Programme afghan

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Un moudjahide afghan en 1988, équipé d'un lance-missiles sol/air 9K32 Strela-2 soit récupéré sur les forces soviétiques ou gouvernementale afghane ou acheté par des fonds provenant de la CIA dans le cadre du programme afghan.

Le « programme afghan » (The Afghan program) est le nom souvent donné dans la littérature[1] à l'opération secrète de la CIA qui consistait à armer les moudjahidines afghans opposés au gouvernement communiste afghan, ce dernier étant soutenu par l'URSS. Cette opération, dont le nom de code semble avoir été « Operation Cyclone »[2],[3],[4],[5], fut initiée par le président Jimmy Carter le 3 juillet 1979 et ne s'arrêta qu'au 1er janvier 1992 sous l'administration George H. W. Bush[6].

Histoire[modifier | modifier le code]

En 1979, face à l'expansionnisme de l'Union soviétique, le président américain Jimmy Carter décida de durcir sa politique étrangère vis-à-vis de l'URSS et de ses alliés. Le 5 mars 1979, la CIA soumit plusieurs propositions d'action secrète en Afghanistan, où le gouvernement communiste pro-soviétique faisait face à une rébellion anticommuniste moudjahidine. Le 3 juillet 1979, Carter signa un finding (ordre exécutif) autorisant pour la première fois un soutien à la guérilla anticommuniste moudjahidine. Cette assistance était « non létale », ne comprenant pas d'armes ou de munitions mais consistant en de la propagande et la fourniture d'équipement radio, d'aide médicale ou d'argent aux rebelles. Elle s'élevait à environ un demi-million de dollars[7] [note 1].

En décembre 1979, l'Armée rouge envahit l'Afghanistan. En réaction, le président Carter signa un nouveau finding (qui sera re-autorisé par Ronald Reagan lorsqu'il lui succédera début 1981), autorisant désormais la CIA à fournir des armes aux moudjahidines. Le but était de harceler les Soviétiques, les États-Unis ne pensant pas que les moudjahidines puissent les vaincre. Le finding précisait que la CIA devait travailler avec le Pakistan et se remettre aux priorités des Pakistanais[8]. Les premières armes, principalement des fusils Enfield .303 arrivèrent au Pakistan le 10 janvier 1980, quatorze jours après l'invasion soviétique[9].

Le « pipeline »[modifier | modifier le code]

Le président pakistanais Muhammad Zia-ul-Haq accepta que ses services secrets, l'Inter-Services Intelligence (ISI), collaborent avec la CIA dans l'opération mais tenait à imposer un secret draconien sur le programme. Aucun Américain ne devait opérer en Afghanistan, toute la logistique et l'entraînement de moudjahidines au Pakistan serait fait par l'ISI, la CIA se contentant d'être le payeur et le superviseur de l'opération, et d'entraîner les instructeurs de l'ISI[10].

L'architecture du « pipeline » des armes resta globalement la même pendant toute la guerre : la CIA achetait des armes d'origine soviétique (pour qu'on ne puisse prouver l'implication des États-Unis) à des pays qui en disposaient comme la Chine (premier fournisseur d'armes au début du programme), l'Égypte, et parfois à des militaires polonais anti-russes. Les armes étaient amenées par bateau à Karachi, puis amenées par trains dans des entrepôts à Rawalpindi et Quetta, où elles étaient réparties parmi les sept partis politiques représentant des groupes de moudjahidines. Une flotte de camions de l'ISI les amenaient ensuite à Peshawar et la frontière, où les moudjahidines les réceptionnaient et organisaient des convois de mules et de porteurs qui franchissaient la frontière[11].

L'Arabie saoudite était un autre important contributeur au programme. En , les USA conclurent avec le roi saoudien un accord par lequel il s'engageait à apporter un financement égal à celui alloué par le Congrès américain au programme. Les services secrets saoudiens, dirigés par le prince Turki bin Faisal Al Saud (en), viraient l'argent sur un compte suisse de la CIA, qui l'utilisait pour ses achats d'armes[12]

Les « sept de Peshawar »[modifier | modifier le code]

Les différents groupes de moudjahidines afghans étaient réunis en sept partis politiques représentés auprès de l'ISI par leur chef :

  • le Hezb-i Islami - Gulbuddin (HIG ou parti islamique) de Gulbuddin Hekmatyar, considéré comme le plus fondamentaliste, et favori de l'ISI
  • le Ethad-e Islami (Islamic Union of Afghanistan, IUA, ou union islamique) dirigé par Abdul Rasul Sayaf, lié aux Frères musulmans, favori des services secrets saoudiens, et lié à des djihadistes étrangers (« Arabes ») venus d'Égypte et du Golfe persique
  • le Jamiat-i Islami (Communauté de l'Islam, JIA), de Burhanuddin Rabbani, Tadjik, le seul des sept à ne pas être Pachtoune, et dont un membre les plus connus était le commandant Ahmed Chah Massoud
  • le Hezb-e-Islami - Khalid (HIK ou parti islamique) de Mohammed Younès Khalid
  • le Jabha-i-Nijat-Milli (Afghan National Liberation Front, ANLF, ou Front National de Libération de l'Afghanistan) de Sebghatollah Mojaddedi
  • le Harakat-i-Inqilab-i-Islami (Islamic Revolutionary Forces) de Mohammad Nabi Mohammedi, modéré, réputé être le moins corrompu, le moins médiatique et le plus efficace sur le terrain des sept
  • le Mahaz-i-Milli Islam (National Islamic Front of Afghanistan, NIFA, Front Islamique National pour l'Afghanistan) de Sayed Ahmad Gailani[13]

La CIA suivait les choix de l'ISI, qui favorisait surtout les mouvements pachtounes et islamistes liés aux Frères musulmans : Hekmatyar, Sayaf, Rabbani, et des commandants radicaux opérant surtout le long de la frontière afghano-pakistanaise tels que Djalâlouddine Haqqani[14]. Le commandant Massoud en recevait également, mais lorsqu'il conclut une trêve avec les Soviétiques à l'été 1983, l'ISI décida de l'exclure du programme[15]. La CIA entretenait par ailleurs quelques contacts « unilatéraux », à l'insu des Pakistanais, avec certains chefs comme Abdul Haq, et à partir de 1984, Massoud[16]. L'ISI équipe et forme plus de 100 000 hommes entre 1978 et 1992 avec un budget américain progressif total compris entre 3 et 20 milliards de dollars (budget annuel de 20 à 30 millions de dollars en 1980 pour finir à 630 millions de dollars en 1987).

La guerre d'Afghanistan attira des milliers de jihadistes étrangers originaires de divers pays arabes tels que la Syrie, l'Irak, l'Algérie, etc. Des estimations font état de 17 000 à 35 000 musulmans étrangers issus de 43 pays musulmans ayant participé à cette guerre. Le nombre total d'Afghans arabes recensés par les visas délivrés par le Pakistan est d'environ 13 700, comprenant 5 000 Saoudiens, 3 000 Yéménites, 2 800 Algériens, 2 000 Égyptiens, 400 Tunisiens, 370 Irakiens et 200 Libyens. Seulement 44 Afghans arabes ont été recensés comme tués à la guerre[5]. La CIA envisagea au milieu des années 1980 de les aider, dans une sorte de « brigade internationale », mais ces idées n'aboutirent à rien en pratique[17]. La CIA n'entraîna que des Afghans[18]. Certains groupes soutenus par la CIA via l'ISI, tels que Sayaf et Haqqani, accueillaient favorablement ces islamistes. Le millionnaire Oussama ben Laden, par la suite fondateur d'Al-Qaida, fut accueilli en 1986 dans la province de Khost par Djalâlouddine Haqqani. Ben Laden était alors responsable du Maktab al-Khadamāt, un bureau de recrutement de combattants pour l'Afghanistan.

Le programme afghan a été dirigé, entre autres, par Vincent Cannistraro, ancien de l'Irangate et responsable du groupe de travail de l'Afghanistan à la Maison-Blanche[19]. D'autres personnalités importantes du programme incluent, pour la CIA, John McGaffin, responsable du programme[20], et l'agent Gust Avrakotos, et du côté politique, le député Charles Wilson, membre de la Sous-comité des crédits à la Défense de la Chambre des États-Unis, et Joanne Herring, la consul honoraire américaine au Pakistan.

Le programme afghan est un succès indirect pour les États-Unis, qui contribue à l'affaiblissement du Bloc de l'Est de 1991, mais elle est également précurseur de la montée en puissance des Talibans, qui perdront le pouvoir après la seconde guerre d'Afghanistan de 2001.

Au cinéma[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. En 1998, le conseiller à la sécurité nationale de Carter, Zbigniew Brzezinski, laissa entendre dans une interview que cette opération avait été un piège pour provoquer Moscou à engager ses troupes sur le terrain (Brzezinski : la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes - Vincent Jauvert, Le Nouvel Observateur, n°1732, 15 janvier 1998, p. 76). Mais les mémos écrits par Brzezinski suite à l'invasion soviétique ne montrent aucun élément dans ce sens, et le coût politique que représenta l'intervention soviétique fut extrêmement lourd pour l'administration Carter, ce qui rend l'interprétation d'un piège tendu à l'URSS peu crédible (Steve Coll, Ghost Wars, p. 581). Le fait que la CIA avait apporté ce soutien dès juillet 1979 avait précédemment été rapporté dans Charles G. Cogan, « Partners in Time », p. 76.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Milton Bearden, CIA-KGB : Le Dernier Combat ; Steve Coll, Ghost Wars passim ; Kirsten Lundberg, « Politics of a Covert Action » utilisent tous ce terme.
  2. (en) Operation Cyclone: How the United States Defeated the Soviet Union - Robert D. Billard Jr, University of Colorado at Colorado Springs [PDF]
  3. (en) Kantack: Leaving Afghanistan repeats Operation Cyclone’s mistake of quitting too early - Daily Nebraskan, 5 octobre 2011
  4. En Afghanistan, une guerre privatisée - Libération, 29 mars 2010
  5. a et b Note d'actualité no 246 : Oussama Ben Laden, carrière de l'homme qui a terrorisé la planète - Alain Rodier, Centre Français de Recherche sur le Renseignement, 2 mai 2011
  6. Steve Coll, Ghost Wars, p. 233
  7. Robert M. Gates, From the Shadows, pp. 144-146
  8. Steve Coll, Ghost Wars, p. 58. « Partners in Time », p. 76
  9. Charles G. Cogan, « Partners in Time », p. 76
  10. Kirsten Lundberg, « Politics of a Covert Action », pp. 4-7
  11. Kirsten Lundberg, « Politics of a Covert Action », pp. 8-9 ; Steve Coll, Ghost Wars, p. 66
  12. Steve Coll, Ghost Wars, 72, 82 ; Milton Bearden et James Risen, CIA-KGB : Le Dernier Combat, pp. 260-261
  13. Milton Bearden et James Risen, CIA-KGB : Le Dernier Combat, pp. 278-286
  14. Steve Coll, Ghost Wars, p. 131
  15. Steve Coll, Ghost Wars, pp. 118-119
  16. Steve Coll, Ghost Wars, pp.58, 128, et 151-152
  17. Robert M. Gates, From the Shadows, p. 349 ; (en) Steve Coll, The Bin Ladens : The story of a family and its fortune, New York, Allen Lane, Penguin,‎ 2008, 671 p. (ISBN 978-1-8461-4159-1), p. 286-287
  18. Milton Bearden et James Risen, CIA-KGB : Le Dernier Combat, p. 289
  19. Notice sur Vincent Cannistraro, Intelligence brief.
  20. (en) The Largest Covert Operation in CIA History - Chalmers Johnson, History News Network (HNN) de l'université George Mason, 9 juin 2003

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • (en) Charles G. Cogan, « Partners in Time : The CIA and Afghanistan since 1979 », World Policy Journal, vol. 10, no 2,‎ été 1993, p. 73-82 Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Mohammad Yousaf et Mark Adkin, Afghanistan, l'ours piégé : Histoire secrète d'un conflit ou La revanche de la CIA [« The Bear Trap »], Alerion, Lorient, 1996 (ISBN 2-910963-06-3 et 978-2-910963-06-4)
Plusieurs éditions en anglais sous des titres différents :
  • The Bear Trap: Afghanistan's Untold Story, Lahore, Jang Publishers, 1992
  • Afghanistan The Bear Trap: The Defeat of a Superpower, Casemate, 2001
  • The Battle for Afghanistan, Pen and Sword, 2007
  • (en) Diego Cordovez et Selig S. Harrison, Out of Afghanistan : The Inside Story of the Soviet Withdrawal, New York, Oxford University Press,‎ 1995 (ISBN 0-19-506294-9 et 978-0-19-506294-6)
  • (en) Robert M. Gates, From the Shadows : The Ultimate Insider's Story of Five Presidents and How They Won the Cold War, New York, Simon & Schuster,‎ 1996 Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Kirsten Lundberg, « Politics of a Covert Action: The U.S., the Mujahideen, and the Stinger Missile », John F. Kennedy School of Government Case Program, Harvard University, 9 novembre 1999, 64 pages C15-99-1546.0 (parrainé par Philip Zelikow et Ernest May) [présentation en ligne] Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) George Crile, Charlie Wilson's War: The Extraordinary Story of the Largest Covert Operation in History, Atlantic Monthly Press, New York, 2003 (ISBN 0-87113-854-9 et 978-0-87113-854-5)
  • Milton Bearden et James Risen (trad. Alain Deschamps et Dominique Peters), CIA-KGB : Le Dernier Combat [« The Main Enemy »], Paris, Albin Michel,‎ 2004, 637 p. (ISBN 2-226-13803-X et 978-2-226-13803-3) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Steve Coll, Ghost Wars : The Secret History of the CIA, Afghanistan, and bin Laden, from the Soviet Invasion to September 10, 2001, New York, Penguin,‎ 2004, 695 p. (ISBN 1-59420-007-6 et 978-1-59420-007-6) Document utilisé pour la rédaction de l’article

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]