Boris Porchnev

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Boris Porchnev (russe : Бори́с Фёдорович По́ршнев ; né en 1905, mort en 1972), était un historien soviétique, connu pour ses travaux sur les révoltes populaires dans la France d'Ancien Régime, menés notamment à partir des archives du fonds Séguier. Il a de plus été un docteur en sciences sociales ayant travaillé en psychologie, en préhistoire et en neurolinguistique au sujet des origines de l'homme.

Les soulèvements populaires en France (1623-1648)[modifier | modifier le code]

Son ouvrage Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648 a été publié en 1948 en Russie et il a seulement été traduit en français en 1963. Cette histoire des révoltes populaires qui se sont déroulées en France sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV, relève d’une histoire « marxiste ». Porchnev applique le modèle de la « lutte des classes » à la société française du XVIIe siècle dans son ouvrage. Ses recherches se sont principalement fondées sur des sources trouvées à Leningrad : les archives du chancelier Pierre Séguier. Il a également écrit un ouvrage sur Les buts et les revendications des paysans lors de la révolte bretonne de 1675.

Dans sa préface, l’auteur explique les motifs qui l’ont poussé à entreprendre cette étude sur les révoltes populaires du XVIIe siècle. Pour les deux premiers motifs, il oppose les conceptions des historiens bourgeois et des historiens marxistes. Tout d’abord, il avait la volonté à travers cette étude de comprendre la Fronde. Pour cela, selon lui, il est nécessaire d’en chercher l’origine ; c’est donc l’une des raisons qui l’ont incité à étudier les mouvements sociaux qui sont nés et se sont multipliés en France durant les vingt-cinq années l’ayant précédée. Le second motif de l’auteur est d’expliquer par ces mouvements l’histoire politique, économique et culturelle de cette époque. Il critique le fait que les historiens français ont attribué une signification locale à chacun de ces mouvements, sans chercher à effectuer une étude générale à l’échelle de la France. En regroupant toutes les informations qui avaient été jusque-là trouvées par les historiens, Porchnev s’est rendu compte qu’il pouvait déterminer des similitudes, des traits généraux, des influences mutuelles… des soulèvements populaires. Le dernier motif est l’existence en U.R.S.S. d’une partie des fonds d’archives du chancelier Séguier. Séguier était le troisième homme d’État le plus important de la France : il fut d’abord nommé garde des sceaux en 1633 puis chancelier de France en 1635. La police et la justice étaient de son ressort. Il fut à l’origine de beaucoup de répression contre les émeutes et les séditions.

L'ouvrage se découpe en trois parties. Dans la première, il étudie les soulèvements populaires en rassemblant des renseignements isolés sur les nombreuses séditions populaires. La deuxième partie se consacre à un soulèvement populaire en particulier : celui des Nu-Pieds en Normandie durant l’année 1639. Enfin, dans la dernière partie, Porchnev considère de façon plus générale le phénomène de la Fronde.

Dans sa première partie concernant les soulèvements populaires des années 1620 à 1630 et 1640 à 1650, Porchnev distingue les mouvements paysans des mouvements urbains pour faciliter leur compréhension, bien que leur association soit un trait caractéristique des soulèvements qui ont lieu au XVIIe siècle. Il étudie d’abord les mouvements paysans, qui selon lui se divisent en quatre groupes :

  • Dans le Quercy en 1624 ;
  • Dans plusieurs provinces du Sud-Ouest en 1636-1637 ;
  • En Normandie en 1639, qu’il développe en deuxième partie ;
  • Dans plusieurs provinces du sud, de l’ouest et du nord en 1643-1645.

Les soulèvements qui ont lieu en Quercy sont connus sous le nom de soulèvement des « Croquants ». Porchnev explique leur déroulement. Le prétexte aurait été l’institution au Quercy d’un système d’élection c’est-à-dire que la répartition et la collecte de la taille passaient des mains des États provinciaux à des « élus » par la vente de charges aux gens aisés. Le peuple se sentant menacé par une augmentation des impôts, des paysans se rassemblèrent en bandes, armés avec les matériaux qu’ils avaient sous la main (tels des faux) et prenant des chefs. Ces bandes se rassemblèrent et finirent par former une armée imposante. Ils s’en prirent aux « élus », puis Porchnev explique que tous les possédants furent attaqués. Ce soulèvement fut maîtrisé par les forces locales assez rapidement.

À partir de 1635, la France ouvertement dans la guerre de Trente Ans, entraînant une augmentation des impôts mais aussi le passage des gens de guerre dans certaines provinces. L’armée à cette époque vivait aux dépens des paysans. Porchnev dit alors que la paysannerie se trouvait ainsi sous une double pression. Il parle pour 1636 d’une grande guerre paysanne s’étendant sur plusieurs provinces de l’Ouest, du Sud et du Centre de la France. Certains de s’organiser, d’élaborer un programme commun en vain. Ce soulèvement est composé d’une multitude de manifestations, de combats disparates et épisodiques. En plus de s’opposer à l’impôt, Porchnev voit un programme antiféodal dans ce soulèvement. Les paysans s’en prirent aux employés des finances, ainsi qu’aux seigneurs qu’ils haïssaient. Porchnev prend comme exemple un chef : La Mothe La Forêt. Celui-ci limitait l’insurrection au programme antifiscal, c’est pour cela, explique-t-il, que ce chef s’appuie sur la paysannerie aisée, qui n’a pas pour volonté première d’en finir avec le régime seigneurial. Le soulèvement fut écrasé à la fin de l’année 1637. Il explique l’origine de cette défaite par le fait que les paysans étaient dirigés par des représentants de classes sociales plus élevées.

Dans le début des années 1640, des mouvements apparaissent simultanément dans différents endroits de France, notamment à cause de la surcharge des impôts. Dans plusieurs localités, les paysans refusaient de payer l’impôt et ils chassaient tous les collecteurs, s’emparaient de quelques châteaux et menaçaient les villes où se trouvaient des garnisons de l’armée royale. Certains seigneurs soutenaient ces mouvements afin d’en tirer profits.

Porchnev tente de montrer que la Fronde a des origines agraires. Il y a une atténuation des actions antiseigneuriales entre les années 1636-1637 et les années 1643-1645. Il explique qu’à cause de l’augmentation des taxes sur les paysans et le passage des gens de guerre, les seigneurs locaux non seulement ne pouvaient plus augmenter les exactions sur les paysans mais ils n’arrivaient même plus à percevoir les redevances habituelles. Ainsi, les revenus de la noblesse s’en trouvaient menacés. Plus on approche de la Fronde, plus les cas où les nobles apporte leur soutien aux soulèvements paysans sont fréquents. Les seigneurs prenaient parfois les armes contre l’administration royale. Toutefois, très souvent, ils les abandonnaient rapidement pour ne pas être eux-mêmes réprimés par le roi.

Ensuite, Porchnev étudie les soulèvements dans les villes. Certaines émeutes urbaines n’étaient pas liées aux mouvements paysans. Porchnev considère que celles-ci débutent en 1623 : à cette date, une vague de manifestations des basses couches sociales s’élèvent dans les villes. Les motifs de ces mouvements sont fiscaux, tout comme dans les campagnes. Porchnev choisit d’étudier ces mouvements urbains en analysant dans un premier temps quelques-uns d’entre eux. Citons certains de ces cas. En 1629, Richelieu décide de supprimer les États de Bourgogne, faisant passer la province en un pays d’élection. Cela signifiait une perte des privilèges provinciaux qui protégeaient le peuple contre les innovations fiscales. La révolte éclata en 1630 sous l’effet de la rumeur. Elle fut au début dirigée contre les responsables de la pression fiscale, puis elle s’attaqua aux autorités municipales et provinciales. Pour renforcer leurs rangs, le peuple urbain a fait appel aux paysans des environs. En 1635, c’est la ville de Bordeaux qui connaît une révolte. La raison de celle-ci est la volonté d’instaurer une nouvelle taxe aux cabaretiers ; impôt impopulaire car le vin est considéré comme un élément essentiel de la vie. Les révoltés se soulèvent d’abord contre l’administration urbaine et provinciale, prenant l’hôtel de ville et le palais du parlement ; puis les insurgés s’en prirent à la bourgeoisie privilégiée, que le peuple rangeait parmi les « gabeleurs ». Des barricades sont dressées dans les quartiers populaires de la ville. En 1643 à Marseille, les marchands augmentèrent spectaculairement les prix du pain. À cette époque où les disettes sont fréquentes, la faim pouvait provoquer des insurrections. C’est ce qui se produisit en 1644. Les émeutiers s’attaquèrent aux consuls de la ville, qui soutenaient ces augmentations. Après avoir cité plusieurs cas de soulèvements urbains, Porchnev tente de réaliser une généralisation de ces mouvements qui se sont déroulés entre 1623 et 1648, en leur trouvant des caractères communs. Il fait la remarque qu’ils ont presque tous été provoqués par des innovations fiscales, qui accablaient le petit peuple des villes et ils étaient d’abord dirigés contre les agents du fisc, les fermiers et leurs commis. Certains soulèvements ont également eu un caractère politique, comme ceux du Périgueux ou bien d’Arles. Les cas présents rappellent à Porchnev la lutte des classes qui avait ordinairement pour objet la participation à l’administration municipale ou la défense des droits déjà acquis par les groupes dirigeants au Moyen Âge. Il relève également le cas de luttes engagées par des villes contre leurs seigneurs-évêques, par exemple, c’est ce qu’il s’est produit à Toulouse en 1644. Toutefois, il précise qu’il s’agit ici non pas des causes des soulèvements mais des occasions directes engendrées par ceux-ci. Il explique qu’au XVIIe siècle, la plupart des mouvements qui ont lieu dans les villes françaises ont pour caractère spécifique la lutte contre les impôts royaux. Mais il existe quelques soulèvements qui n’eurent pas entièrement un caractère antifiscal, comme nous l’avons vu avec l’exemple de Marseille. À Rouen, les insurrections de 1630 et 1632 étaient provoqués par l’importance de drap anglais bon marché, à l’origine du chômage des drapiers français. Cependant, même si ces soulèvements ne relèvent pas directement de caractères antifiscaux, ils étaient provoqués par ceux-ci car la bourgeoisie commerciale et industrielle reportait le poids des impôts sur les produits. Les insurgés englobaient ensemble tous ceux qui représentaient le fisc royal, ceux qui défendaient l’ordre et ceux qui s’enrichissaient sur le peuple, les nommant les « gabelleurs ». La population qui se soulevait dans les villes étaient composées de trois éléments : les représentants des professions artisanales les plus pauvres, les professions artisanales plus aisées et la paysannerie déclassée ou les gens sans profession. C’est ainsi que Porchnev dit que le moteur des soulèvements est une « force plébéienne ». Il résume la tactique ordinaire des soulèvements urbains de la façon suivante : on sonnait le tocsin, on faisait justice aux « gabelleurs », on pillait les bureaux du fisc, détruisait les papiers, les listes d’impositions et les biens mobiliers, mais on pillait également les maisons particulières des officiers et parfois aussi de la bourgeoisie aisée. Lorsque l’insurrection prenait le dessus, la mairie et la prison étaient prises, dans la mesure du possible on s’emparait des remparts de la ville. Des meneurs prenaient la tête de ces soulèvements, orientant la foule. Mais les soulèvements ne sont pas organisés, il n’y a pas de véritable discipline. Ils étaient spontanés. Les mouvements dans les différentes villes sont rarement liés entre eux. Porchnev donne des hypothèses comme celle du succès d’un soulèvement qui pouvait entraîner un soulèvement dans une ville voisine. Par la suite, il évoque les partisans et les adversaires des habitants de la ville qui se révoltent. Il affirme que les paysans étaient leur seul allié sûr et constant, même s’ils n’ont parfois aucunement pris part au soulèvement. Lorsque les paysans se soulevaient, ils avaient le désir de s’unir avec les basses couches sociales des villes et inversement lorsque les citadins se révoltaient, ils souhaitaient une assistance des paysans des environs. La bourgeoisie était quant à elle dans une situation plutôt ambiguë. Par exemple la garde bourgeoise refusait d’ordinaire lorsqu’un soulèvement débutait d’exécuter contre les insurgés les ordres de la municipalité, favorisant ainsi le développement de l’émeute. Mais lorsque les insurgés commençaient à s’attaquer aux biens des bourgeois, la garde ripostait. La noblesse prenait une part active dans la répression, que ce soit contre les soulèvements dans les campagnes ou dans les villes, même si dans quelques cas nous l’avons dit, elle essaye d’utiliser à ses fins politiques les mouvements populaires. Il en est de même pour le clergé, dans la majeure partie des cas, il apporte son aide aux autorités. Porchnev conclut ainsi : en France au XVIIe siècle, d’un côté l’État était avant tout l’instrument de la classe économique dirigeante pour contenir les classes exploitées et d’un autre côté, deux forces puissantes s’opposaient : la résistance à l’exploitation d’une masse populaire de plusieurs millions d’hommes et la force qui réprimait cette résistance. Porchnev écrit que le gouvernement a souvent fait preuve de modération au cours des représailles, facilitant ainsi la naissance de nouveaux soulèvements.


Dans une seconde partie, Porchnev étudie un mouvement en particulier : le soulèvement de 1639 des Nu-pieds en Normandie. Ce mouvement fut à la fois urbain et paysan. Ses causes et ses buts étaient antifiscaux : la Normandie connaissait chaque année l’ajout de nouveaux impôts, en 1639, un impôt sur le sel est introduit dans la région et l’édit prévoyait également la destruction de certaines sauneries, privant alors des milliers de personnes de leur travail. Dès le mois de juin, le bruit de l'établissement de la gabelle avait provoqué l'inquiétude du peuple. Des agitateurs répandent même la nouvelle exagérant la chose. Ce qui explique que Poupinel, un officier qui arriva à Avranches pour une affaire qui n’avait rien à voir avec la gabelle fut à cause de la rumeur perçu comme le porteur de l’édit de gabelle et donc assassiné par la foule excitée. D’autres personnes furent tuées à tort à cause de simples rumeurs. Le mouvement s’étend assez rapidement à la Basse Normandie. Se dégage très rapidement une organisation précise et ordonnée. Cette armée, connue sous le nom de l'armée de la souffrance ou d'armée des Nus Pieds, était divisée en brigades, dont chacun avait son chef. Chaque brigadier avait pour secteur soit un groupe de paroisses de campagne, soit une ville et ses environs. Porchnev note la participation de certains prêtres, de gentilshommes et d’officiers. Des appels à la population étaient faits à travers des pamphlets ou encore durant l’office religieux. Plus l’armée devenait importante, plus il était nécessaire de l’entretenir. Ainsi, ils ordonnèrent à la population de fournir des munitions et des vivres mais les chefs préféraient ce contenter des apports bénévoles pour garder la population de leur côté. Des réquisitions furent organisées chez les riches, surtout chez ceux qui étaient directement mêlés aux affaires fiscales. La révolte se déroula entre le pillage des demeures des fermiers ou percepteurs d’impôts dans le plat pays et dans les villes de la Basse Normandie. En quelques mois, les insurgés empêchèrent la perception des impôts. Selon Porchnev, la révolte des Nu-Pieds est une conséquence du régime politique et social de la France de Richelieu. Le roi n’est jamais remis en cause.

Après avoir expliqué le déroulement du soulèvement des Nu-Pieds en Normandie, Porchnev s’attache à étudier le joug fiscal en Normandie dans les années 1630 et ses répercussions sociales et économiques. Il fait d’abord un bilan de la situation financière de la France, qui est en grande difficulté durant ces années-là et par conséquent la monarchie augmente les impôts. La taille est passée de 17 millions de livres en 1610 à 44 millions en 1642. Porchnev compare cette perception au système féodal, disant que les impôts perçus étaient une forme de rente féodale centralisée et que le pouvoir royal n’était que le maillon central de la hiérarchie féodale. Il explique qu’au Moyen Âge, chaque seigneur exploitait ses paysans et qu’avec l’augmentation de la résistance paysanne, il fut nécessaire qu’un de ces seigneurs devint le chef d’un organisme centralisé. Une partie de ce qu’il appelle la rente féodale revient au roi sous la forme d’impôts. Il caractérise ensuite l’économie normande. Cette région est favorable à l’agriculture ainsi qu’à l’élevage du bétail. C’est également une zone industrielle dont la draperie et la fabrication de laines constituent l’une des principales ressources, mais il y a également une industrie toilière, de peignes, de papier, de cartes à jouer. La Normandie est un pays d’État mais, sous Richelieu, ce droit était tombé en désuétude. Ainsi soumise aux impositions directes et indirectes, des fermiers et des agents du fisc étaient dépêchés dans cette région. Les cahiers des États sont remplis de plaintes sur le poids de la fiscalité qui accablait la Normandie. La loi de la caution solidaire obligeait tous les paysans d’une paroisse à payer les impôts, effaçant les différences de revenus entre les paysans, ceux ayant quelques biens étaient alors encore plus ponctionnés. Dans la période 1636-1640, les tailles ont constitué la partie la plus régulière des charges des contribuables. Les collecteurs de la taille avaient avec eux l’armée, qui usait parfois de moyens illégaux pour faire payer les paysans. La Normandie faisait partie des provinces exemptées de la gabelle (impôt sur le sel). L’ordonnance royale sur la gabelle de 1639 interdisait à la population d’acquérir du sel gris ou blanc, excepté dans les greniers royaux. La gabelle touchait toutes les classes de la population, mais ce sont les paysans qui étaient le plus atteint par celle-ci. Porchnev note que les paysans étaient soumis à une « double exploitation », l’une seigneuriale, l’autre fiscale. Les impôts touchaient également l’industrie et le commerce normands. La teinture, la fabrication de cartes à jouer ou encore celle de toiles sont touchées par les impositions. Ces impositions sur les paysans et sur la population laborieuse des villes touchaient également les bourgeois propriétaires. L’État explique cette hausse des impôts comme étant une conséquence de la guerre. La population était soumise à des emprunts forcés, des impositions de subsistances. Ceux-ci sont particulièrement évoqués dans les cahiers de 1638 et de 1643. De plus, l’équipement et les fournitures étaient aussi à la charge des populations. Porchnev dit que la pression fiscale qui entravait l’essor des rapports capitalistes et des trafics commerciaux et monétaire était la preuve que le féodalisme régnait encore sur le capitalisme.

La répression de ce soulèvement n’eût lieu qu’en novembre 1639. Si ce mouvement pu durer aussi longtemps, c’était dû au fait qu’il n’y avait pas assez de forces armées en Normandie à cette période, qu’avec la guerre, aucune troupe royale ne se trouvait cantonnée dans cette région. En novembre, le pouvoir royal décida d’envoyer une armée en Normandie pour réprimer le mouvement. À Avranches, ceux qui ne furent pas tués pendant la bataille furent pendus. Fin décembre, l’armée s’attaqua à la ville de Rouen et occupa facilement la ville. Ensuite, Séguier, des officiers et des membres du Conseil royal furent envoyés à Rouen afin de procéder à des représailles exemplaires à Rouen et dans toute la Normandie. Le Parlement de Rouen fut dissous en 1640 et ses fonctions judiciaires furent remises au Parlement de Paris. Le maire et les échevins de la ville furent destitués et leurs fonctions annulées, les revenus et les biens de la ville confisqués et remis à la couronne. Tous les privilèges de la ville furent donc supprimés. Il n’y eu pas que des répressions sur les grandes villes, la Basse Normandie en a aussi connues : des villes et des villages entiers furent détruits, des régions complètement dévastées par l’armée, les chefs des armées de paysans furent traduits en justice… Avec les provinces du Sud-Ouest, la Normandie fut l’un des principaux foyers de la Fronde.


Dans une troisième partie, Porchnev évoque le problème de la Fronde. Il commence par faire un point historiographique sur la question de la Fronde. Il critique l’opinion de l’historiographie bourgeoise sur ce sujet. Il explique que sous le règne de Louis XIV, il y a eu une falsification des documents relatifs à la Fronde, le roi souhaitant effacer ce moment de l’histoire ou en tout cas d’en modifier la réalité. À partir de la toute fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, les historiens voient dans la Fronde, le signe avant-coureur de la Révolution Française. D’un côté, il y avait les historiens comme Saint Aulaire qui considérait la Fronde comme un mouvement bourgeois, non pas une révolution des masses populaires. Ce mouvement luttait selon lui pour des réformes modernes. Il eut une grande influence sur l’historiographie bourgeoise libérale. D’un autre côté, il y avait ce que Porchnev nomme les historiens démocratiques, tels Capefigue, qui considéraient la Fronde comme un mouvement populaire. Celui-ci a démontré le rôle d’impulsion des masses populaires dans la Fronde, disant que ce n’était pas une émeute, mais réellement une révolution politique basée sur la lutte des classes (rivalité entre riches et pauvres). Il influença beaucoup d’historiens comme Michelet. Dans les années 1930, deux historiens reprirent l’étude de la Fronde. Courteault, dans son ouvrage, a choisi d’étudier deux soulèvements de masses populaires dans Paris, l’un au début de la Fronde, l’autre à la fin. Il explique que la différence entre ces deux événements est que dans le premier la base populaire était alliée à la bourgeoisie contre l’absolutisme, alors que dans le deuxième, elle se trouva opposée à cette même bourgeoisie qui l’avait abandonné. Madelin, quant à lui, ne nie pas le caractère révolutionnaire de la Fronde, il cherche à montrer que ce mouvement allait à l’encontre des intérêts de la nation. Il dit que la Fronde est un paradoxe historique entre le gouvernement de Richelieu et celui de Louis XIV, que ce mouvement n’est qu’accidentel, affirmant par là qu’il était forcément voué à l’échec. Porchnev émet de vives critiques envers ces recherches.

Il réfléchit ensuite sur une interprétation scientifique de la Fronde. Il affirme qu’au début la Fronde eut été une tentative de révolution bourgeoise (les officiers à cause de la Paulette), les nobles n’y prenant pas encore part. Des soulèvements populaires continuaient d’éclater un peu partout en France. Le Parlement de Paris mis en place une législation antifiscale, ce qui entraîna un refus du peuple à payer n’importe quel impôt, attaquant ainsi les « gabelleurs ». Dès 1649, la plus grande partie des mouvements populaires, de la paysannerie et des bases couches sociales des villes, soutenait le Parlement de Paris dans sa lutte contre la royauté. Dès que le Parlement vu ses désirs ratifiés par cette dernière, il voulut la paix. Les officiers se retrouvaient entre deux feux : d’un côté ils devaient continuer à lutter, d’un autre il fallait qu’ils maintiennent l’autorité du roi. Paris était assiégé, la masse populaire pillait les gabeleurs, la bourgeoisie avait peur de ces pillages. La noblesse pris le commandement de l’armée, la bourgeoisie se retira et s’allia à la noblesse dans la Fronde des Princes. Ce ralliement de la bourgeoisie provoqua la perte d’une orientation politique pour les masses populaires révoltées et c’était les princes qui allaient désormais l’exploiter à ses fins. Porchnev voit dans la lutte des princes, puis de l’Église, une concurrence entre les différents systèmes de rentes féodales : centralisée, seigneuriale et cléricale. Mais les nobles ne voulaient pas la révolution puisqu’ils appartenaient à la classe dirigeante. Ils désorganisèrent l’union des mouvements urbains et paysans. Les villages furent réprimés.

L’étude de Porchnev se penche ensuite sur la bourgeoisie et ce qu’il appelle le régime féodal-absolutiste. Il tente de définit les traits essentiels de la bourgeoisie française du XVIIe siècle, pour comprendre sa conduite dans l’histoire de la Fronde. Il explique qu’il y a un rapprochement de cette bourgeoisie avec le régime féodal-absolutiste, qui prend trois aspects. Le premier rapprochement est politique avec la création de nouveaux offices. Dans les villes, à cette époque, pour être considéré comme un honnête homme, il fallait détenir un office. À partir de 1604, les offices deviennent héréditaires. Les offices apportaient à l’acquéreur des revenus et des privilèges, ainsi qu’un prestige de pouvoir et d’autorité donc une certaine considération. La possession d’office était un pas vers la noblesse. L’hérédité des offices donnaient automatiquement à la troisième génération la qualité de noble. Le deuxième rapprochement est social, car la bourgeoisie adopte le mode de vie de la noblesse. Porchnev dit qu’en France, la qualité autant que le mode de vie séparaient les différents ordres. Le noble devait avoir un train de vie seigneuriale, ne pas toucher au commerce ou à l’industrie, et encore moins effectuer des travaux manuels. La bourgeoisie investissait dans les offices, mais aussi dans les terres, afin de passer pour un seigneur. En tant que propriétaire, ils pouvaient bénéficier de la rente féodale. Parfois des bourgeois obtenaient des titres de noblesse aux armées ou à la cour. Et enfin, le troisième rapprochement est économique par la transformation du capital industriel et commercial en capital-crédit. Pour protéger son capital des impositions, la bourgeoisie prêtait sa richesse aux seigneurs, à l’État. Pour cela, les bourgeois devaient acquérir des privilèges fiscaux. C’est cette volonté qui les a poussés à acheter des offices car beaucoup d’officiers étaient dispensés de payer les impôts. Dans le système féodal, la classe dominante et l’État avaient toujours besoin de crédit. La bourgeoisie donnait de l’argent aux seigneurs ou à l’État, et en échange, pouvait percevoir des impôts sur la population. Porchnev montre ensuite qu’il y a également un rapprochement de la société nobiliaire et de l’État avec la bourgeoisie. Porchnev explique l’appareil de pouvoir dans un État nobiliaire ne peut se trouver dans les mains des nobles, car cela provoquerait une lutte entre les différents seigneurs. C’est pour cela que l’État a remis cet appareil de pouvoir entre les mains de fonctionnaires, n’appartenant pas à cet ordre. L’évolution vers l’absolutisme imposait de fait d’avoir une bureaucratie bourgeoise. De plus, la bourgeoisie étant la source des crédits de l’État, celui-ci était obligé de lui conférer des privilèges pour qu’elle laisse ses capitaux dans le commerce. Un problème se posait tout de même, car lorsque l’emprunt se faisait par la vente d’offices, le roi perdait en même temps une partie de ses revenus. Porchnev met en avant un cercle vicieux, le roi demeurant dès lors forcément liés à ces créanciers, aux acquéreurs d’offices, aux fermiers des impôts, qui sont tous des bourgeois. C’est ainsi que les impôts étaient supportés par les masses populaires, une partie de la bourgeoisie s’en exemptant par des privilèges de différentes natures. Pour les finances, il était impossible de supprimer la vénalité des offices ou bien la ferme des impôts. Mais Porchnev explique également qu’il aurait été dangereux pour la monarchie nobiliaire que la bourgeoisie fasse alliance avec les masses populaires et c’est ainsi qu’il explique cette expression de Richelieu : la bureaucratie bourgeoise est un mal « inévitable ». De plus, elle joue un rôle important dans les soulèvements. Lorsque la bourgeoisie passait dans le camp de la monarchie, les soulèvements perdaient leur chef, et dans le même temps, toute direction dans la lutte qu’ils menaient. D’autre part, les soulèvements paysans ne pouvaient rien renverser sans avoir conquis les villes. La bourgeoisie jouait ici un rôle répressif, grâce à l’importance des contingents d’officiers, mais aussi parce que la garde des villes était composée de bourgeois. Les masses populaires, qui n’avaient pas d’armes, se trouvaient alors facilement fragile et facile à dompter. Voici la place et les rôles importants joués par la bourgeoisie au XVIIe siècle.

Pour finir, Porchnev étudie le comportement de cette bourgeoisie pendant le Fronde. Il affirme que la vénalité des offices fut un moyen de détourner la bourgeoisie du mouvement révolutionnaire contre le féodalisme et non pas comme le pense Mousnier un moyen de soumettre la monarchie à la bourgeoisie. Porchnev explique que si la monarchie reprenait aux officiers leurs droits de propriété sur les offices et leurs privilèges, cela les privait d’une situation nobiliaire, et donc ils retomberaient forcément dans leur état initial de bourgeois. Au début de la Fronce, ces officiers, délaissés par Mazarin, ont suivi l’attitude de l’ensemble de la classe bourgeoise, c’est-à-dire qu’ils se mirent à la tête de la révolution. Toutefois, si la Fronde ne s’est pas transformée en révolution bourgeoise, c’est que les couches dirigeantes de la bourgeoisie, au moment décisif, ont trahi les causes qu’elles défendaient et se placèrent sous la protection de l’absolutisme. Porchnev considère que c’est la peur d’une révolution populaire antiféodale qui a rapproché à ce moment-là l’État nobiliaire et la bourgeoisie. Il explique que cette peur du côté de la bourgeoisie n’était pas due aux risques de pillages, mais plutôt par le fait qu’elle n’avait qu’un allié pour lutter contre le féodalisme : la masses paysannes et citadines, contrairement à l’Angleterre, où elle avait en plus un soutien dans la noblesse qui s’était « embourgeoisée ». N’ayant qu’un seul allié, la bourgeoisie risquait alors de perdre la direction du mouvement à un moment donné, de ne plus réussir à arrêter le peuple dans sa volonté de s’exprimer. Porchnev écrit que « la bourgeoisie lutte contre toute forme d’exploitation et non pour une nouvelle forme d’exploitation. » Il explique ce recul de la bourgeoisie, le fait qu’elle déposait les armes par sa féodalisation.


À travers cet ouvrage, Boris Porchnev a déclenché chez les historiens français un vaste débat. De nombreuses critiques ont été faites, sur la vision d’ensemble qu’a Porchnev du XVIIe siècle, sur l’utilisation du mot « féodal » et de son sens. Il a une vision différente des historiens français sur la France d’Ancien Régime. Il voit la France comme un État féodal et les révoltes sont pour lui une manifestation de la « pression des couches opprimées contre cette structure oppressive ». Roland Mousnier remet en question cette idée d’une « lutte entre classes », voyant plutôt dans ces soulèvements un caractère spontané. Cet historien dit que Porchnev, pour son étude, est parti d’une philosophie, celle de la « lutte des classes » et qu’il a mis en œuvre celle-ci dans la France du XVIIe siècle. Nous entendons par là qu’il prétend que la « lutte des classes » existait déjà en ce siècle, qu’elle est le moteur de l’histoire et qu’elle explique les séditions et les émotions populaires. Selon Mousnier, il aurait dû utiliser cela comme hypothèse dans ses recherches, non comme une vérité affirmée. La controverse qui a existé entre Mousnier et Porchnev a entraîné une composition de monographie sur les soulèvements paysans qui se sont déroulés au XVIIe siècle. Madeleine Foisil, une élève de Mousnier a fait des recherches sur la révolte de Normandie de 1639. Yves-Marie Bercé a, quant à lui, fait des travaux sur la série de troubles qui a sévi dans une grande partie du sud-ouest de la France dans les années 1630 et 1640. Ou encore, René Pillorget a produit une étude sur les insurrections en Provence. Ces différentes études portent sur les origines et la dynamique sociale des soulèvements populaires face aux initiatives royales. Elles ne s’attardent pas sur la réponse des autorités royales face à ceux-ci.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Boris Porchnev, Les Soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, SEVPEN, Paris, 1963 ; réédité sous le titre Les Soulèvements populaires en France au XVIIe siècle, Flammarion, Paris, 1972.
  • Boris Porchnev Les Buts et les revendications des paysans lors de la révolte bretonne de 1675, paru dans Les Bonnets Rouges, Union générale d'éditions (collection 10/18), Paris, 1975.
  • en collaboration avec Bernard Heuvelmans : L'Homme de Néanderthal est toujours vivant, 1974.
  • Deborah Cohen, Ordres et Classes sous l'Ancien Régime, in Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia et Nicolas Offenstadt, Historiographies, II, concepts et débats, Gallimard, 2010, p. 1140-1149

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]