Infirmité et pauvreté au Moyen Âge

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L’infirmité ne se démarque pas de la misère à l’époque médiévale. En effet celle-ci s’inscrit dans la classe sociale des pauvres en tout genre, malheureux de la vie, mais aussi, pour les deux derniers siècles de l’époque médiévale, bohémiens, filles de joies, jongleurs, truands et autres marginaux. Les pauvres et les infirmes sont partout à l’époque médiévale et sont loin de représenter un phénomène isolé. En effet, si l’on considère les ressources matérielles, on peut dire que la majeure partie de la population à l’époque médiévale serait aujourd’hui considérée comme pauvre. Les techniques agricoles sont trop précaires pour permettre un bon rendement des terres et la population est à la merci du moindre changement climatique qui met en péril les cultures. D’autant que l’on observe un changement climatique après l’an mil qui aura des conséquences catastrophiques : le temps devient plus froid et humide. Les populations les plus démunies sont les premières touchée par le fléau de la famine, entre autres. L’état de pauvreté est tel que ceux qui la composent forment une classe complète de la population. Les infirmes font partie de cette population.

Éléments d'histoire[modifier | modifier le code]

Avant le grand déclin du XIVe siècle[modifier | modifier le code]

L’organisation de la société se fait alors de façon locale, le village ou groupe de villages assurant la subsistance de ses pauvres. L’infirme, lui est pris en charge soit par sa famille, soit par la paroisse de laquelle il dépend et a un rôle dans le monde rural, il permet le rachat des péchés, car il est comme le Christ, humble parmi les humbles. Mais un autre état de misérabilisme existe, et celui-ci concerne ceux qui ne dépendent pas d’un village ou d’une chapelle. Ce sont les électrons libres passant de ville en ville, ayant choisi volontairement de s’écarter des cadres de la société. Dans cette population de vagabonds, on trouve une grande partie d’infirmes. En effet, ceux-ci partent sur les routes pour aller sur les lieux saints, les lieux qui leur assureront une guérison. Ils quittent donc l’endroit où ils sont nés et partent, souvent très loin, parfois suivis d’un accompagnateur. La route est cependant fatale à nombre d’entre eux qui n’atteignent pas leur but. Ou bien, une fois arrivés, le miracle ne se produit pas et ils attendent. L’accompagnateur repart, laissant alors seul l’infirme, loin de ceux qui le prenaient auparavant en charge. Qu’advient-il alors de ces infirmes ? Certains reprennent la route, s’ils en ont la possibilité ; d’autres restent sur place où ils vivent de la mendicité.

Grandes misères des XIIIe et XIVe siècles : marginalisation des indigents et des malades[modifier | modifier le code]

On connaît, du XIe au XIIIe siècle, une relative amélioration des conditions de vie, avec un accroissement de la population. La fin de cette accalmie se situe au XIIIe siècle, où la densité de la population devient un facteur aggravant de la pauvreté, le nombre de terre n’étant pas suffisant pour nourrir toutes les bouches. Au XIVe siècle, la situation s’aggrave encore ; les famines, les guerres et surtout la peste créent une dépression démographique considérable ainsi qu’un état de misère sans précédent. La mort est partout, et on en cherche les causes. Toutes les populations marginales sont soupçonnées d’être responsables des maladies et surtout de la peste. Cela conduira par exemple à la grande persécution des juifs, accusés d’avoir empoisonné les puits et créé l’épidémie de peste. La répression ira même jusqu’à leur condamnation à mort (prenons par exemple le 14 février 1349, où sont brûlés près de 2000 juifs à Strasbourg). Bref, dans cet état de panique générale, toutes les personnes un peu étranges ou ne répondant pas aux normes communément admises, sont taxées des pires ignominies. Ainsi l’étranger est-il surveillé et peu admis dans les villes et les villages. Durant ces périodes de troubles, la situation dans la plupart des villages s’aggrave au point que leurs populations n’ont le choix qu’entre l’exil ou la mort. C’est à ce moment que l’on passe d’une société hautement sédentarisée à une autre, plus en mouvement. Les pauvres sont les plus touchés par les maladies et surtout la peste, car en cas d’épidémie, ces derniers ne peuvent fuir rapidement et ont souvent nulle part où aller. Puis, lorsqu’ils partent, ils sont souvent déjà infectés, apportant avec eux la terrible bactérie. Ainsi, ils propagent la maladie, et on comprend la réticence à cette époque d’accueillir des étrangers. Et on passe ainsi de la compassion à la méfiance envers ceux qui souffrent. Cependant la charité reste présente, mais elle ne s’effectue plus de façon individuelle comme auparavant : ce sont à présent les villes qui réfléchissent au problème de la pauvreté et offrent des solutions d’accueil. L’hébergement de cette masse de pauvres se fait en dehors des villes. Les miséreux sont relégués en bordure, ce qui les marginalise d’autant plus. On les loge dans des établissements en fonction de leur misère, les pauvres avec les pauvres, les malades avec les malades, les infirmes avec les infirmes… La prise en charge des malades et des pauvres prend un nouvel aspect qu’il gardera durant des siècles. À présent, la classe des indigents est mise à l’écart, et par conséquent, stigmatisée.

Attirance – Répulsion envers les pauvres[modifier | modifier le code]

Richesse et pauvreté

Les miséreux se trouvent donc dans une situation ambivalente puisque la pauvreté est un aspect dégradant de la personne, la mettant en marge de la société, mais ils s’avèrent être toujours indispensables à la réalisation des œuvres de charité. C’est pourquoi il existe ce double élan de répulsion - attirance. Il faut cependant se garder de croire que les pauvres étaient tous considérés de la même façon. De ce point de vue les malades et les biens portants ne sont pas considérés de la même façon comme pauvres. En effet, la société médiévale n’admet la mendicité que si celle-ci est nécessaire ; or, on estime qu’une personne valide est apte à travailler et ne doit pas mendier. C’est pourquoi un certain nombre de personnes choisirent de paraître infirmes pour demander l’aumône. Certaines allèrent jusqu’à l’automutilation. D’autres adoptèrent une pauvreté volontaire et attiraient sur elles l’admiration. Ayant délibérément écarté tous biens matériels pour se rapprocher de l’idéal prôné par le Christ, ces derniers étaient considérés comme des modèles à suivre, et les dons affluaient vers ces nouveaux serviteurs du Christ au plus près des misères de ce monde. Cependant, le comportement envers les vrais nécessiteux ne ressemble guère à cet élan d’amour que connaissent les pauvres des ordres mendiants, les premiers provoquant plutôt la répugnance et la mise à l’écart.

On voit dans la miniature du milieu du XVe siècle ci-contre l’interdépendance des riches et des pauvres, d'une certaine manière indispensables l’un à l’autre.

Le devoir de charité[modifier | modifier le code]

Le pauvre est indispensable à la réalisation des œuvres de charité. Sans lui, les riches ne peuvent donner l’aumône et prouver leur générosité aux yeux de tous. Cet exercice courant d’aumône ne se faisait pas sans une mise en scène prouvant la bonne foi, mais aussi l’étendue des richesses et la puissance du donateur. Ainsi les pauvres sont un moyen d’assurer le salut et la reconnaissance sociale aux riches.

Dans ce contexte on se rend bien compte que rien n’était fait pour faire sortir l’indigent de sa situation. En effet, le pauvre n’a de valeur que parce qu’il est pauvre, et son changement d’état n’est à la limite pas accepté. À cela s’ajoute l’idée que la création étant d’ordre divin, il est répréhensible de vouloir modifier la condition dans laquelle Dieu vous a mis.

C’est une des raisons pour lesquelles le vol est tant condamné, car il représente dans les mentalités une façon pour le pauvre de se sortir de son état. Il n’a pas à convoiter ce qu’il ne possède pas car sa situation est légitime. Ainsi le seul mode de subsistance admis se situe dans l’aumône. Jusqu’au XIIe siècle, les mendiants sollicitaient l’aumône de porte à porte en promettant de prier pour l’âme du bienfaiteur. Les pauvres quémandaient également de quoi vivre sur les places publiques ou devant les églises. Après la messe du dimanche, une foule de mendiants venaient jouir des dons des fidèles, plus importants ce jour-là. Après les bouleversements des XIIe et XIIIe siècles, la ville s’affirme de plus en plus comme un centre économique vivace, supplantant le système féodal dont l’économie dépend des villages. Les villes deviennent des centres commerciaux importants par lesquels transitent l’argent et les biens. Cette nouvelle économie attire les paysans, journaliers agricoles sans possession, ou toute autre personne dans le besoin. En effet, les villages ne pouvaient plus assurer la charge de ses indigents, et la recette en argent de ceux-ci pouvait être très fructueuse dans les villes.

C’est à cette époque que l’on voit se développer le « métier » de mendiant. En effet, face à l’appât de ce gain facilement gagné et face à la rigueur de la vie rurale, nombre de pauvres remplissent les villes et en accentuent l’accroissement démographique. Au même moment se met en place tout un ensemble de lois visant à régir la masse des indigents. La mendicité devient alors très contrôlée et on assiste à la création de postes spéciaux, à l’initiative de la ville, pour surveiller et réprimer les mendiants. Comme nombre d’entre eux n’entraient pas dans les normes établies, ils vivaient clandestinement dans les quartiers les plus démunis.

Les infirmes, eux, avaient le droit de mendier. On considérait légitimement qu’ils ne pouvaient travailler et que si leur famille ne pouvait les prendre en charge, la ville et surtout les instances épiscopales se devaient d’assurer leur subsistance. Le handicap devait être suffisamment lourd pour que la prise en charge soit efficiente.

La charité dans les villes[modifier | modifier le code]

Écusson de l'hôpital de Strasbourg au XIVe siècle

Cette prise en charge s’effectue alors de deux façons : soit dans la distribution d’aumône lors des fêtes religieuses importantes, soit par le biais des hôpitaux, qui assurent à la fois le toit et le couvert.

La distribution de l’aumône est réglementée et se fait souvent sous forme de produits en nature car plus faciles à contrôler dans leur utilisation que l’argent. On distribue en premier lieu du pain : par exemple à Strasbourg, deux miches de quatre livres chaque dimanche. On donne également des vêtements. En 1319 le recteur de l’église Saint-Étienne de Strasbourg décide que 90 aunes d’étoffe seraient achetées et distribuées à ses frais aux pauvres au cours de son office anniversaire. Tous n’avaient pas le droit de bénéficier de ces dons. En effet, il fallait montrer des qualités morales satisfaisantes pour obtenir ces avantages. Les truands ou les personnes de mauvaise vie étaient exclues. Pour contrôler la distribution, on attribuait à chacun des jetons, un badge ou un écusson, en somme un moyen de vérifier que la distribution n’était faite qu’une seule fois par personne. Les personnes sélectionnées étaient souvent des privilégiés ayant travaillé auparavant dans telle ou telle famille. Les étrangers ne pouvaient espérer obtenir ce privilège.

Les établissements d’accueil, eux, assuraient le logis et le couvert à tous ceux qui ne pouvaient vivre de la mendicité pour des raisons médicales. De taille modeste dans les petites villes, ils pouvaient héberger plusieurs dizaines de personnes dans les bourgs plus imposants. A Strasbourg, l’hôpital peut accueillir plus de cinquante personnes.

Vue du premier hôpital de Strasbourg

L’entrée dans ces établissements est contrôlée. On vérifie tout d’abord les qualités morales de la personne qui se présentait, s’assurant qu’elle n’avait pas commis de délit. Puis on lui confisquait tous ses biens. Ceux-ci lui seraient restitués si un jour elle sortait de l’établissement (ce qui ne se produisait pas souvent puisque ces hôpitaux n’étaient pas des lieux où l’on soignait les malades, mais plutôt des mouroirs). On y accueillait de façon exceptionnelle des étrangers, puisque la police apportait chaque matin les mourants qu’ils trouvaient, étranger ou pas.

À Strasbourg, le cimetière était disposé derrière l’hôpital, et souvent incapable d’accueillir le nombre important des corps. Cela répandait une odeur infecte dans tout le quartier.

Une fois accueilli dans l’hôpital, le malade pouvait y rester jusqu’à sa mort (sauf en cas de perturbations graves qui auraient provoqué son expulsion). Dans l’établissement, les malades recevaient les mêmes soins qu’ils auraient eu s’ils avaient eu une famille. C'est-à-dire des soins sommaires comprenant des mises en place de pansements, des saignées ou des soins aux ventouses. La femme du responsable de l’établissement avait la charge des malades et se comportait avec eux plus comme une mère que comme un médecin.

La charité dans les monastères[modifier | modifier le code]

Premiers bâtiments du Thoronet

La charité et les dons s’effectuent également dans les monastères. La règle de saint Benoît par exemple exprime bien cette obligation. Chaque monastère doit posséder une « hostellerie » pour accueillir les voyageurs et les pauvres. Une boulangerie est parfois installée à côté de celle-ci pour permettre la distribution d’une ration de pain quotidienne pour toute personne se présentant à l’abbaye. On offrait également un lieu où dormir à qui le demandait. Mais le séjour ne devait pas être de longue durée et on ne tardait pas à remettre sur les routes les vagabonds. Les malades ou infirmes qui ne pouvaient se déplacer avaient le privilège de rester plus longtemps à l’abbaye. Le lieu d’accueil des gens de passage est construit à côté de la porterie. C’est d’ailleurs l’un des premiers bâtiments à être construit, l’autre étant le lieu d’habitation des moines. On peut prendre comme exemple significatif l’abbaye du Thoronet dans le Var, construite à partir de 1160, où l’on peut se rendre compte que les deux premiers bâtiments construits ont été l’actuel cellier et une première hostellerie, modifiée par la suite.

Les causes de la maladie[modifier | modifier le code]

Les causes physiques de l’infirmité[modifier | modifier le code]

Pratique d'une saignée.

L’infirmité est issue de maladies plus ou moins graves, de causes relevant du vécu de la personne ou de sa constitution même. On devient infirme pour des raisons diverses. Celles-ci peuvent être de l’ordre de l’accident entraînant la paralysie ou l’amputation d’un membre, ou bien d’infections diverses. Parfois la simple hygiène de vie provoque des malformations irrémédiables (genoux arqués à la suite d'une malnutrition par exemple). Bref, les causes de l’infirmité sont nombreuses.

Les réponses médicales le sont moins. En effet, les découvertes permettant une prise en charge efficace des personnes malades sont peu nombreuses, et le médecin ou les personnes accompagnant l’impotent sont la plupart du temps dans une impasse thérapeutique.

Les seules connaissances médicales de la période médiévale datent en effet de l’Antiquité, avec quelques découvertes arabes plus récentes. Les théories antiques et médiévales expliquent que tout dans l’organisme dépend de l’équilibre des humeurs. Une perturbation de ces fluides internes provoque à coup sûr la maladie. Donc, pour essayer de garder l’ordre à l’intérieur du corps, on s’assure que des humeurs corrompues ne peuvent se développer. Les traitements se limitent à des saignées, des lavements et à la prise de potions. Les connaissances médicales se limitant à cela, on imagine bien l’inefficacité des traitements et le sentiment de désarroi des hommes face aux maux corporels.

Autres types d’infirmités[modifier | modifier le code]

La surdité[modifier | modifier le code]

Du fait de leur impossibilité à communiquer, les personnes sourdes sont la plupart du temps considérées durant la période médiévale, comme dépourvues d’intelligence et même dépourvues de raison. Cependant, nous pouvons voir quelques cas rares de reconnaissance de la faculté d’apprendre des sourds. Par exemple, saint Jérôme à la fin IVe observe que des sourds peuvent apprendre l’Évangile par les signes et utilise dans la conversation journalière des mouvements expressifs de tout leur corps. Saint Augustin, dans sa correspondance avec saint Jérôme, évoque l’existence d’une famille sourde très respectée de la bourgeoisie milanaise, dont les gestes forment les mots d’une langue. Il faut également remarquer qu’une langue des signes existe déjà, mais celle-ci est à usage des moines et convers des monastères ayant fait vœux de silence. Cette langue serait peut-être à l’origine de celle utilisée aujourd’hui.

La vue[modifier | modifier le code]

Une mauvaise alimentation et une mauvaise hygiène de vie sont à l’origine de nombreux troubles oculaires. C’est pourquoi, à la période médiévale le nombre de personnes souffrant de problèmes de vue est considérable. Les lunettes ont été inventées au XIIIe siècle à Murano, près de Venise. Leur usage se répand aussitôt, même si leurs verres ne sont que de simples objets grossissants enfermés dans des cercles de corne ou de métal unis par une tige. Celles-ci ne corrigeaient que la presbytie et s’appelaient au début les pierres à lire.

Le traitement des problèmes oculaires reste archaïque pendant longtemps. Voici quelques exemples de remèdes insolites :
Il était recommandé par exemple contre la maladie des yeux, de réduire en cendres la tête d’un chat noir et d’en insuffler plusieurs fois par jour l’œil malade.

Au XIIIe siècle le moine Albert le Grand préconisait ce traitement : « si l’on prend des limaçons en morceaux, et si les ayant bien mêlés avec de la poudre d’encens et d’aloès, jusqu’à ce que le tout soit épais comme du miel, on les applique sur le front, ils guérissent toutes les fluxions des yeux. »

Au XVe siècle pour traiter les «éblouissements, nuées et fumées des yeux » on utilise ces remèdes de Dioscoride : « Urine de personne bouillie en un pot de sciure et distillée pour les yeux » ou « eau de fiente en application ».

Pour « garder de tomber le poil des paupières » on peut « enduire sur les paupières l’humeur que jettent les escargots, piqués avec une aiguille » ou bien « prendre un caméléon vivant, lui arracher l’œil droit et appliquer ce dernier avec du miel sur les paupières du malade »

De tout temps il était courant pour « augmenter la vue » d'oindre les angles internes des yeux et des paupières avec de la cire d’oreille.

Les causes spirituelles : l’homme pécheur qui devient l’homme malade[modifier | modifier le code]

Le péché originel cause de toutes les souffrances humaines[modifier | modifier le code]

L’inefficacité des explications mécanistes pousse l’homme médiéval à chercher des causes spirituelles aux souffrances humaines. Selon l’opinion commune, Adam n’aurait pas connu de souffrance avant le péché originel. Il serait avant cette grande faute, exempt de tous maux physiques et promis à une vie éternelle, la providence l’écartant également de tout risque d’accident.

Ainsi, les causes spirituelles de la maladie prennent racines dans le pêché originel. Les malades souffrent donc de cette première faute, et par leur souffrance permettent le rachat de l’espèce humaine, à l’image du Christ, à condition que cet état soit accepté et tire le malade vers l’état de sainteté.

L’autodétermination par nos propres péchés[modifier | modifier le code]

Une autre théorie voudrait que nos propres péchés soit la cause de toutes nos souffrances physiques. On peut facilement critiquer cette théorie quand on voit de grands pécheurs en parfaite santé physique ou des hommes saints, être chétifs et maladifs. Donc en principe le péché n’est pas la cause de la maladie.

Pourtant cette détermination de la maladie par les péchés est communément admise et on peut même dire que ces tournures d’esprit et de croyances appartiennent, sous des formes diverses, à la pensée archaïque de l’humanité. D’où la difficulté pour les médecins théoriciens qui adoptent une attitude positive à cet égard, de faire changer les mentalités qui rentrent en contradiction avec les théories chrétiennes, qui laissent trop souvent sous-entendre que la maladie aurait pour cause une malédiction diabolique.

On ne peut admettre à une époque où la pensée chrétienne gouverne tout, que les causes des maladies et de l’infirmité ne soient que purement naturelles. D’autant que ces dernières provoquent une exclusion sociale forte, symbole d’une marginalité, à la fin du Moyen Âge. Alors comment ces causes pourraient-elles venir de Dieu ? On a déjà vu que pour la période allant du début du Moyen Âge jusqu’au XIIIe siècle, l’infirme est pris en charge par sa famille, au sens large (comprenant également le village et la paroisse). Mais avec la destruction du noyau que représente le village, les infirmes se retrouvent sur les routes et l’assistance, prise en charge par les villes, a l’effet néfaste de « parquer » les malades. Cela provoque une mise en accusation de ces populations des pires méfaits. Accusations rendues d’autant plus facile que l’on regroupe à la marge à la fois les pauvres, les infirmes, mais aussi les vagabonds, les bohémiens, les jongleurs et d’autres marginaux encore. Ainsi, on ne peut s’empêcher de faire un rapprochement entre la maladie et une forme de vie non conforme aux attentes de la société et par conséquent pécheresse.

Malgré les efforts des théoriciens de l’époque médiévale, l’infirmité est vue non comme un mal purement physique découlant d’un déséquilibre des humeurs (quoique celui-ci ait, comme on le croit également, des causes extracorporelles), mais la résultante d’une vie pécheresse. En fin de compte, la raison pour laquelle une personne devient infirme, ou l’est à sa naissance, vient du fait que celle-ci a des rapports avec le péché et qu’elle doit transformer sa douleur en mérite. Elle devient par la suite un exemple d’humilité, acceptant, sans condition, l’état dans lequel Dieu à choisi de le faire vivre. De cet état d’esprit vont naître les théories des ordres mendiants qui accorderont une grande place aux nécessiteux, le devenant eux-mêmes afin de se rapprocher de l’idéal d’humilité dicté par le Christ. Mais l’on reste cependant dans un double rapport d’attirance répulsion envers les infirmes.

Les pauvres dans l’art[modifier | modifier le code]

Les œuvres de miséricorde[modifier | modifier le code]

Allégorie richesse et pauvreté

Cette thématique dans l’art est peu présente et seulement dans le contexte restreint des « Œuvres de charité ». En effet, l’art illustrera les propos des œuvres de miséricorde : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier vous êtes venu me voir (…). Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Et c’est dans ce cadre que les pauvres et les infirmes seront montrés. Mais toujours d’une façon qui les démarque des riches, comme on le voit par exemple sur les vitraux des grandes cathédrales française jusqu’au XIVe siècle. Après cette date, les indigents disparaissent des thèmes des vitraux. On voit également des misérables dans certaines bibles moralisées pour illustrer les œuvres de charité. Ainsi la Bible de Philippe le Hardi (duc de Bourgogne de 1342 à 1404) présente de nombreux médaillons où figure une foule de pauvres. La pauvreté apparaît comme un aspect dégradant de la personne, et une ligne franche sépare toujours les donneurs et les mendiants. Le but de ces représentations n’est pas tant de figurer des pauvres, que de montrer la grande générosité des riches. Celle-ci sera d’autant plus exaltée que les pauvres seront repoussants. On se doute bien que dans ce contexte la représentation des mendiants n’est pas une image de la réalité, mais une déformation à l’usage des riches.

La pauvreté, c’est aussi la pauvreté volontaire, « Dame Pauvreté ». Les représentations de cette dernière sont beaucoup plus flatteuses. Elles montrent en effet une pauvreté allégorique, embrassée de tout son gré, comme le préconisent de grandes figures religieuses telles que saint François d’Assise. Une fois encore, nous sommes bien loin de représentation réaliste de l’état du pauvre.

Pierre Bruegel l’Ancien et l’appareillage des infirmes[modifier | modifier le code]

Les Mendiants, Bruegel

Pour trouver des représentations réalistes de personnes pauvres et malades, il faut aller au-delà du XVe, en Europe septentrionale. L’artiste marquant de cette façon de faire de la peinture de genre c’est évidemment Pierre Bruegel l’Ancien. Il n’est pas erroné de considérer son œuvre comme faisant partie de la peinture médiévale bien que Pierre Bruegel ait vécu de 1525 à 1569, car il a su à la fois embrasser les nouvelles techniques de l’art italien, mais aussi assimiler l’art du Moyen Âge dans la façon de traiter les thèmes religieux ou profanes.

Il nous montre des infirmes mendiant, avec tout l’appareillage qu’ils utilisaient pour se déplacer malgré des handicaps lourds. On voit, par exemple, dans Les Mendiants ou Les Culs-de-jatte de 1568, quatre personnes se déplaçant grâce à un système de béquilles mais aussi de planchettes de bois glissées sur les moignons. En glissant dessus, l’infirme peut se déplacer.

Dans Le Combat entre Carnaval et Carême, on peut observer un malade à même le sol, les jambes remontés derrière lui montrant son impossibilité des les utiliser, se tirant à l’aide de sorte de poignées, sur le sol. Il glisse grâce à un morceau de tissus glissé sous lui.

Dans Les œuvres de Miséricorde du musée de Valenciennes, on trouve un autre type d’appareillage où le malade, plus chanceux que le dernier, possède une sorte de carapace en bois, dans laquelle il s’est mis et qu’il fait avancer à la force de ses bras.

Les faux infirmes[modifier | modifier le code]

La Nef des fous, gravure d'Albrecht Dürer illustrant le livre de Sébastien Brant

Il faut également établir une distinction de genre entre les vrais et les faux infirmes. On voit que la tendance des XIVe et XVe siècles, plus méfiante à l’égard des mendiants, est de montrer le valide, feignant la maladie afin de pouvoir mendier. On en trouve un très bel exemple dans La nef des Fous (1494) de Sébastien Brant où il nous parle de ces charlatans :

« De la mendicité : […]

Certains se font mendiants à l’âge où, jeune et fort, et en pleine santé on pourrait travailler : pourquoi se fatiguer […] Tous les faux estropiés et gibier de potence qui rôdent dans les foires lui font joyeuse escorte. […] L’autre pendant le jour traîne sur des béquilles, mais quand il se voit seul, il trotte allégrement. »

Des représentations accompagnent la version du début du XVIe, que l’on attribueraient à Bruegel lui-même. On voit dans la gravure accompagnant la partie nommée « De la mendicité » (dont sont extraits ces derniers vers), un homme utilisant un appareillage pour simuler une jambe en moins.

Comme nous l’avons vu plus haut, les faux mendiants n’étaient pas rares et l’on trouvera à d’autre reprises la représentation de cette supercherie visant à se faire passer pour cul-de-jatte. C'est d'ailleurs l'origine de l'expression « cour des miracles », endroit où logeaient les mendiants et où, comme par miracle, les infirmités disparaissaient !

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Médecine[modifier | modifier le code]

  • L’homme réparé artifices, victoires, défis découverte Gallimard, 1988
  • Médecine curieuse d’autrefois, Suzanne Jacques-Marin, éd. Charles Corlet, 1996

Histoire[modifier | modifier le code]

  • Les Misérables dans l’Occident médiéval, Jean-Louis Goblin, éd. Points Histoire, 1976
  • Dictionnaire de la France médiévale, Jean Favier, éd. Fayard, 1993
  • L’Histoire politique du handicap, de l’infirme au travailleur handicapé, Pascal Doriguzzi, ed. L’Harmattan, 1994
  • La Civilisation dans l’Occident médiéval, Jacques le Goff, éd. Arthaud, 1984
  • Genèse médiévale de la France moderne, Michel Mollat, éd. Arthaud, 1970
  • La Potence ou la pitié, l’Europe et les pauvres du moyen Âge à nos jours, Bronislaw Geremek, éd. Gallimard, 1978
  • Les pauvres au Moyen Âge, étude sociale, Michel Mollat, Hachette 1978
  • Charité et assistance en Alsace au Moyen Age, Paul Adam, Librairie Istra Strasbourg, 1982
  • Le mal et le diable, leurs figures à la fin du Moyen Âge, Nathalie Nabert, éd. Beauchesne, 1996
  • Maladie et Culpabilité, P. Lain Entralgo, éd. Resma, 1970

Littérature, Arts[modifier | modifier le code]

  • -La nef des fous, Sébastien Brant, éd. La nuée Bleue/DNA, Strasbourg, 1977, « De la mendicité ; Du mépris de la mendicité »
  • Les trois aveugles, fabliau :
  • Brueghel, Pierre Francastel, éd. Hazan, Paris, 1995
  • Pierre Brueghel l’Ancien, Max Dvorak, Gérard Montfort éditeur, 1992

Surdité

  • Les Sourds avant et depuis l’abbé de l’Épée, Ferdinand Berthier, Paris, 1940
  • Gestes des moines, regard du sourd, éd. Du Fox
  • The Cistercian Sign Langage, a study in Non-verbal Communication, Robert A. Barakat, Cistercian Publications, Michigan, 1975

Sources iconographiques[modifier | modifier le code]

  • Richesse et pauvreté, Boccace de Casibus (trad. Laurent de premierfait), Lyon, 1435-1440, BNF
  • Écusson de l’hôpital de Strasbourg au XIVe siècle, il orne la couverture d’un Obituaire de l’hôpital. Il contient dans un calendrier liturgique tous les legs et donations, messes anniversaires, distributions d’aliments, rentes viagères, etc., faits au profit de l’hôpital.
  • Premiers bâtiments construits à l’abbaye du Thoronet, c’est-à-dire une porterie à droite et l’ancien cellier à gauche servant de dortoir aux moines. Image extraite de Le Thoronet, une abbaye cistercienne, Yves Esquieu, éd. Actes Sud, Paris, 2006
  • Allégorie de la Richesse et de la Pauvreté, Boccace de Casibus (trad. Laurent de premierfait), Paris, 1er quart du XIVe siècle, BNF
  • Les Mendiants, Brueghel l’Ancien, 1568, huile sur bois, 18 x 21,5 cm. Musée du Louvre, Paris
  • La Nef des fous, Sébastien Brant, éd. La nuée Bleue/DNA, Strasbourg, 1977, « De la mendicité »

Œuvres supplémentaires[modifier | modifier le code]

  • Les Œuvres de Miséricorde, maître du fils prodigue, musée des beaux-arts de Valenciennes
  • Les Œuvres de Miséricorde, école flamande du XVIe, musée d’Abbeville
  • Charité de saint Damien et saint Côme, Ambrosius Francken le Vieux, musée royaux des Beaux-Arts, Anvers
  • La Parabole des aveugles, 1568, Museo e Gallerie Nazionali di Capodimonte, Naples
  • Les Estropiés, école hollandaise du XVIe siècle, musée des beaux-arts de Troyes