Didier Eribon

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Didier Eribon (né en 1953 à Reims) est un sociologue et philosophe français. Il est professeur à la faculté de philosophie, sciences humaines et sociales de l'université d'Amiens et chercheur au CURAPP-ESS (Centre de recherches sur l'action publique et le politique - Épistémologie et sciences sociales). Il a également enseigné en tant que Visiting Professor à l'université de Berkeley en Californie et à l'université de Cambridge (Royaume-Uni) où il est Fellow de King's College.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enseignements[modifier | modifier le code]

Titulaire d'une thèse d'habilitation à diriger des recherches soutenue à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne, Didier Eribon est professeur à la faculté de philosophie, sciences humaines et sociales de l'université d'Amiens. Il a également été pendant plusieurs années Visiting Professor of Philosophy and Theory à l'université de Berkeley aux États-Unis, y donnant un séminaire de recherche pour étudiants doctorants, puis Visiting Scholar à l'Institute for Advanced Study de Princeton. Il participe à la vie universitaire et intellectuelle aussi bien en Europe qu'aux États-Unis par des cours, séminaires et conférences. L'université nationale de Tres de Febrero à Buenos-Aires (Argentine) lui a décerné en 2014 un doctorat honoris causa pour l'ensemble de ses travaux et notamment pour sa contribution aux études sur le genre et les identités.

Il organise au Centre Georges Pompidou, en juin 1997, un colloque consacré aux études gays et lesbiennes et à la théorie queer, auquel participaient notamment Monique Wittig et Eve Kosofsky Sedgwick. Il publie l'année suivante les actes de ce colloque, sous le titre Les Études gays et lesbiennes[1].

Il anime de 1998 à 2004 un séminaire à l'École des hautes études en sciences sociales sur les études gays, lesbiennes et queer menées en France comme à l'étranger. Ce séminaire, auquel il invite d'éminents chercheurs américains (comme Judith Butler, George Chauncey, Leo Bersani, Michael Warner, Michael Lucey, Carolyn Dinshaw) ou français (comme Pierre Bourdieu, Michel Tort, Jeanne Favret-Saada) contribue à installer en France ce nouveau champ de recherche.

Journalisme[modifier | modifier le code]

Il commence sa carrière, après des études de philosophie, comme critique littéraire à Libération de 1979 à 1983, puis, à partir de 1984, et jusqu'au milieu des années 1990, au Nouvel Observateur.

Travail théorique[modifier | modifier le code]

Didier Eribon est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dans les domaines de la philosophie, de la sociologie et de l'histoire des idées, parmi lesquels une biographie qui fit date de Michel Foucault en 1989 (vingt traductions) suivie en 1994 de Michel Foucault et ses contemporains, et en 1999 de Réflexions sur la question gay (Insult and the Making of the Gay Self, dans sa version anglaise), vite devenu une référence majeure des Gender Studies, des Gay and Lesbian Studies et de la théorie Queer, et, plus généralement, de ce qu'on appelle dans le monde anglo-saxon la critical theory. Ses travaux dans ce domaine lui valent d'être le lauréat 2008 du prestigieux James Robert Brudner Memorial Prize, décerné chaque année par l'université Yale (États-Unis) pour couronner une « contribution éminente, à l'échelle internationale, dans le champ des études gays et lesbiennes ». C'est la première fois qu'un auteur non américain obtenait cette récompense[2]. Il renvoie cependant le prix en mai 2011 pour protester contre son attribution pour l'année 2011-2012 à un auteur américain qu'il accuse d'avoir « honteusement plagié » ses livres, et notamment Une morale du minoritaire[3].

Ses livres sont également consacrés à la littérature (Gide, Proust, Jouhandeau, Genet), à une relecture de l'héritage intellectuel des années 1970 (Deleuze et Guattari, Foucault…) et, à travers une explication avec toutes ces œuvres, ou encore avec celles de Bourdieu (dont il fut un ami très proche et un interlocuteur intellectuel de 1979 à sa mort) et de Derrida, mais aussi avec celle de Sartre, à laquelle il se réfère abondamment, à une réflexion sur les mécanismes de pouvoir qui assurent la perpétuation de la normativité et des formes d'assujettissement. Il propose ainsi une analyse historique et sociale de la formation des « sujets » sociaux, individus et groupes.

Dans Réflexions sur la question gay, dont la première partie[4] offre une sociologie de la domination et des identités, il insiste notamment sur l'injure et son caractère constitutif de la subjectivité des individus stigmatisés. Contre les pensées néo-kantiennes du sujet « autonome » et désinséré de ses inscriptions sociales, il montre qu'un individu est toujours façonné par la place qui lui est assignée par l'ordre social – ou l'ordre sexuel –, ce qui se traduit au niveau des trajectoires individuelles (migration vers la grande ville, éloignement par rapport à la famille, choix des études et des professions, réseaux de sociabilité…). La liberté ne peut donc se conquérir qu'en reformulant et réinventant la subjectivité assujettie, le plus souvent, au travers des mobilisations collectives et des luttes « politiques », entendues d'ailleurs au sens large, et qui englobent aussi bien les mouvements sociaux et culturels que les batailles menées dans la littérature et dans la théorie. D'où l'intérêt qu'Eribon a ensuite porté au sentiment de la honte (ce qu'il a nommé, en détournant un mot de Lacan, une analyse « hontologique »). Ce qui l'a amené à mettre en question radicalement les présupposés idéologiques qui structurent souvent des discours qui se présentent comme des élaborations savantes : c'est dans cette perspective, par exemple, qu'il déconstruit la pensée psychanalytique, notamment lacanienne, à laquelle il s'efforce d'opposer, à partir de l'analyse de la subjectivité minoritaire, une conception sociologique de l'inconscient et une autre théorie du sujet. C'est le projet qu'il développe notamment dans son ouvrage de 2001, que beaucoup considèrent comme son livre le plus important, Une morale du minoritaire.

Son livre Échapper à la psychanalyse (2005) a suscité de nombreux débats. Il a poursuivi son dialogue critique avec la psychanalyse lors de colloques ou conférences devant des associations psychanalytiques, comme ce fut le cas à l'École de la cause freudienne, où il eut un échange avec Judith Miller, fille de Lacan.

Un intellectuel engagé[modifier | modifier le code]

Se réclamant de la tradition de la « pensée critique » (notamment celle des années 1960 et 1970), Didier Eribon s'oppose avec fermeté à la restauration conservatrice qui caractérise selon lui les années 1980 et 1990 en France et aux dérives néo-réactionnaires qu'il analyse dans son livre D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française (2007). Dans cet ouvrage, qu'il présente comme « une intervention radicale dans le champ de la philosophie politique », il réfléchit sur ce qui définit la gauche et surtout la pensée de gauche. Selon lui, celle-ci n'est pas caractérisée par un ensemble de concepts, de notions ou même de problèmes qui lui seraient propres (il analyse par exemple comment la notion d'« intérêt général » a pu être utilisée par des penseurs très différents et aux options politiques contraires), mais plutôt par une manière de poser les problèmes et par un point de vue sur le monde social dont l'objectif est toujours et a toujours été de décrypter les mécanismes de pouvoir et de domination dissimulés dans ce qui se présente comme neutre ou fondé en nature, en raison ou en droit. Il s'agit donc pour lui d'affirmer un « éthos » rétif, toujours ouvert à l'événement et à l'avenir. Ce livre peut aussi se lire comme une réflexion sur la figure de l'intellectuel et ses rapports aux mouvements sociaux d'un côté et aux gouvernements et à l’État de l'autre : pour Éribon, la fonction du travail intellectuel est d'assurer une médiation entre la critique radicale des institutions et les possibilités de réformes concrètes de celles-ci.

Eribon est intervenu également de manière plus directe dans l'arène politique, en soutenant les mouvements de contestation de l'ordre établi (selon une logique du « tohu-bohu »), et notamment les mouvements qui militent en faveur des droits des gays, des lesbiennes et des transgenres. Il a ainsi été à l'origine, avec un petit groupe de juristes, avocats, universitaires et militants associatifs du « Manifeste pour l'égalité des droits » qui a conduit à la tentative du premier mariage homosexuel en France, à Bègles, en 2004 par le député-maire Vert Noël Mamère. Cependant, il a toujours insisté sur le fait que le droit au mariage pour les couples de même sexe, revendiqué en termes d'égalité des droits (accès pour tous à des droits existants), n'était, à ses yeux, qu'un aspect d'un processus beaucoup plus large, et en grande partie imprévisible, d'invention et de création de nouveaux droits[5].

Il s'agit pour lui, aussi bien dans son travail théorique que dans ses interventions politiques, de fonder une éthique démocratique qui serait accueillante à « l'autre », c'est-à-dire à la multiplicité irréductible des modes de vie et des aspirations : une éthique qui se fixerait pour tâche de donner le plus grand nombre possible de droits au plus grand nombre possible d'individus, en cherchant ainsi à ouvrir continûment l'espace de la liberté et des possibilités de vivre les vies qu'on se choisit. C'est ce qu'il définit comme une « éthique (et une politique) de la générosité ».

Retour à Reims[modifier | modifier le code]

En 2009, il publie Retour à Reims, qu'il décrit comme une auto-analyse, dans lequel il évoque le milieu ouvrier de son enfance et s’interroge sur les identités sociales et sur les trajectoires des transfuges de classe. Cet ouvrage a été salué notamment par Annie Ernaux dans un compte rendu chaleureux paru dans Le Nouvel Observateur[6] et a marqué un tournant dans le travail de Didier Eribon, sur lequel il s'explique dans un recueil d'entretiens Retours sur Retour à Reims.

Interrogé par le mensuel littéraire Le Matricule des anges sur le rapport de Retour à Reims à la littérature, il répond qu'il s'agit avant tout à ses yeux d'un livre de réflexion théorique, et il déclare :

« Je crois que la force transformatrice de la théorie est potentiellement plus grande que celle de la littérature, dans la mesure où, en changeant la perception du monde social, la théorie peut opérer des effets dans la réalité elle-même qui est souvent façonnée par ces perceptions[7]. »

Théâtre[modifier | modifier le code]

Retour à Reims a fait l'objet d'une adaptation théâtrale par le metteur en scène Laurent Hatat, créée au Festival d'Avignon, en juillet 2014, avec Antoine Mahtieu dans le rôle du fils, et Sylvie Debrun dans le rôle de la mère.

La société comme verdict[modifier | modifier le code]

Après le « formidable succès »[réf. insuffisante][8] de Retour à Reims, livre de sciences sociales qui a rencontré un écho public, Didier Eribon publie en 2013 La Société comme verdict qui présente la « face théorique » de son ouvrage précédent comme l'écrit le critique de Politis[9]. Il y décrit la manière dont les « verdicts sociaux » s'emparent des individus et façonnent leurs vies, et comment toute théorie et toute politique de l'émancipation doit passer par une analyse de ces « déterminismes » liés aux structures de classe, de genre, de sexualité, de race, etc. Dans La Société comme verdict, il poursuit et approfondit la réflexion engagée dans Retour à Reims sur les classes sociales, la culture, la mémoire et la réappropriation, etc. Dans cet ouvrage, il fait une place particulière à l'analyse des œuvres littéraires, dans leur contenu comme dans leur forme esthétique, considérées comme des espaces de pensée et d'analyse du monde social et des subjectivités. Il propose ainsi des relectures des oeuvres de Claude Simon, Assia Djebar, Nathalie Sarraute, Edouard Glissant, Mahmoud Darwich, Paul Nizan ou encore Thomas Bernhard. L'une des parties du livre est intitulée "En lisant Ernaux".

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvres principales[modifier | modifier le code]

  • Michel Foucault, 1926-1984, Paris, Flammarion, 1989 (ISBN 208081243[à vérifier : isbn invalide])
  • Faut-il brûler Dumézil. Mythologie, science et politique, Paris, Flammarion, 1992 Ce livre pose la question du rapport entre science et politique.
  • Michel Foucault et ses contemporains, Paris, Fayard, 1994
  • Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999. (ISBN 2213600988)
  • Papiers d'identité. Interventions sur la question gay, Paris, Fayard, 2000 (ISBN 2213605769)
  • Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet, Paris, Fayard, 2001 (ISBN 2213609187)
  • Hérésies. Essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Fayard, 2003 (ISBN 2213614237)
  • Sur cet instant fragile… Carnets janvier-août 2004, Paris, Fayard, 2004 (ISBN 2213622795)
  • Échapper à la psychanalyse, Paris, Léo Scheer, 2005 (ISBN 2915280932)
  • D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, Paris, Léo Scheer, 2007.
  • Contre l'égalité et autres chroniques, Editions Cartouche, 2008.
  • Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009.
  • De la subversion. Droit, norme et politique , Paris, Editions Cartouche, 2010.
  • Michel Foucault, 1926-1984, nouvelle édition, revue et augmentée, Paris, Flammarion, coll. "Champs", 2011.
  • Retours sur Retour à Reims, Editions Cartouche, 2011.
  • Réflexions sur la question gay, nouvelle édition, revue et augmentée, Paris, Flammarion, coll. "Champs", 2012.
  • La Société comme verdict. Classes, identités, trajectoires, Paris, Fayard, 2013.

Dialogues[modifier | modifier le code]

Ouvrages collectifs[modifier | modifier le code]

Direction d'ouvrage
  • Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (dir.), Paris, Larousse, 2003.
  • Actes de colloques internationaux :
    • Les Études gays et lesbiennes. Actes du colloque des 21 et 27 juin 1997 (dir.), Paris, Editions du Centre Georges Pompidou, 1998.
    • L'Infréquentable Michel Foucault. Renouveaux de la pensée critique. Actes du colloque du Centre Georges Pompidou (dir.), 21-22 juin 2000, EPEL, 2001
    • Foucault aujourd'hui. Actes des neuvièmes rencontres INA-Sorbonne, 27 novembre 2004 (dir. avec Roger Chartier), Paris, L'Harmattan, 2006.
Participation

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Éditions du centre Georges Pompidou, 1998.
  2. Parmi les lauréats des années précédentes figurent Eve Kosofsky Sedgwick, Judith Butler
  3. Voir sa lettre I Return the Brudner Prize sur son site personnel.
  4. S'appuyant sur des sociologues comme Goffman, Bourdieu, Pollack ou des historiens comme George Chauncey ou Joan W. Scott…
  5. Reconnaissance de différentes formes d'arrangements familiaux, sexuels, affectifs, amicaux, etc., tels que ceux qui, par exemple, étaient contenus dans les premières versions du Pacs : ainsi, la possibilité pour deux ami-e-s – notamment deux personnes âgées – de faire reconnaître leurs liens de solidarité.
  6. Annie Ernaux, « Fils de la honte », Le Nouvel Observateur,‎ 22 octobre 2009 (lire en ligne)
  7. Entretien réalisé par Martine Laval, Le Matricule des anges, juillet-août 2013.
  8. Selon Le Monde des livres, 21 juin 2013.
  9. http://www.politis.fr/Ecrire-le-monde-des-ouvriers,23123.html « La Société comme verdict », de Didier Eribon : Écrire le monde des ouvriers, article de Christophe Kantcheff, 18 juillet 2013
  10. L'ouvrage et son sommaire, sur le site de l'éditeur, PUF.

Liens externes[modifier | modifier le code]