Haïm Nahman Bialik

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Haïm Nakhman Bialik, en 1923

Haïm Nahman Bialik (hébreu:חיים נחמן ביאליק, prononcé Khaïm Nakhman Bialik, 9 janvier 1873 Rady - 4 juillet 1934 Vienne) fut un des plus célèbres poètes de langue hébraïque qui s'épancha particulièrement sur les atermoiements de l'être humain. Poète, prosateur, essayiste et journaliste, écrivant parfois aussi en yiddish, Bialik se distingua progressivement surtout comme la personnalité centrale de la poésie moderne de langue hébraïque. Il vécut en Ukraine puis en Palestine, et est considéré comme le poète national d'Israël.

Sa vie[modifier | modifier le code]

Entre tradition et modernité, entre exil et Israël, Bialik est né à l’aube d’une nouvelle ère. Il est connu et célébré dans le monde juif comme le poète de la renaissance nationale. Quand il voit le jour, en 1873, le Judaïsme a déjà amorcé la mutation la plus déterminante et la plus irréversible de son histoire, celle qui lui fit franchir le seuil de la modernité. Témoin engagé, Bialik n’a pas seulement assisté à cette mutation, il y a aussi contribué, à travers sa vie et son œuvre.

Né à Radi, un village de Volhynie, orphelin de père à l’âge de 7 ans, Bialik est élevé dans l’orthodoxie par son grand-père, à Jitomir. En 1890, il part pour étudier dans la célèbre école talmudique (yeshiva) de Vologin, en Lituanie. Il se plonge dans l’étude du Talmud mais très vite, prend conscience que ce n’est pas à ce monde qu’il rêve d’appartenir. 18 mois plus tard, il quitte la yeshiva dans le but de s’installer à Odessa, carrefour culturel et ville mythique pour laquelle il éprouvera jusqu’à son exil un amour sans limite. C’est là qu’il rencontre les plus grands noms de la littérature moderne et notamment Ahad Ha'Am, le chef de file du sionisme spirituel, qui deviendra son mentor et ami. Il exprimera à sa suite dans nombre de ses poèmes, son attachement pour la renaissance nationale, et son amour pour une terre d’Israël qu’il ne connaît pourtant qu’à travers ses lectures. Il découvre la littérature russe, s’identifiant notamment aux personnages tourmentés de Dostoïevski. En 1892 paraît son premier poème, « À l’oiseau », vision simultanément idéalisée et lucide de la terre d’Israël. En 1893, il épouse Manya Averbuch, dont il n’aura pas d’enfant. Après quelques années passées loin d’Odessa, il y revient en 1900. Son premier recueil de poèmes paraît en 1901 ; le second paraîtra en 1908 et sera réédité huit fois en quinze ans. En 1902, il s’associe avec quelques écrivains pour fonder une maison d’édition, Moriah, qui deviendra plus tard Dvir.

En 1903, au lendemain du pogrom de Kichinev, il se rend sur les lieux pour témoigner. Révolté par la foi aveugle et l’immobilisme de ses coreligionnaires, il compose un poème qui fera date dans l’histoire de la littérature hébraïque : « Dans la ville du massacre ». C’est à Kichinev aussi qu’il rencontre une jeune femme artiste peintre, mariée et mère d’une petite fille, Ira Jann, qui éprouvera pour lui une passion destructrice. Ira Jann fut peut-être sa maîtresse, mais décida de fuir sa passion en s’installant en Palestine, espérant que le poète la suivrait. En 1904, à la demande de l’historien Joseph Klausner, Bialik accepte le poste de corédacteur en chef de la revue littéraire la plus prestigieuse de son temps, Ha-Shiloah, fondée quelques années plus tôt par Ahad Ha'Am. Il en démissionnera en 1909. C’est en 1909 aussi qu’il se rend pour la première fois en Palestine, où il éprouve des sentiments ambivalents, la désillusion le disputant à l’espoir de voir renaître un foyer juif sur la terre de ses ancêtres. Il lui faudra encore de nombreuses années pour se résoudre à s’y établir : ce n’est qu’en 1920 qu’il prend enfin la décision de quitter sa Russie natale, pour fuir la dictature bolchevique. Il y parvient en 1921, aidé par Maxime Gorki.

Après un séjour à Berlin, où il se consacre à sa maison d’édition devenue Dvir, il s’installe en 1924 à Tel-Aviv. Le choix de cette ville n’est évidemment pas fortuit : à l’opposé de Jérusalem, ville sainte tournée vers le passé, Tel-Aviv était déjà le théâtre d’une vie intellectuelle et artistique impressionnante et résolument moderne. Bialik en deviendra l’un des emblèmes. Sa maison, aujourd’hui transformée en musée, devient immédiatement un lieu de rencontre pour tous les amoureux de la littérature hébraïque. Parallèlement, alors qu’il avait lui-même, dans sa vie privée, délaissé depuis bien longtemps la pratique religieuse, il refuse de se satisfaire de l’orientation résolument laïque du nouveau yishouv : déterminé à faire revivre la spiritualité juive sur sa terre originelle, il lutte pour que le shabbat, symbole de la pérennité du judaïsme, reste un moment de réflexion et de vie communautaire. Il instaure le Oneg Shabbat, qui d’abord à Tel-Aviv puis dans tout le pays et même en diaspora, réunira des conférenciers et des centaines d’auditeurs de tous bords, désireux de maintenir vivant le lien qui rattachait Israël à son histoire et à sa culture. Le 4 juillet 1934, Bialik meurt, dans un hôpital de Vienne, peu après avoir subi une intervention chirurgicale, à la suite de problèmes rénaux. Dès le lendemain, le quotidien Davar titre sur sa première page : « Israël est orphelin, Haïm Nahman Bialik n’est plus ». Un deuil national est proclamé. Bialik est enterré au cimetière de la rue Trumpeldor à Tel-Aviv, aux côtés de son mentor Ahad ha-Am.

Son œuvre[modifier | modifier le code]

Bialik est avant tout poète. Mais il est également l’auteur de quelques nouvelles en prose, de nombreux essais ou articles, de quelques traductions, et, en collaboration avec son ami Ravnitsky, du « Livre des Légendes », le Sefer Ha-Aggada, compilation des légendes les plus significatives de la tradition juive. Son œuvre est l’illustration de la tendance néoromantique qui a vu le jour dans la littérature hébraïque ou yiddish au lendemain des pogroms des années 1881-1882, une tendance soucieuse de redonner vie, dans un nouvel esprit pourtant, aux valeurs fondatrices du judaïsme. S’appuyant sur des références constantes à la Bible et au Talmud, Bialik fut simultanément le chantre de la richesse et du déclin du judaïsme traditionnel, dont il ne restait à son époque, selon ses propres termes, qu’une « faible étincelle ». Son œuvre est marquée par la tension et l’ambivalence. Éternel insatisfait, plongé selon ses propres termes « dans une confusion d’ombre et de lumière », Bialik est tourmenté par les persécutions qui frappent ses coreligionnaires, mais aussi, simplement, par la condition humaine.

Ses poèmes engagés, loin de tout dogmatisme, oscillent sans cesse entre espoir et désespoir, élans de foi et scepticisme. Révolutionnaire conservateur, Bialik reproche à ses contemporains leur désunion et leur abandon des valeurs juives ; mais simultanément, lucide et sévère, il critique le passéisme des plus orthodoxes restés au shtetl. Dans son célèbre poème « L’Assidu », il décrit, dans un mélange de pitié et d’admiration, un étudiant de yeshiva qui sacrifie sa jeunesse pour tenter d’assurer la survie de la tradition. Dans le long poème qu’il consacre au pogrom de Kichinev (1903), « Dans la ville du massacre », il ébranle toutes les certitudes et bouleverse les consciences : prenant délibérément le parti de choquer, il dénonce davantage la résignation et le fatalisme des victimes que la cruauté des bourreaux. Il est temps, dit-il alors, de tourner le dos à des siècles d’oppression, et de cesser d’attendre de Dieu le salut. La fidélité de Bialik aux valeurs traditionnelles du judaïsme est sincère mais pas inconditionnelle.

Dans ses nouvelles en prose, notamment « Derrière la clôture », ou « Le clairon a eu honte », il illustre la difficulté de sa génération à trouver sa place entre un monde qui meurt et celui qu’elle voit naître, dans la douleur, sous ses yeux, entre un contexte historique, social et religieux très pesant, et un idéal de liberté trop longtemps réfréné.

Il serait malgré tout très limitatif de résumer l’œuvre de Bialik à son engagement national. Sa poésie lyrique, inspirée par le romantisme et le symbolisme européens, et notamment par Baudelaire, est aussi simplement l’expression d’une âme inquiète, tourmentée par le silence du ciel, en quête d’un nouvel idéal susceptible de venir combler le vide laissé par la foi perdue. Il reprend, en les adaptant à son propre vécu, les grands thèmes et motifs de la littérature romantique et symboliste : l’enfance conçue comme paradis perdu, la vaine et illusoire quête de l’amour absolu, la nature complice et refuge, le spleen baudelairien, la mort…

Ardent défenseur de la renaissance de la langue hébraïque, Bialik choisit d’écrire en hébreu d’une part parce que cette langue est l’unique langue « nationale » du peuple juif, et d’autre part parce que sa principale source d’inspiration est, de son propre aveu, la Bible. L’usage qu’il fait de ce texte fondateur est très controversé. Refusant de se soumettre à une quelconque autorité, bravant la censure du monde orthodoxe, Bialik revendique une liberté absolue dans son approche et détourne souvent totalement la Bible de son sens originel. Dans sa relation complexe aux textes sacrés, le respect et l’attachement, indéniables, le disputent à l’audace et au blasphème. Mais en réalité, il s’avère que le poète n’inverse le sens des versets que lorsqu’un événement tragique le pousse à exprimer sa révolte ou sa désillusion. Motivée par un contexte historique hostile, l’approche bialikéenne de la Bible est davantage phénoménologique qu’idéologique. Jamais Bialik n’eut la volonté de saper les fondements de la tradition, même lorsqu’il proclamait le vide du ciel. Il entendait plutôt dénoncer une conception naïve et anachronique des textes, conception qui privait ses contemporains de tout espoir d’affranchissement.

Guide spirituel, Bialik est bien davantage qu’un immense poète : il est le symbole et le porte-parole d’une génération à la croisée des chemins. Et si son œuvre a été la référence absolue et incontournable de générations entières d’auteurs et de lecteurs hébraïsants puis israéliens, c’est sans doute parce qu’il a su, sans jamais renier ses origines, faire entendre la voix du renouveau et de la révolte. Il a ainsi permis à la littérature hébraïque de prendre le tournant de la modernité, et à ses contemporains de trouver l’équilibre entre un monde de traditions dans lequel ils vivaient isolés, et un monde d’ouverture et d’échanges.

La maison d'édition « Mossad Bialik », le « prix Bialik » remis par la municipalité de Tel-Aviv, la ville de Kiryat-Bialik et les moshavim Kfar-Bialik et Guivat-Hen (« HeN » : initiales de « Haim-Nahman »), ainsi que des dizaines de rues, écoles ou institutions non seulement en Israël mais dans le monde, rappellent son souvenir.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]