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Nuraghe

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Le nuraghe Loelle (it) à Buddusò.

Un nuraghe est un type de construction préhistorique, le plus souvent constituée d'une unique tour ronde en forme de cône tronqué, apparue en Sardaigne entre le XVe siècle av. J.-C. et la fin du Xe siècle av. J.-C. C'est le monument éponyme de la culture nuragique.

Origine du mot nuraghe

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Étymologie

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« Aujourd'hui, la Sardaigne fait partie de l'Espagne et des ruines antiques en forme de tour, effilées vers le sommet, recouvrent les zones rurales et montagneuses. Elles sont construites avec des rochers solides et présentent de petites ouvertures; au centre se trouvent de petites marches menant au sommet: elles ressemblent à des forteresses. Les Sardes indigènes appellent ce type de ruines Nuraghes, peut-être parce qu'elles sont ce qui reste des exploits de Norax. »

— Sigismondo Arquer, Sardiniae brevis historia et descriptio, CUEC, page 16.

Le terme nuraghe (prononciation [nuˈraɡe]) est un mot d'origine sarde (pluriel nuraghi en italien, nuraghes en sarde). En français, le terme, masculin, se prononce [nurag] ; les variantes « nouraghe » et « nourague » et les transcriptions vieillies « nurage », « noraghe » et « nurhag »[1] peuvent aussi se rencontrer. Le pluriel peut être un décalque de l'italien « nuraghi » ou être francisé en « nuraghes »[1].

Selon l'Oxford English Dictionary, l'étymologie du terme est incertaine et contestée : « le terme est peut-être lié aux toponymes sardes Nurra, Nurri, Nurri, ou au sarde nurra, tas de pierres, cavité dans la terre (bien que ces sens soient difficiles à concilier). Une connexion avec la base sémitique de l'arabe nūr, « lumière », « feu », est généralement rejetée. »[2].

Au XIXᵉ siècle, le chanoine Giovanni Spano rattachait le mot nuraghe à un terme phénicien signifiant « lumière, feu », mais la diffusion systématique du radical nur- même dans les zones internes de la Sardaigne indique une origine pré-phénicienne. En effet, la racine nur-, qui apparaît parfois sous la forme nor-, est présente dans des mots comme nurra (« cavité ou amas de pierraille ») et dans de nombreux toponymes de l’île (Nuraccàra, Nuraddha, Nuràminis, Nuratze, Nurecci, Nurra, Nurri, Nora, Noragùgume,...). Le radical nur- se retrouve également dans des noms géographiques extra‑insulaires, comme Nura, ancien nom pré-romain de l’île de Minorque attesté dans l’Itinerarium maritimum, Nursia en Étrurie méridionale, ou Nure (« ruisseau, bois ») sur une ancienne voie commerciale des Apennins émilien empruntée par les Étrusques, ainsi que divers toponymes à base nor- (Nori, Norea...) de l’Italie centre‑septentrionale[3].

Il est manifeste que le mot sarde nurake/nuraghe, tout comme le campidanien nuraxi/nuracci et le gallurais naracu, provient d'un terme remontant au moins à l’âge du Bronze, déjà attesté sous la forme nurac dans l’inscription romaine du nuraghe Aidu Entos de Bortigali, dans la province de Nuoro, qui fixait l’une des frontières entre les populations protosardes des Iliesi et des Balari. Étant donné que le terme nuraghe est lié à l’architecture, il est possible que, à l’instar de la racine tur- à laquelle se rattachent le latin turris, le sarde turra et le corse torra (« tour »), la racine nur- ait signifié « tourner, virer », et que le mot nurac corresponde exactement au terme tholos, utilisé par les anciens Grecs pour désigner les édifices sardes à voûte[3].

Selon les auteurs antiques

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Selon Pausanias (X, 17, 5), Norax conduisit en Sardaigne les Ibères. Ces Ibères peuvent être identifiés aux Balari, qui, encore à l’époque punique et romaine, habitaient la Nurra et d’autres terres du nord‑ouest sarde, et qui, par leurs coutumes autant que par leur nom, étaient assimilables aux habitants des Baléares, l’archipel comprenant d'ailleurs l’île de Nura (Minorque). À l’époque punique et romaine, les Balari étaient interposés entre les Iliesi du centre‑sud et les Corsi du nord‑est (l’actuelle Gallura), arrivés auparavant. Il est donc vraisemblable que le mot nuraghe ait une origine ibérique, si ce n’est l’édifice, du moins le mot qui le désigne[3].

Évolution chronologique

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On distingue deux grandes catégories d’édifices[4] :

  • les nuraghes archaïques ou proto-nuraghes, construits durant le Bronze moyen (1600 à ) ;
  • les nuraghes classiques ou évolués, construits durant le Bronze récent et final (1330 à ).

Les nuraghes les plus anciens présentent des parentés architecturales plus ou moins éloignées avec les torre corses et les talayots des Baléares mais en l’état actuel des recherches, ce phénomène architectural semble toutefois étranger aux régions continentales côtières situées entre la péninsule Ibérique et l’arc liguro‑provençal[4]. De plus, les chronologies respectives s'accordent mal avec des probabilités d'influences réciproques[5]. Comme l’avaient perçu les auteurs antiques, les grandes coupoles des nuraghes évolués se rapprochent, sur le plan structurel et formel, des tholoi des tombes mycéniennes et crétoises[4]. Ces parentés architecturales peuvent résulter d'une matrice culturelle commune qui n'empêche pas l'apparition de développements originaux[5]. Il est possible que les nuraghes aient une origine essentiellement insulaire, mais que dans une seconde phase (fin XIVᵉ‑XIᵉ siècle av. J.‑C.), les savoir‑faire architecturaux sardes s’entrecroisent avec les expériences des architectes égéens, car les chambres circulaires, les couloirs et les grandes voûtes ogivales sont communs à la Sardaigne, à l’île de Crète et à la Grèce continentale[4].

De nombreux proto-nuraghes, surtout les plus complexes, furent restructurés en nuraghes évolués, assumant un aspect composite où des architectures archaïques côtoient des éléments plus récents (nuraghes mixtes), dans le cadre d’un processus de développement progressif[6].

À la fin du XXe siècle, les archéologues estimaient qu'il subsistait un peu moins de 7 000 nuraghes en Sardaigne, principalement dans le nord-ouest et le centre-sud de l'île, mais en une vingtaine d'années, « le nombre d’édifices répertoriés est passé de 9 000 à 20 000 »[7].

Nuraghes archaïques ou proto-nuraghes

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Des proto-nuraghes aux nuraghes les plus complexes.

Les proto-nuraghes ou nuraghes archaïques étaient anciennement désignés sous le nom de « pseudo-nuraghes ». On recense entre 300[8] et 400[9] proto-nuraghes dans toute la Sardaigne mais on estime que leur nombre total ne devait pas être inférieur à 1500[9]. Les proto-nuraghes diffèrent significativement des nuraghes classiques. Les proto-nuraghes se caractérisent à la fois par la variété de leur contour externe (circulaire, elliptique, quadrangulaire et plus tard réniforme) et par l’élévation compacte de leurs bastions, sans distinction entre tours émergentes et courtines intermédiaires[9].

Extérieurement, ce sont des édifices plus compacts, de forme irrégulière, dont la hauteur ne dépasse pas 10 m (contre plus de 20 m pour les plus grands nuraghes), avec une importante emprise au sol (245 m2 en moyenne en Marghine et Planargia)[8]. Très tôt, au moins à partir du début XIVe siècle av. J.-C., ces édifices présentent une vaste enceinte extérieure, rarement étudiée et définie sur le plan planimétrique, qui suppose l’emploi d’une garnison de soldats, à l’instar des bastions plus récents dotés d’une enceinte avancée[9]. Les nuraghes archaïques comportent un parement extérieur constitué de grands blocs polygonaux (appareil cyclopéen) superposés en « nid de guêpe », ou bien de blocs équarris en forme de parallélépipèdes irréguliers disposés en assises. Les pierres du parement interne, dans les couloirs et les pièces, sont plus petites ; parfois, on utilise des dalles plutôt que des blocs afin d’alléger la charge. Il arrive que les chambres présentent, dans leurs parties supérieures, des assises de pierres plus grandes pour faciliter l’agencement en encorbellement et la fermeture de la couverture par des linteaux. Les linteaux des entrées sont généralement massifs et ne sont pas surmontés de fenêtres de décharge, sauf dans la dernière phase de transition vers les nuraghes classiques, comme dans le proto-nuraghe de Cugui (Arbus)[9].

Intérieurement, ils ne comportent pas une chambre circulaire mais un ou plusieurs couloirs et plus rarement une petite cellule couverte en fausse voûte. Le couloir est recouvert de dalles horizontales dites « en plate-bande ». Le plus souvent, il s'agit d'un couloir aveugle, flanqué de petites niches ou traversé par plusieurs couloirs transversaux, mais il existe aussi des édifices avec un couloir traversant avec une entrée à chaque extrémité de la construction, appelés alors proto-nuraghes « à couloir passant ». Certains proto-nuraghes ne comportent pas de couloir mais uniquement de petites cellules avec des entrées indépendantes (Friarosu, Mogorella). De fait, le proto-nuraghe s'apparente à un massif de maçonnerie, en pierres sèches, qui pourrait correspondre à une plate-forme surmontée d'une terrasse supérieure destinée à accueillir des constructions en bois. L'accès à la partie supérieure se fait par un escalier depuis le couloir. L'architecture des proto-nuraghes connaît une évolution avec l'apparition d'un couloir qui s'élargit progressivement et gagne en hauteur, en forme de dos d'âne ou de quille renversée. Cette évolution semble annoncer l'apparition de la fausse coupole caractéristique des nuraghes[8].

Intérieurement, les nuraghes archaïques révèlent plusieurs phases d’évolution formelle et se divisent en deux grandes catégories[6] :

  • les proto-nuraghes à couloir, c’est‑à‑dire dotés uniquement de couloirs au rez‑de‑chaussée ;
  • les proto-nuraghes à chambre, c’est‑à‑dire avec une chambre au rez‑de‑chaussée.

Proto-nuraghes à couloir

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Dans les proto-nuraghes à couloir les plus anciens (Funtana Suei–Norbello, Fruscos–Ghilarza, Frenegartzu–Dualchi), la masse murale du rez‑de‑chaussée est traversée par un couloir de section tronco‑ogivale doté de deux entrées, au tracé tantôt rectiligne, tantôt courbe, en « Y » ou en « L ». Sur ce couloir s’ouvrent de petits espaces servant de postes de contrôle ou de niches‑réserves, ainsi qu’un couloir muni d’un escalier en pierre menant à l’étage supérieur où se trouve la chambre résidentielle. Cet espace, de plan elliptique, ovale ou circulaire, est couvert d’une voûte tronco‑ogivale, puis plus tard d’une coupole ogivale à gradins, très irrégulière. Il n’est pas certain que les premiers proto-nuraghes possédaient déjà une terrasse et un escalier permettant d’y accéder[6].

Dans d’autres édifices, le couloir ne possède qu’une seule entrée (Front’e Mola–Thiesi, S’Umboe–Ghilarza), ce qui facilite la défense et permet une utilisation plus fonctionnelle des espaces du rez‑de‑chaussée, mais peut‑être aussi parce qu’ils sont plus simples, n’étant dotés que d’une seule chambre. Les guérites de contrôle tendent à se placer immédiatement après l’entrée. Le proto-nuraghe de Front’e Mola documente une forme de couloir très archaïque, sans encorbellement des parois et avec une couverture à linteaux, présentant ainsi une section presque rectangulaire. De manière exceptionnelle, le proto-nuraghe Peppe Gallu–Uri est érigé sur une plateforme de pierre et de terre afin d’augmenter l’élévation de l’édifice et de créer une entrée surélevée, accessible par une petite échelle en bois[6].

Proto-nuraghes à chambre

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Par la suite, aux XIVe siècle av. J.-C.-XIVe siècle av. J.-C. (Bronze moyen 2-3), se diffusent les proto-nuraghes pourvus de chambres également au rez‑de‑chaussée : une seule (Talei–Sorgono) ou plusieurs (Bardalazzu–Dualchi, Friarosu–Mogorella, Bruncu Maduli–Gesturi, Su Mulinu–Villanovafranca). Le périmètre de ces édifices apparaît elliptique, réniforme, bilobé (Cugui–Arbus), avec un tracé concave‑convexe. On voit alors apparaître des bastions à plan trilobé géométrique, au profil sinueux, disposés autour d’une cour de dégagement (Su Mulinu). Les chambres de ces édifices sont systématiquement elliptiques et les voûtes tronco‑ogivales (Su Mulinu, Sa Fogaia–Siddi)[6].

Dans ces constructions, le bastion est désormais développé en extension, et apparaissent exceptionnellement des enceintes extérieures (Su Mulinu, Biriola–Dualchi), prélude aux murailles turriformes des nuraghes du Bronze récent et final. L’enceinte extérieure de Su Mulinu, mise au jour très partiellement, révèle déjà la présence d’un couloir couvert, long de 13 m, menant à un espace elliptique tendant au circulaire à l’intérieur d’une petite tour. Des différentes extensions des édifices émergent clairement des signes de hiérarchie : tandis que les proto-nuraghes dotés d’une seule chambre à l’étage supérieur occupent une surface comprise entre 50 et 300 m², ceux pourvus d’un bastion et d’une enceinte extérieure dépassent les 1500 m²[6].

Nuraghes classiques

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Nuraghes mono-tour et nuraghes complexes

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Chaque monument comporte des particularités mais les méthodes de construction sont similaires[10]. On distingue deux types de monuments : des monuments simples, les plus nombreux, constitués d'une seule tour tronconique, et des monuments plus complexes comportant une tour principale (le mastio) incluse dans un ensemble plus vaste comprenant des remparts, des tours d'angles et des bastions, tels de véritables forteresses (Su Nuraxi, Santu Antine, Losa, Santa Barbara, Arrubiu)[10]. Certains monuments complexes résultent de multiples rajouts (tours, remparts, enceinte avec tours d'angles) effectués autour d'une simple tour originelle réalisés à la fin de l'âge du bronze et au début de l'âge du fer. Il n'est pas pour autant démontré qu'il s'agisse d'une évolution systématique, l'état initial d'une construction n'étant pas toujours identifiable[10], certaines constructions semblent avoir été réalisées en une seule étape[11]. Dans tous les cas, les nuraghes sont des constructions robustes.

En général, les nuraghes mono-tour comportent une tour à plusieurs chambres superposées, dépourvue de petites fenêtres. Comme la tour principale des nuraghes complexes, elle comporte au moins deux chambres superposées (mais à l’origine elles devaient être trois), reliées entre elles par un escalier qui, partant de la pièce inférieure, conduit jusqu’au terrassement où se dressait la petite coupole abritant la sentinelle de ronde. Enfin, comme dans le mastio des nuraghes complexes, la chambre inférieure de la tour isolée est dépourvue de meurtrières et présente une ou plusieurs niches internes[12].

Dans les bastions turriformes complexes, le mastio est constitué de trois chambres superposées, et atteint une hauteur comprise entre 21 et 27 m[12]. La présence du troisième niveau et du terrassement supérieur est attestée par les rampes d’escaliers implantées à la base de ce troisième étage (partiellement conservées à Santu Antine) et par la hauteur nettement supérieure du mastio par rapport aux tours latérales du bastion dotées de deux niveaux. Cette disposition est confirmée par de nombreux modèles découverts, lithiques (Su Stradoni de Deximu, San Sperate, Cannevadosu, Su Nuraxi, Mont’e Prama) ou en bronze (Olmedo, Ittireddu). Ces modèles, réalisés au Premier Âge du Fer, permettent de restituer pleinement les terrasses soutenues par des corbeaux et la guérite à coupole du garde au sommet de la tour centrale, aujourd’hui systématiquement disparus, à l’exception de quelques restes de couronnements de corbeaux encore en place dans certaines forteresses (courtines Sud et Nord de Su Nuraxi, Tres Nuraghes, Albucciu, Losa) ou dans les couches d’effondrement (Arrubiu, Santu Antine, Genna Maria, Su Mulinu )[12].

Dans les nuraghes complexes, les tours latérales atteignent une hauteur comprise entre 16 et 19 m et dominent les courtines de raccordement. L’ajout des tours peut être frontal, latéral ou concentrique par rapport à la tour principale qui sert de mastio. On obtient ainsi des bastions pouvant être à deux tours ou à trois tours, avec l’adjonction frontale ou latérale d’une ou deux tours au mastio, ou encore des bastions caractérisés par l’ajout de trois, quatre ou cinq tours au mastio selon une disposition centripète, dessinant des monuments trilobés (Santu Antine), quadrilobés (Su Nuraxi), et pentalobés (Arrubiu)[12]. Les constructions les plus complexes peuvent comporter de quatre à six tours d'angles (jusqu'à dix-sept tours à Arrubiu)[13] destinées à renforcer la muraille d'enceinte et à supprimer les angles morts[10]. L'accès n'est possible que par une entrée étroite pratiquée dans l'épaisseur de l'enceinte et prolongée par un corridor comportant des renfoncements qui pouvaient abriter des gardes. À l’intérieur, les bastions comportent un espace intérieur dégagé, qui pouvait accueillir temporairement des hommes et des animaux[10].

Tours et courtines se terminent par des terrasses dont les parapets étaient soutenus par des couronnements de corbeaux. Un chemin de ronde protégé et équipé de meurtrières couronne l'ensemble et surplombe le mur extérieur[10],[14]. L'enceinte s'élève sur deux à trois niveaux, chaque niveau correspondant à un corridor interne à la muraille, percé de rangées de meurtrières et reliant les différentes tours d'angle entre elles[15]. Dans le nuraghe Santu Antine, les courtines comprennent en leur intérieur de hauts couloirs voûtés en ogive sur deux niveaux, permettant de relier les tours sans devoir traverser la cour. Certaines enceintes ont conservé des aménagements de type corbeaux sur lesquels devaient reposer un genre de mâchicoulis[10]. Le bastion fortifié est parfois inclus dans une enceinte beaucoup plus vaste, pourvues elle-aussi de tours, appelée « avant-murs », constituant une ligne avancée de défense, comme à Losa[16]. Ces aménagements permettent de répondre aux mêmes exigences que celles d'un château-fort médiéval[10].

Architecture

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Un nuraghe est édifié selon la technique du double parement avec des murs en pierres sèches. L'utilisation d'un liant en argile n'est attesté que sur de rares constructions et pourrait correspondre à une phase de réfection[10]. Le mur extérieur est monté avec des blocs polygonaux irréguliers dont la taille diminue avec la hauteur avec une base en appareil cyclopéen. Dans la partie supérieure, les blocs utilisés sont plus ouvragés[14]. Le mur intérieur est constitué de petites pierres et s'achève par une voûte tronconique dans sa partie supérieure. L'intervalle entre les deux murs est comblé avec de la pierraille[14]. Dans les nuraghes évolués, tours et courtines sont souvent construites avec des assises de blocs taillés de manière régulière, mais certains édifices présentent encore des appareils cyclopéens à disposition irrégulière de blocs polygonaux, surtout au rez‑de‑chaussée (Arrubiu). Les blocs sont parfois de couleur différente selon leur niveau créant des effets chromatiques. À Su Nuraxi, des blocs polyédriques de basalte beige foncé ont été utilisé pour le niveau inférieur, alors que les blocs des tours et des courtines, sont tantôt en marne calcaire jaune, tantôt en basalte poreux noir. À Barumini, l'effet chromatique est encore renforcé sur les couronnements des terrasses des tours et des courtines par de grands corbeaux en calcaire blanc alternés avec d’autres en basalte noir.

On accède à la chambre du rez‑de‑chaussée du mastio par une entrée unique, au ras du sol ou éventuellement légèrement surélevée, généralement rectangulaire plus rarement trapézoïdale ou ogivale (Arrubiu), surmontée d’un linteau doté d’une fenêtre de décharge, et par un long couloir à profil ogival (Is Paras), sur lequel s’ouvrent latéralement une guérite pour la garde et, en face, le couloir de l’escalier hélicoïdal menant aux étages supérieurs et à la terrasse. Aucune porte n'a jamais été retrouvée, mais elle peut avoir été détruite. On observe parfois l’emplacement du grand madrier qui devait bloquer la robuste porte en bois (Santu Antine)[12]. La chambre du rez-de-chaussée comporte un escalier hélicoïdal, construit dans l'épaisseur d'un mur (le plus souvent celui de gauche), qui dessert les étages supérieurs (maximum deux)[17] ou à la terrasse finale. Dans certains cas (Su Nuraxi, Barumini), l'escalier ne part pas directement du sol mais d'une certaine hauteur (jusqu'à 6 m de hauteur à Is Paras), ce qui suppose l'existence d'un moyen d'accès supplémentaire probablement en bois de type échelle. Certains nuraghes ne comportent pas d'escalier intérieur, ce qui implique l'existence à l'origine d'un accès extérieur[18].

La tour nuraghique typique a la forme d'un cône tronqué et ressemble de l'extérieur à une tour médiévale et à l'intérieur à une « tholos » mycénienne. Cette comparaison, fréquente, avec la tholos mycénienne ne se justifie que pour la construction de la voute, montée selon la technique de l'encorbellement. Le nuraghe est un édifice à ciel ouvert alors que la tholos est enterrée sous une colline artificielle et ne supporte pas de charges structurelles supérieures, contrairement aux voûtes des nuraghes[12],[19]. Toutes les chambres des tours se caractérisent par un plan circulaire[12]. À l’intérieur, la chambre inférieure peut présenter sur ses parois des niches elliptiques, quadrangulaires ou en « L », en nombre variable (d’une à trois), dont la fonction reste difficile à déterminer (poste de garde, emplacement de sièges en bois, niches pour des icônes sacrées et/ou des insignes du pouvoir ?)[12]. Les plus grandes sont de fait de véritables petites chambres ou des couloirs qui s'enroulent en anneau autour de la pièce (Santu Antine)[20]. Les sols des pièces et de la terrasse extérieure mais aussi les murs de l'escalier peuvent comporter des niches supplémentaires probablement utilisées comme espace de stockage. La salle du rez-de-chaussée peut comporter un puits. Dans de nombreux nuraghes, la salle inférieure comprend une banquette le long des parois. Les pièces et l'escalier interne sont éclairés par des fenêtres ou de petites ouvertures pratiquées en espaçant deux pierres d'une même assise[17].

Les chambres inférieures des tours périphériques du bastion étaient éclairées par une ou deux rangées superposées de meurtrières, en nombre variable selon les séries : de deux ou trois (tour B du nuraghe Asusa) jusqu’à treize (Su Mulinu). Ces chambres étaient divisées en deux niveaux par un plancher en bois, constitué de poutres de genévrier ou d’un autre bois, et accessible par une échelle en bois. Ainsi, l’espace utilisable à l’intérieur des hautes chambres à coupole se trouvait doublé[12].

Le nuraghe Losa, près d'Abbasanta.
Reconstruction d'un nuraghe complexe.

Dès le XVIe siècle, on débattait déjà de la fonction des nuraghes, considérés tour à tour comme des temples, des forteresses ou des tours destinées aux sépultures. Les recherches archéologiques du XXe siècle ont clairement montré que les nuraghes étaient des résidences fortifiées, de simples avant‑postes de contrôle du territoire ou de véritables châteaux où résidaient les chefs tribaux et cantonaux. Cette fonction est pleinement définie par les artefacts mis au jour lors des fouilles (objets d’usage liés aux pratiques quotidiennes, restes de repas, armes), par leurs caractéristiques architecturales spécifiques (tours, guérites, meurtrières, terrasses, enceintes défensives externes) et par leur implantation dans des lieux généralement dominants[21]. Édifices à la fois civil et militaire, les nuraghes peuvent avoir eu des fonctions différenciées ce qui expliquerait leur plan parfois complexe et la diversité des édifices mais les théories qui voient dans les nuraghes des édifices de culte ne reposent sur aucune méthodologie archéologique[13].

Rôle militaire

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Dès son origine, le nuraghe est un édifice imposant, élevé sur deux niveaux et situé dans une position naturellement dominante, propre au contrôle des zones stratégiques du territoire : le long des voies naturelles constituées par les cours d’eau et les vallées, à proximité des réserves hydriques et des principales ressources économiques (forestières, cynégétiques, agricoles, pastorales, métallurgiques, portuaires)[9],[10]. Pour contrôler le territoire et assurer leur propre sécurité, les proto-nuraghes furent implantés de préférence au sommet des collines, souvent accompagnés de petits hameaux de cabanes. Toutefois, certains nuraghes occupent des positions plus accessibles, en lien avec l’exploitation des ressources agricoles des plaines. Dans l’ensemble, la stratégie d’implantation des premiers nuraghes ne diffère pas fondamentalement de celle des nuraghes classiques ultérieurs. Tant pour la disponibilité de la matière première (pierres et, dans une moindre mesure, bois) que pour des raisons de stratégie défensive, les forteresses tendent à se concentrer sur les collines bordant les plaines. Cela est particulièrement évident le long de la bande orientale du Medio Campidano, surveillée par une dense série de proto-nuraghes (Sa Corona, Villagreca, Monti Atziaddei, Monti Crast)[9].

Il est évident que les nuraghes se distinguent nettement, par leur monumentalité exceptionnelle, non seulement des petites et simples habitations du village, mais aussi des édifices sacrés (temples à mégaron, temples de l’eau) et des constructions funéraires. Il n’existe pas seulement une distinction hiérarchique entre ces différents types de bâtiments, mais aussi au sein même des nuraghes, ce qui correspond nécessairement à une distinction de rang social parmi leurs habitants[21]. Si les nuraghes mono-tour supposent la présence, dans chacun d’eux, de quelques personnes chargées de simples tâches de surveillance du territoire et pouvant avoir sous leur dépendance un village, les nuraghes complexes, et plus encore ceux dotés d’une enceinte extérieure, impliquent des rôles socialement élevés pour ceux qui y résidaient. Dans les nuraghes complexes, capables d’accueillir dans leurs tours et courtines une importante garnison de soldats professionnels (environ 200 à 300 personnes), devaient se trouver les chefs militaires et politiques des districts tribaux, tandis qu’un rôle subalterne était donné à ceux qui résidaient dans des nuraghes moins fortifiés (sans enceinte extérieure) lesquels devaient abriter un petit contingent d’environ 50 défenseurs[21].

Rôle politico-social

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Pour l’archéologue Giovanni Lilliu, les nuraghes avaient un rôle militaire assez réduit et assuraient essentiellement des fonctions sociale, politique et religieuse au sein d'une communauté villageoise[10]. Les nuraghes sont fréquemment associés, généralement en position décentrée[22], à des structures d'habitat de forme circulaires accolées les unes aux autres sans espace de circulation entre elles. Les nuraghes pourraient ainsi correspondre à de petites chefferies indépendantes assurant la défense d'un territoire restreint où les édifices les plus complexes relèveraient autant si non plus d'une compétition entre communautés que de réelles nécessités défensives[10].

Les structures d'habitat sont constituées d'une base constituée de murs en pierres sèches ne dépassant pas 1 m de hauteur. Les archéologues supposent que la partie supérieure des murs devait être constituée d'une structure composée de matériaux périssables (torchis, branchages)[10],[23]. Quelques habitations comportent un sol dallé[10], de gros vases destinés à conserver des denrées alimentaires enfouis sous le pavement[24]. Lorsque les murs sont suffisamment épais ils peuvent inclure des niches ; le foyer est généralement placé au centre[24]. À la fin de l'âge du Bronze, les cabanes sont compartimentées en petites pièces disposées autour d'une petite cour et équipées d'un four à pain[24] et les villages semblent mieux aménagés avec des petites places au milieu d'un groupe d'habitations mais les voies de circulation demeurent limitées. Ces groupes d'habitation, qui correspondent peut-être à une organisation familiale ou clanique[24], peuvent comprendre, comme à Sédillo et à Su Nuraxi, un ou plusieurs édifices de grande taille incluant un aménagement intérieur constitué d'une banquette en pierre adossée au mur interne sur tout le pourtour de la pièce, appelée « rotonde », avec une vasque en pierre positionnée au centre ou adossée à une paroi, probablement destinée à des rites de purification liés à ces assemblées[25]. Il s'agit probablement d'édifices publics permettant de réunir la population[10],[24]. Il n'existe pas pour autant d'équipements publics (puits, fontaine, abreuvoir, système d'écoulement des eaux), ces groupes d'habitations se développent sans plan coordonné[26]. Dans ce cadre, l'association d'un nuraghe et de son village peut rappeler celles des structures palatiales, connues en Crète et en Grèce continentale à la même période, mais à une échelle bien plus modeste[10] mais il existe aussi de nombreux villages sans nuraghe[22].

Essor et disparition

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Les nuraghes sont bâtis durant une période comprise entre le XVe siècle av. J.-C. et la fin du Xe siècle av. J.-C. Ils font leur apparition en Sardaigne vers 1660 av. J.-C.-1550 av. J.-C. et atteignent leur apogée vers la fin du Bronze récent et durant le Bronze final, entre (1250 et )[27].

Le nombre extraordinaire de nuraghes a pu être atteint parce que, durant une longue période de 700 ans, persista le même ordre politico-social, qui reposait sur l’expansion territoriale fondée sur le peuplement et l’édification progressive de nuraghes et de villages. Ce système politique reposait sur une force militaire considérable. On estime en effet la présence d’environ 10 000 à 15 000 soldats dans les quelque 50 nuraghes dotés d’une enceinte extérieure, et d’environ 75 000 à 135 000 dans les 2 700 nuraghes sans « avant‑mur ». En comptant également environ cinq défenseurs dans chacun des quelque 3 300 nuraghes mono-tour, il faudrait ajouter 16 500 soldats supplémentaires. Le total des guerriers pouvait donc osciller entre un minimum d’environ 101 500 et un maximum d’environ 166 500, soit environ un cinquième de la population. On peut dire sans exagération que la société nuragique était une véritable « société militaire »[21].

Vers 900 av. J.‑C., la société fondée sur les chefs tribaux s’effondra. Les nuraghes cessèrent d’être édifiés et furent même systématiquement dévastés. Selon Diodore de Sicile, la destruction des nuraghes fut provoquée par une révolution des aristoi, « les meilleurs » des communautés locales, peut‑être des chefs mineurs et des prêtres révoltés contre le régime des chefs tribaux. En effet, après la chute de ces derniers, les aristoi locaux, c’est‑à‑dire les groupes familiaux représentés par les anciens, exercèrent le pouvoir sous la direction de juges (dikastai) élus par les conseils des anciens, qui se réunissaient en assemblée dans les grandes rotondes (dikasteria), comme celles mises au jour à Santa Vittoria‑Serri, Palmavera et Sant’Anastasia‑Sardara[28].

Les enceintes extérieures qui entouraient les nuraghes furent abattues et furent remplacées par des habitations et des villages. Parallèlement, de nombreux nuraghes furent restructurés et conservèrent un rôle important, étant désormais transformés en temples. Les représentations, surtout sculptées, des nuraghes indiquent que malgré leur ruine, des nuraghes (quadrilobés, trilobés ou mono-tour) étaient encore reconnaissables dans leur forme. Ainsi, dans un modèle en calcaire provenant de Santa Vittoria, on observe le donjon élancé et des fenêtres quadrangulaires au sommet des courtines près des tours latérales et dans le quadrilobé de Su Pauli‑San Sperate, les tours apparaissent réduites à des moignons[28]. Au cours des IXe et VIIIe siècles, les modèles de nuraghes en pierre, bronze et argile symbolisent l’ancêtre divinisé, fondateur et artisan, Nurac/Norax, et sont placés dans les édifices sacrés (Su Mulinu, Nurdole‑Orani, Carcaredda‑Villagrande Strisaili), dans les nécropoles (Mont’e Prama) et dans les salles du conseil (Su Nuraxi, Palmavera, Sant’Anastasia)[28].

Plus tard, aux époques tardo‑romaine, vandale et byzantine, plusieurs nuraghes furent utilisés comme lieux et monuments funéraires (Su Mulinu, San Teodoro‑Siurgus). À l’époque médiévale et jusqu’à l’époque moderne, les nuraghes servirent souvent de points de repère pour délimiter les frontières entre les possessions des giudicati, des curatorie, des territoires des villages et, par la suite, jusqu’à aujourd’hui, des communes[28].

À partir du milieu du XIXe siècle, beaucoup de nuraghes ont été démantelés pour en récupérer les pierres afin de clôturer les parcelles et d'empierrer les routes[29].

Notes et références

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  1. a et b Informations lexicographiques et étymologiques de « nuraghe » dans le Trésor de la langue française informatisé, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales
  2. Oxford English Dictionary, Oxford University Press, « nuraghe »
  3. a b et c Ugas 2014, p. 11.
  4. a b c et d Ugas 2014, p. 12-13.
  5. a et b Melis 2003, p. 26.
  6. a b c d e et f Ugas 2014, p. 14.
  7. Florence Evin, La tête dans les nuraghes, Le Monde, 29 juin 2015.
  8. a b et c Melis 2003, p. 9-10.
  9. a b c d e f et g Ugas 2014, p. 13.
  10. a b c d e f g h i j k l m n o et p Costa 2005.
  11. Melis 2003, p. 19.
  12. a b c d e f g h et i Ugas 2014, p. 16-17.
  13. a et b Melis 2003, p. 25.
  14. a b et c Melis 2003, p. 12.
  15. Melis 2003, p. 20-21.
  16. Melis 2003, p. 23-24.
  17. a et b Melis 2003, p. 17.
  18. Melis 2003, p. 13-15.
  19. Melis 2003, p. 13.
  20. Melis 2003, p. 15-16.
  21. a b c et d Ugas 2014, p. 20-24.
  22. a et b Melis 2003, p. 30.
  23. Melis 2003, p. 27.
  24. a b c d et e Melis 2003, p. 28.
  25. Melis 2003, p. 31.
  26. Melis 2003, p. 29.
  27. Ugas 2014, p. 20.
  28. a b c et d Ugas 2014, p. 25.
  29. Melis 2003, p. 10.

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Bibliographie

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  • Laurent-Jacques Costa, « Les nuraghi, forteresses de l'âge du Bronze », Archéologia, no 428,‎ , p. 58-65
  • (it) Giovanni Lilliu, Sardegna nuragica, Nuoro, Il Maestrale, , 131 p. (lire en ligne)
  • Paolo Melis, La civilisation nuragique, Rome, Carlo Delfino editore, , 95 p. (ISBN 9788871382791)
  • (it) Giovanni Ugas, « La Sardegna nuragica. Aspetti generalli », dans Alberto Moravetti, Elisabetta Alba, Lavinia Foddai, La Sardegna nuragica : Istoria e materiali, Carlo Delfino editore, , 494 p. (ISBN 9788871387505), p. 11-34

Articles connexes

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Liens externes

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