Théodore de Neuhoff

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Théodore Ier
Théodore Ier, mezzotinte de Johann Jakob Haid, vers 1740.
Théodore Ier,
mezzotinte de Johann Jakob Haid, vers 1740.
Titre
Roi des Corses

(2 ans et 5 mois)
Couronnement ,
dans le monastère de Valle-d'Alesani
Premier ministre Sebastiano Costa, Grand Chancelier, Secrétaire d'Etat et Garde des Sceaux
Prédécesseur Aucun
Successeur Aucun
Biographie
Nom de naissance Théodore Nicet Henri Etienne de Neuhoff
Date de naissance
Lieu de naissance Cologne
(Saint-Empire romain germanique
Date de décès (à 62 ans)
Lieu de décès Cité de Westminster, Londres
Grande-Bretagne
Père Léopold Guillaume Ley von Pungelscheid, baron de Neuhoff
Mère Maria-Catharina von Neyssen
Conjoint Lady Mary Sarsfield
Enfants Pas d'enfant reconnu
Héritier Aucun
Résidence Ancien palais épiscopal de Cervione
Roi des Corses

Théodore Nicet Henri Etienne de Neuhoff, né le à Cologne et mort le à Londres, est un militaire, diplomate et homme politique originaire de Westphalie, élu roi constitutionnel des Corses le vendredi 13 avril 1736[1], sous le nom de Théodore Ier.

Biographie[modifier | modifier le code]

Ascendance et famille[modifier | modifier le code]

Théodore Nicet Henri Etienne de Neuhoff est né à Cologne le 27 août 1694.

Du coté paternel, il est le fils de Léopold Guillaume Ley von Pungelscheid, baron de Neuhoff, capitaine dans le régiment de Prusse de l’électeur de Brandebourg, issue d'une famille de "bonne et ancienne noblesse" de Westphalie. Léopold est le frère du lieutenant-colonel impérial Friedrich Caspar Freiherr von Neuhoff,  commandant la  place de Rheinfelden[2].

Du coté maternel, il est le fils de Maria-Catharina von Neyssen[3], née au Luxembourg, fille d’un homme que l’évêque de Metz qualifie de « distingué en sa province »[4]. Parmi les membres de cette dernière famille, l'on relève les noms de sa sœur, Marguerite Felicite de Neyssen, épouse de Monsieur de Mathias, capitaine de cavalerie et commissaire d'artillerie au service de sa majesté catholique[5], et de son neveu, Alexandre Maximilien de Neyssen (v.1693 † 1763), lieutenant-colonel d’infanterie, chevalier de Saint-Louis, capitaine des grenadiers du régiment de La Mark, pensionnaire du roi. [6] .

Théodore Nicet Henri Etienne de Neuhoff est le frère de Marie Anne Élisabeth Charlotte de Neuhoff, née à Namur 28 février 1696, comtesse de Trévoux par son mariage avec André de Bellfeuillac comte de Trévoux, premier cornette des chevaux légers de Bretagne, conseiller au parlement de Metz. Théodore est le parrain du neveu issu du mariage de sa sœur avec le comte de Trévoux, Théodore Hyacinthe de Trévoux, au coté de sa marraine, dame Marie Hyacinthe Danois, épouse de Jean Philippe de Saillant, lieutenant général des armées du roi et gouverneur des trois évêchés de Metz Toul et Verdun et gouverneur de la ville et citadelle de Metz ».[7].

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Son père, le capitaine Léopold Guillaume Ley von Pungelscheid, baron de Neuhoff, meurt en 1695. Sa mère, Maria-Catharina von Neyssen, épouse en seconde noce, Jean-Baptiste-Benoist Marneau (ou de Marneau), trésorier  provincial  de  l'extraordinaire  des  guerres  au  département  de  Metz directeur  et receveur  général  des  Fermes  et  gabelles  au  département  de  Metz  et  du  Clermontois, fils de monsieur de Marneau, Trésorier provincial des Évêchés, Le couple vit à Metz, où Marneau exerce sa charge au moins jusqu’en 1710.  

Théodore aurait été placé dans sa première jeunesse auprès de son oncle paternel, le baron von Drost qui lui fait suivre une scolarité chez les jésuites de Munster.

Le couple Marneau étant proche de la duchesse d'Orléans dite princesse palatine qui se déclare leur "bonne amie" dans la correspondance qu'elle entretient avec eux, Théodore et sa sœur sont respectivement reçus comme page et demoiselle de compagnie au service de la duchesse.

Satisfaite de son protégé, la duchesse le fait entrer en 1712 au régiment La Mark-cavalerie[8], dit "régiment de Courcillon"[9], puis le 1er mai 1714, à l'issue de la guerre de succession d'Espagne, au service de l'électeur de Bavière, avec le grade de premier capitaine au régiment de cuirassiers de Tauffkirchen[10].

Apprentissage politique et diplomatique[modifier | modifier le code]

Cette première phase de la vie de Théodore de Neuhoff le met en contact avec le prétendant, Jacques François Stuart dont il épouse la cause. En 1715, il quitte le service de la Bavière pour participer à la tentative de rétablissement des Stuart, soutenue plus ou moins officieusement par l’Espagne et la France. Il s'embarque avec le prétendant, dit « chevalier de Saint-Georges », avec le rang de lieutenant-colonel, et débarque avec lui au nord d'Aberdeen. La défaite des Jacobites lors de la bataille de Sheriffmuir le ramène en France[11].

Vers 1716 à 1718, cet engagement le conduit à entrer au service de la diplomatie suédoise au coté du baron Georg Heinrich von Görtz, premier ministre de Charles XII de Suède, alors en mission aux Provinces-Unies, où il négocie la paix auprès des différents pays dont la Russie, et prépare des accords avec l'Espagne et les jacobites écossais en faveur du rétablissement de la dynastie des Stuart.

Neuhoff se trouve en mission en Espagne auprès du cardinal Jules Alberoni, ministre de Philippe V qui soutient la cause Jacobite, lorsqu'à la mort de Charles XII, Görtz, tombé en disgrâce, est arrêté et décapité le 12 mars 1719. Alberoni le fait alors entrer au service de l'Espagne.

La défaite espagnole devant les puissances coalisées lors de la guerre de la Quadruple-Alliance entraine le renvoi du ministre en décembre 1719. Théodore de Neuhoff demeure cependant au service de l'Espagne sous les ordres du successeur d'Alberoni, le duc de Ripperda, dont la politique le met au contact des milieux de la diplomatie impériale.

Bien en cours à Madrid, Neuhoff, a rang colonel. Il y épouse une dame de compagnie de la reine Elizabeth Farnèse, Doña Catalina Sarsfield, une réfugiée catholique irlandaise,fille de Lord Kilmallock et parente du Duc d’Ormonde, jacobite réfugié à Madrid. En 1720, Neuhoff se rend en permission à Paris pour y régler avec sa sœur, les détails de la succession de leur mère, décédée le 17 février 1716[12].

A Paris, il retrouve John Law, qu'il a connu dans les cercles jacobites, et avec lequel il spécule en compagnie de sa sœur et de son beau-père Marneau. La banqueroute de Law entraine un conflit d'intérêt que le régent Philippe d'Orléans arbitre en faveur de la comtesse de Trévoux et de Marneau. Pour échapper à la prise de corps, Neuhoff gagne les Provinces-Unies d'où il rejoint Madrid. La justice espagnole refuse la demande d'extradition du Régent et relaxe le baron de Neuhoff après l'avoir assigné à domicile en attente de sa décision.

La période de 1721 à 1731, année où l'on retrouve Neuhoff à Gênes, dans le contexte de l'intervention autrichienne en Corse, peut être considérée à ce jour comme mal connue ; les différentes hypothèses ne reposant pas sur des sources crédibles.

Contexte  : de la révolte antifiscale de 1729 à l’insurrection politique[modifier | modifier le code]

L'intérêt que Neuhoff porte à la Corse s'inscrit dans le contexte de l'intervention impériale en Corse dans contexte de la lutte des Corses contre la République.

La "Révolution de quarante ans" des Corses contre la République de Gênes (1729-1769) s'ouvre sur une émeute populaire antifiscale dont Francis Pomponi expose les causes économiques et sociales de façon synthétique dans son Histoire de la Corse[13]. Le déclencheur de la révolte est la prolongation d'une taxe compensant la vente des patentes d'armes, les due Seini, devait en principe arriver à son terme cette même année. Or cette question revêt un caractère politique dans la mesure où l'abrogation de la vente des patentes d'armes, qui avait été demandé par les notables insulaires pour améliorer la sécurité, n'avait été obtenue qu'au prix de l'instauration de la dite taxe pour compenser la perte de revenu de la vente des patentes. Comme non seulement, cette mesure n'avait pas produit es effets escomptés et comme, de surcroit, les fonctionnaires génois continuaient à vendre des patentes d'armes et même les armes confisquées, cette question était devenue emblématique de l'incurie et de la malhonnêteté de l'administration génoise de la Corse[14].

Les premières émeutes s'étendent en novembre 1729, dans la région du Boziu, gagnent la Castagniccia, et prennent la forme d'une insurrection armée à partir du soulèvement du Poggio de Tavagna du 30 janvier 1730 dans laquelle sont impliqués des proches de Luigi Giafferi, principale figure de la chambre des représentants insulaires, les Nobles XII, censés seconder le gouverneur, mais qui avaient refusé d'approuver la prolongation des due seini. Saint-Florent et Algajola sont alors attaquées. Luigi Giafferi, Andrea Ceccaldi et l'abbé Raffaelli sont élus généraux de la Nation Corse, constituent une armée qui envahi la ville basse de Bastia, assiège la citadelle et provoque l'effondrement de la domination génoise dans l’intérieur de l'île.

Gênes fait alors appel aux troupes de l'empereur Charles VI, qui intervient en accord avec la France et les principales puissances pour rétablir l'autorité de La République sur la base de concessions aux revendications insulaires. Les propositions génoises étant aux antipodes des chefs, les troupes autrichiennes entrent en campagne, et après un premier échec interviennent massivement sous la conduite du prince de Wurtemberg. Les chefs insulaires se rendent aux troupes autrichiennes et, malgré la garantie impériale, sont emprisonnés par les Génois dans la forteresse de Savone en octobre 1732. Libéré sous la pression de l'Empereur, les chefs insulaires prennent le chemin de l'exil en attendant le départ d'une nouvelle insurrection, qui reprend en effet au cours de l'année 1734.

C'est dans l'intervalle entre l’emprisonnement des chefs et la reprise de l’insurrection que Neuhoff, qui se trouve à Gênes, se passionne pour la cause insulaire et rentre en contact avec des Corses opposés à Gênes.

Rencontre avec les chefs insurgés[modifier | modifier le code]

Fin décembre 1733 - début janvier 1734, plusieurs rencontres successives réunissent, à Livourne, Théodore et divers chefs insulaires. Ceux-ci jusqu'alors d'accord pour œuvrer à une souveraineté espagnole dans le respect des droits et prérogatives d'une représentation insulaire sont confrontés au transfert des ambitions espagnoles de la Toscane promise à Don Carlos, vers Naples et la Sicile dont ils entreprennent la conquête dans le cadre de la Guerre de succession de Pologne[15].

Ces rencontres se concluent par un accord entre Neuhoff, Luigi Giafferi, Sebastiano Costa, Erasmo Orticoni et le capitaine Antonio Francesco Giappiconi - alors au service de l'Espagne, mais apparenté aux Corses de Venise proches de Giafferi - en faveur d'une solution indépendante. Ces rencontres sont aussitôt dénoncé auprès des Espagnols par Ceccaldi - indéfectiblement attaché à l'Espagne - et Aïtelli, qui se révélera être un provocateur génois, ces deux derniers ignorant toutefois le teneur réelle des accords avec Neuhoff[16]. Le contenu politique de ce projet est exposé dans le Disinganno interno alla guerra di Corsica, paru en 1736 [17].

Élection et règne effectif (15 avril-10 novembre 1736)[modifier | modifier le code]

Neuhoff débarque à Aléria le 20 mars 1736. Le choix du lieu implique que Saverio Matra ait été associé au projet, car le débarquement eut été sans cela  bien trop risqué, tant ce puissant chef de clan était maître incontesté des lieux. C’est sous la protection et avec l’aide de Matra, que Neuhoff met en scène son arrivé, magnificence, cadeaux  aux spectateurs, courrier au généraux.

L’arrivée de Théodore permet de rassembler pour la première fois les principaux clans insulaire sur un projet commun et un même chef.  Le dimanche 15 avril 1736,  à Cervione, la Constitution rédigée par Costa est adoptée à l’unanimité et Neuhoff est sacré Roi des Corses sous le nom de Théodore 1er.

Théodore prend lui-même le commandement de l’armée nationale, assisté de Giappiconi, nommé capitaine de la garde royale.  Les généraux Luigi Giafferi,  Giacinto Paoli et Luca d’Ornano partagent le premier rang de préséance . Le cabinet de la guerre est confié à Gian Pietro Gaffori à Simone Fabiani. La justice et plus généralement l’administration sont confiés à Sebastiano Costa, premier ministre de fait.

Le régime adopte tous les attributs de la souveraineté, lois souveraines, ordre de noblesse national, frappe d’une monnaie, constitution d’une armée, et projette de se doter d’une université.

Théodore déclare une guerre totale à la République de Gênes. Il établit l’hôtel de la monnaie, s’assure de la possession des ports d’Aléria et de Porto Vecchio, ordonne le siège  deux principales places génoises du Bastia et San Pellegrino sont assiégées, et marche en personne sur la Balagne. Le 2 juin, il rallie le Nebbio et établi son état-major à Patrimonio. Mais après de premiers succès la campagne s’enlise dans le siège de Calenzana et tourne au désastre à la suite de l’assassinat de Simone Fabiani. Cet échec réveille les rivalités insulaires et provoque la dislocation progressive du régime en dépit de l’échec des velléités d’offensive génoise. Malgré un bon accueil de ses partisans du sud de l’île, Théodore est contraint de partir à la recherche de moyens financiers et militaires. Ce qu’il fait le 10 novembre 1736 à Solenzara en confiant le pouvoir à un conseil de Régence.

De la Régence à la mise à la fin du régime (novembre 1736 - décembre 1740)[modifier | modifier le code]

Inquiète du risque de voir une Corse indépendante établir des accords militaires et commerciaux avec des puissances rivales à proximité des cotes de France, la monarchie française s'emploie à ce que Corse demeure génoise. Mettant à profit la maladresse d’un complot de Charles VI visant à réunir la couronne de Corse à la Toscane revenue à son beau-fils François de Lorraine, le cardinal de Fleury obtient l’adhésion  de l’Empereur au principe d’une intervention française. L’accord est signé le 12 juillet 1737 et les troupes françaises commandées par le comte de Boissieux débarquent le 6 février 1738.

Dans le même temps Théodore préparait son retour depuis Amsterdam où il était arrivé depuis  avril 1737 Théodore était à Amsterdam où il bénéficiait du soutien de l’opinion et de l’appui de de personnalités politiques, notamment de Lucas Boon, député de la province de Gueldre à la chambre fédérale, et de financiers notamment de Leendert de Neufville, et les frère Jabach, de Middelburg, issus d’une dynastie de banquiers allemands dont deux membres, Joseph et Gerhard Jabach, avaient financé des achats d’armes pour les insurgés corses dès 1734 .

Contrairement aux espoirs Génois, le comte de Boissieux privilégie le dialogue avec les Corses et s’entoure d’Orticoni et de Gaffori dans la recherche de la solution politique voulue par Versailles. Il s’ensuit une situation équivoque, où les représentants semblent jouer le jeu auprès du général français, tandis que les généraux exercent la régence auprès de la population.

En août 1738, le retour de Théodore à la tête d’une flottille conséquente accompagnée jusqu’à proximité des cotes de Corse par le Brederode, puissant vaisseau de guerre de l’amirauté de Hollande, ranime l’opposition à la France. Bien que le débarquement de Théodore, rendu difficile par la présence française se solde par un échec, le « règlement » de rétablissement du la République convenu entre Gênes  et Versailles est rejeté, et la tentative de l’imposer par la force est mis en échec par les troupes insulaire à Borgo le 14 décembre 1738.

Le comte de Boissieux survit pas à sa défaite et meurt d’épuisement et de maladie. La monarchie française ne pouvant rester sur cette défaite envoie un puissant corps expéditionnaire commandé par le marquis de Maillebois. La région nord est rapidement conquis par les troupes françaises, et les généraux sont contraints à l’exil le 7 juillet 1739. Le sud offre une âpre résistance sous la conduite de Johann Friedrich von Neuhoff, neveu de Théodore, Milanino Lusinchi et du prévôt de Zicavo. Les derniers résistants sont réduis fin de décembre 1740. Milanino Lusinchi est roué vif à Ajaccio. Johann Friedrich von Neuhoff réussit à s'enfuir et rentre au service du duc Toscane.

Nouvelles tentatives de retour (novembre 1742-1744)[modifier | modifier le code]

Loin de renoncer, Théodore recherche des appuis auprès de l'Empire et de la Grande-Bretagne. La Guerre de Succession d'Autriche ranimant l'hostilité latente entre la France et l'Angleterre depuis 1740, il réussit à convaincre l'Angleterre de le soutenir dans une nouvelle tentative. En novembre 1742,il embarque sur le Revenger, vaisseau de guerre de l’amirauté britannique et fait escale à Villefranche, port de guerre du Royaume de Sardaigne. Le 7 janvier 1743,Théodore, le capitaine Barckley et le vice-amiral Mathews  reçoivent à leur bord le général Breitwitz, commandant des troupes autrichiennes en Toscane.

Devancé par une proclamation le disant soutenu par la Grande-Bretagne et partisan de l'Impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, Théodore parait devant la Balagne et Ajaccio, mais ne parvient pas à rallier un parti par les insulaire à nouveau insurgés sous la direction de Gaffori et est débarqué à Livourne le 17 mars 1743. Il s'efforce encore de jouer un rôle dans le projet de débarquement anglo-sarde en préparation, mais il est définitivement rejeté par les alliés austro-anglo-sardes en juin 1744.

Errance et fin dans la misère à Londres[modifier | modifier le code]

Monument funéraire du Roi de Corse

Poursuivi par les sicaires génois et de plus en plus isolé, Théodore méne une vie d'errance qui le conduit à Londres en 1749 où il est emprisonné pour dettes jusqu’au 6 décembre 1756. Un succès de curiosité mondaine, ne lui épargne toutefois pas la misère. C'est dans le plus complet dénuement qu'il meurt le 11 décembre 1756 dans le quartier de Soho chez un artisan juif. Ses dernières relations londoniennes feront graver au cimetière de l'église Sainte-Anne à Westminster cette épitaphe due à Horace Walpole :

« Près d’ici est enterré Théodore, roi de Corse,
qui mourut dans cette paroisse le 11 décembre 1756
immédiatement après avoir quitté la Prison de King's Bench[18]
par le bénéfice du fait d’insolvabilité,
en conséquence de quoi il enregistra son royaume de Corse
pour l’usage de ses créanciers.
Le tombeau, ce grand maître, met au même niveau
Héros et mendiants, galériens et rois :
Mais Théodore fut instruit de cette morale avant que d’être mort.
Le destin prodigua ses leçons sur sa tête vivante.
Il lui accorda un royaume et lui refusa du pain. »

Il est à noter que le « près d'ici est enterré » signifie assez clairement que Théodore de Neuhoff a été mis en fosse commune. Un autre détail : la plaque de marbre que l'on voit ci-dessus est faite dans un marbre de très bonne qualité, ce qui signifie qu'elle fut placée après son absence d'enterrement décent. Certains historiens attribuent ce geste de miséricorde à Horace Walpole. Il semblerait, selon Julia Gasper, qu'il ait bénéficié de funérailles payées par un marchand d'huile, qui offrit le cercueil, le linceul, les vêtements funéraires, ainsi que le corbillard avec quatre chevaux coiffés d'un plumet noir. Cependant, par une bizarrerie extraordinaire, celui-ci n'aurait pas jugé utile de lui offrir une concession dans le cimetière, ce qui aurait produit le paradoxe d'un enterrement en grande pompe et une inhumation en fosse commune. Théodore de Neuhoff n'était plus à un paradoxe près.

Vu l'époque, il ne peut avoir été qu'enterré selon le rite anglican. Baptisé initialement dans l'église calviniste, selon la volonté de son père, puis rebaptisé, quatre ans plus tard à l'église catholique, il se trouvait inhumé par une messe anglicane. Étant tolérant d'un point de vue religieux, comme la duchesse d'Orléans, qui ne voyait pas l'intérêt de guerres entre chrétiens pour un sujet mineur, il ne s'en serait donc pas offusqué.

On a souvent traité, à raison, Théodore d'aventurier. Il a trempé dans des complots, des affaires douteuses, mais il est une chose qu'on ne peut lui enlever : en Corse, il a amené armes et or, contre une simple couronne, alors qu'il a combattu aux côtés des nationaux. Cette couronne l'a conduit à voir Gênes lancer à ses trousses des assassins à travers l'Europe et le conduisit en prison. Certes, il a formé une cour, pâle copie du Versailles qu'il fréquenta dans sa jeunesse, mais il a plus amené à la Corse qu'il ne lui a pris. Pour ce faire, il fallait bien qu'il adhérât à la cause insulaire. Et les Corses ne finirent par se lasser de ses promesses non suivies d'effet qu'après plus de deux années. Dans ce laps de temps, bien qu'il ne fût pas dans l'île de Beauté, ils renouvelèrent leur confiance à plusieurs reprises.

Son action a contribué à obliger la République de Gênes à dépenser des millions pour garder la Corse ce qui accéléra sa perte. D'une certaine manière, il a tenu sa promesse de chasser les Génois de son royaume : ruinés par cette guerre contre les Corses, à force de faire venir des soldats de l'Empire, des Suisses et des soldats de Louis XV, Gênes a dû céder la Corse à son allié tant redouté, en paiement de ses dettes.

Littérature[modifier | modifier le code]

Le roi Théodore est un des personnages du conte de Voltaire, Candide, où il est un des convives du souper de Venise, où six rois évoquent leur destinée. La sienne émeut Candide qui lui fait présent de diamants. Il y a d'ailleurs des points communs entre Candide qui est rejeté par le frère de Cunégonde, en raison de son origine modeste, et celle de Théodore qui fut déshérité par ses grands-parents en raison d'un nombre de quartiers de noblesse insuffisant du côté de sa mère.

Voici ce que dit Théodore dans (Candide, Chapitre XXVI sur Wikisource) : « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore  ; on m’a élu roi en Corse ; on m’a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on Monsieur ; j’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier ; j’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en prison sur la paille ; j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme Vos Majestés, passer le carnaval à Venise.»

Il est aussi le personnage principal de l'opéra héroïco-comique de Giovanni Paisiello Il re Teodoro in Venezia, créé à Vienne en 1784. L'opéra raconte les déboires du roi détrôné, caché sous un faux nom dans une auberge vénitienne par crainte de ses créanciers au moins autant que de ses ennemis politiques. À noter que dans cet opéra, (qui sera traduit en français par M. Moline, et joué devant le roi en 1786), son confident s'appelle Gafforio, tandis que, pour échapper à ses créanciers, il utilise le nom du comte Albert (celui qui le commandait en réalité quand il avait été capitaine des gardes bavarois)[19] et qu'il a ses deux vers qui résument bien sa vie, en définitive (Acte I, scène I)[20] :

Sans royaume et sans argent,
On est Roi bien tristement.

Divers[modifier | modifier le code]

Des peintures murales, heureusement restaurées à l'identique par le propriétaire actuel Alexandre Gianninelli, artiste peintre et plasticien, (elles avaient disparu sous du papier peint XIXe) sont visibles à la Casa Theodora à Muro en Haute Corse[21]. Cette demeure (XVIe siècle, 1516) était celle de la famille Giuliani dont un représentant (Jean-Thomas Giuliani, lieutenant de Gaffory) aurait accueilli le roi Théodore en Balagne. Ces fresques représentent notamment les vaisseaux du roi Théodore face à L'Île-Rousse entre 1736 et 1740[22]. La Casa Theodora est aujourd'hui un hôtel où vous pourrez séjourner pour admirer les peintures restaurées.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Antoine Dominique Monti, La Grande Révolte des Corses contre Gênes, 1729-1769, Cervioni, ADECEC, 1979.
  • Renée Luciani, Mémoires de Sébastien Costa, grand chancelier du roi Théodore. 1732-1736, Aix-en-Provence, Ed. Atalta ; Paris, A. et J. Picard, 1972-1975.
  • Jean-Basptiste Nicolai, Vive le roi de Corse, Ajaccio, Éditions Cyrnos et Méditerranée, 1979.
  • Ferdinand Gregorovius, Corsica, 1854, trad. P. Lucciana.
  • André Le Glay, Théodore de Neuhoff, roi de Corse, Monaco ; Paris, A. Picard et fils, 1907.
  • Jean-Claude Hauc, "Théodore de Neuhoff" in Aventuriers et libertins au siècle des Lumières, Paris, Les Éditions de Paris, 2009.
  • Claude Olivesi, Les Seize Capitoli de la Constitution d’Alesani du 15 avril 1736, Cervioni, ADECEC, 1997.
  • Pascal Marchetti, Une mémoire pour la Corse, Paris, Flammarion, 1980.
  • Antoine-Marie Graziani : Le roi Théodore, éd. Tallandier, Paris, 2005.
  • Antoine-Laurent Serpentini, Théodore de Neuhoff roi de Corse : un aventurier européen du XVIIIe siècle, Ajaccio, Albiana, 2012 (Collection Bibliothèque d'Histoire de la Corse).
  • Gérard Néry : Santa et le roi de Corse, roman, éd. Trévise, Paris, 1978.
  • Julia Gasper : Theodore von Neuhoff, king of Corsica. The man behind the legend, University of Delaware, novembre 2012.
  • Michel Vergé-Franceschi : Pascal Paoli, un Corse des Lumières, chap. IV, Fayard juin 2005.
  • Théodore de Neuhoff, roi de Corse, prince des chimères, catalogue de l'exposition du Musée de Bastia, mars 2013.

Documentaires[modifier | modifier le code]

  • Théodore Ier, roi des Corses, documentaire d'Anne de Giafferri, ADR Productions, 2013, 52 min

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (fr+it) Sebastiano Costa, Mémoires regardant le roi Théodore écrit de la main même de Sébastien Costa, ex Auditeur-Général de la Nation Corse en 1735 et ensuit grand chancelier et premier secrétaire d’État du dit Roi avec lequel il vécut et qu'il accompagna dans ses voyages., Paris, , T.2, note 1, P. 95
  2. Service Historique de la Défense, Correspondance du ministère de la guerre, série 1. A, GR 1 A 2238, 1710 : Guerre d’Allemagne, juin, juillet, août. M. et L.R., 3e volume. N° 272. Copie d’une lettre écrite par M. le baron de Neuhoff, commandant de Rheinfelden le 17 août 1710 à M. du Fanton, de Basle (Bâle). N° 273. Copie d’une lettre écrite à M. le baron de Neuhoff  commandant de Rheinfelden  à   messieurs du canton de Bâle le 23 aout 1710.
  3. Acte de baptême dans la religion catholique du registre paroissial de l’église Saint-Michel de Trèves en date du 12 juin 1698. L’acte indique que Théodore a été initialement baptisé « par nécessité » par un prêtre calviniste, le 24 août 1694.[1] Cette date coïncide avec celle indiquée dans les pièces généalogiques du dossier consacré à Neuhoff par le cabinet d’Hozier.
  4. Bibliothèque nationale, département des manuscrits, Cabinet d’Hozier 254
  5. « Mairie de Moulins-Lès-Metz. Registre paroissial »
  6. Cabinet d’Hozier, Pièces originales 2103, BnF, département des manuscrits. Alexandre Maximin de Neyssen (v.1693 † 1763) fut inhumé le 11 mars 1763, à l’âge de 70 ans, dans la paroisse Saint-Marcel de Metz avec les titres de lieutenant-colonel d’infanterie, chevalier de Saint-Louis, capitaine des grenadiers du régiment de La Mark, pensionnaire du roi. Son enterrement fut célébré en présence d’Henri Marie Dupré de Geneste, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences de Metz, son neveu (Poirier, François-Jacques, 1899, p. 469).
  7. ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE LA MOSELLE. Registre des baptêmes de Metz, paroisse de Sainte Ségolène. Cote : 9NUM/5E324/2 Image : 28, Acte du 7 mai 1714
  8. A.M.A.E. Lettre du comte de La Marck à Chauvelin du 8 juin 1736, Correspondance politique / Gênes Supplément, vol. 8. Microfilm 14333.).
  9. En hommage à son précédent colonel, Philippe-Egon, marquis de Courcillon , fils de Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau) qui, fait colonel en 1704, avait été grièvement blessé et amputé d’une jambe à la bataille de Malplaquet. Gouverneur de Touraine à la suite de son père à partir de février 1710 (Table générale alphabétique et raisonné du journal historique de Verdun depuis 1697... t.3, Paris, Ganeau, 1759, p. 268)
  10. Protokollen des Hofkriegsrates, Signatur AV, Bund 113, fol. 435, Bayerisches Kriegsarchiv (Cité par J. Gasper, Theodore von Neuhoff, King of Corsica : The Man behind the Legend, Newark, University of Delaware Press, 2013)
  11. Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, Cabinet d’Hozier, dossiers bleus 487
  12. Archives départementales de la Moselle. Metz, registres des décès de la paroisse de Saint-Gorgon, février 1716 (image 267) Cote : 9NUM/5E318/2.
  13. Francis Pomponi, Histoire de la Corse, Paris, Hachette, , p. Voir plus particulièrement p. 219 à 235
  14. Henri Rossi, Les armes dans l'histoire, les mœurs et les traditions du pays corse, Nice, Belisane, , p. 67 à 109
  15. Évelyne Luciani, Dominique Taddei, Les pères fondateurs de la nation corse, 1729-1733, Ajaccio, Albiana,
  16. Thierry Giappiconi, De l'affirmation de la Nation à la première déclaration d'indépendance, 1731-1735 : actes des Deuxièmes Rencontres historiques d'Île-Rousse, 2011., Ajaccio, Albiana, , p. Les Corses à Livourne (1733-1734)
  17. (it+fr) Curzio Tulliano, corso (pseud.), Disinganno interno alla guerra di Corsic, Ajaccio, La Marge,
  18. King's Bench est le nom d'une prison et, de ce fait, ne doit pas être traduit par Ban du Roi.
  19. On a du mal à croire à une double coïncidence.
  20. Le roi Théodore à Venise (Gallica, BNF)
  21. http://www.a-casatheodora.com
  22. Les Mémoires de Sébastianu Costa.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]