machines désirantes.
1. La production désirante – 2. Le corps sans organes – 3. Le sujet et la jouissance – 4. Psychiatrie matérialiste – 5. Les machines – 6. Le tout et les parties
  • Chapitre II : Psychanalyse et familialisme, la sainte famille.
1. L'impéralisme d'Œdipe – 2. Trois textes de Freud – 3. La synthèse connective de production – 4. La synthèse disjonctive d’enregistrement – 5. La synthèse conjonctive de consommation – 6. Récapitulation des trois synthèses – 7. Répression et refoulement – 8. Névrose et psychose – 9. Le processus
  • Chapitre III : Sauvages, barbares, civilisés.
1. Socius inscripteur – 2. La machine territoriale primitive – 3. Problème d'Œdipe – 4. Psychanalyse et ethnologie – 5. La représentation territoriale – 6. La machine despotique barbare – 7. La représentation barbare ou impériale – 8. L'Urstaat – 9. La machine capitaliste civilisée – 10. La représentation capitaliste – 11. Œdipe enfin
  • Chapitre IV : Introduction à la schizo-analyse.
1. Le champ social – 2. L'inconscient moléculaire – 3. Psychanalyse et capitalisme – 4. Première tâche positive de la schizo-analyse – 5. Seconde tâche positive
  • Index des noms propres
  • Appendice : Bilan-programme pour machine désirantes

Bibliographie et sitographie complémentaires[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Les écrits préparatoires de ce dernier ont été rassemblés et agencés par Stéphane Nadaud pour leur publication posthume en 2004. Cf. Félix Guattari, Écrits pour l'anti-œdipe, Paris, Léo Scheer, coll. « Lignes & Manifeste »,‎ 2004, 509 p. (ISBN 2-84938-023-7)
  2. Voir Complexe d'Œdipe
  3. Deleuze ne cessa jamais de s'intéresser au travail de Foucault. Voir la lettre « Désir et plaisir » qu'il lui adressa en 1977, relevant leur approche différente de la question du désir.
  4. Voir François Châtelet, Évelyne Pisier-Kouchner, Les conceptions politiques du XXe siècle, Paris, P.U.F., coll. « Thémis »,‎ 1981, 1088 p., chapitre V : L'État en question.
  5. Voir la préface de Michel Foucault à la traduction américaine de L'Anti-Œdipe (1977)
  6. Voir les Queer and Gender Studies
  7. Cf. Stéphane Nadaud, « Sodome ou Hocquenghem, fils de Vincennes... jusqu'à la mort », Chimères, n°69, 2008/2009 [lire en ligne]
  8. Voir la rétrolecture par Nicolas Weill, Le Monde, août 2008
  9. Les thèses du livre ont été vivement combattues par des psychanalystes comme Janine Chasseguet-Smirgel, André Green et d'autres, pour qui ces thèses sont étrangères à la psychanalyse.
  10. Didier Eribon,Échapper à la psychanalyse, Éditions Léo Scheer, 2005, p.14
  11. Voir Analyse institutionnelle. Et L'Idéal historique, n°14 de la revue Recherches (1974) de François Fourquet.
  12. [PDF] Voir « Les schizoanalyses » par Félix Guattari (1987)
  13. Si Félix Guattari peut postuler au titre de philosophe, Gilles Deleuze peut postuler à celui de thérapeute. Voir, sur le site de Caosmose, « Deleuze, schizoanalyste » par Suely Rolnik.
  14. Voir Écosophie
  15. Voir John Rajchman, « Y a-t-il une intelligence du virtuel ? » in Gilles Deleuze, une vie philosophique, sous la direction de Éric Alliez, Les Empêcheurs de penser en rond, 1998, pp. 403-420.
  16. Deleuze et Guattari affirment que le complexe d'Œdipe est un « familialisme », une création de la psychanalyse alliée au capitalisme, ce qui, selon Janine Chasseguet-Smirgel par exemple, est une solution pour en finir avec Freud et promouvoir une sorte d'« inconscient-usine », pour en finir avec la question « papa-maman » et que l'homme retrouve la puissance révolutionnaire du capitalisme (Janine Chasseguet-Smirgel & Bela Grunberger, Freud ou Reich : psychanalyse et illusion, Ed. Tchou, 1976). A contrario, pour Stéphane Nadaud, il s'agirait plutôt, avec L'Anti-Œdipe, de chercher le chemin d'« une vie existentielle suffisamment pérenne pour permettre la fabrication d'une éthique » (Manuel à l'usage de ceux qui veulent réussir leur [anti]œdipe, Fayard, 2006, p. 126).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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