Largonji et loucherbem

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Le largonji est un ensemble de procédés de déformation qui se sont développés en argot à partir de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe siècle : il a ainsi commencé à être à l'origine des mots largue et larque pour marque ("femme"), lomben pour bon, La Lorcefé pour La Force, etc. (voir historique ci-dessous).

Le mot largonji – issu, par une forme du procédé qu'il désigne, de la déformation du mot jargon – est attesté pour la première fois en 1881 dans la nouvelle édition de la Chanson des Gueux de Jean Richepin (voir ci-dessous la section "Dans les arts") ; il a été utilisé par les spécialistes de l'argot et notamment par Gaston Esnault dans son Dictionnaire historique des argots français[1] pour regrouper différents procédés de même type.

L'une des formes principales du largonji est le loucherbem (à prononcer "louchébèm"). Elle a été davantage étudiée, si bien que, dans la suite de cet article, l'accent est davantage mis sur le loucherbem que sur le largonji.

Le loucherbem (écrit aussi louchébem, louchébème, et parfois abrégé en louchebem, louch'bem) est un jargon essentiellement employé dans le milieu professionnel des bouchers.

Le mot loucherbem – issu de la déformation par largonji du mot boucher, attestée pour la première fois en 1876 sous la forme luchebem – a été utilisé à partir de la fin du XIXe siècle pour désigner le largonji des louchébems (« jargon des bouchers »), autrement dit l'argot des bouchers. Le louchébem reste au XXIe siècle connu et utilisé dans cet univers professionnel[2].

Définition[modifier | modifier le code]

Le louchébem est un largonji (jargon). Le lexicographe Gaston Esnault[1] explique ainsi le second terme (article largonji) en commençant par décrire la variante principale du procédé : « Cette déformation des mots substitue l à la consonne initiale de la première syllabe, ou — si le mot commence par un l ou par une voyelle — de la syllabe suivante, et rétablit, en fin de mot, la consonne étymologique, avec un suffixe libre. »

Strictement, selon certains auteurs mais cela n'est pas confirmé par les faits (voir exemples ci-dessous), le louchébem serait une « variété plus rigide de largonji [dans laquelle] la terminaison en èm [serait] obligatoire »[2].

Création lexicale[modifier | modifier le code]

Le processus de création lexicale du louchébem se rapproche du verlan et du javanais. On « camoufle » des mots existants en les modifiant suivant une certaine règle : la consonne ou le groupe de consonnes au début du mot est reportée à la fin du mot et remplacée par un « l »[3],[4], puis on ajoute un suffixe argotique au choix, par exemple -em/ème, -ji, -oc, -ic, -uche, -ès[5] (en fait -i ou é comme dans largonji ou à loilpé et non ji). Ainsi s-ac se mue en l-ac-s-é, b-oucher en l-oucher-b-em, j-argon en l-argon-j-i, etc.

Le louchébem est d'abord et surtout un langage oral, et l'orthographe en est très souvent phonétisée.

Historique[modifier | modifier le code]

Comme l'indiquait Gaston Esnault à l'article louchébème ou loucherbem de son Dictionnaire historique des argots français (1965), le louchébem ne semble pas avoir été conçu par les bouchers de Paris. Les plus anciens mots issus du procédé, qui, par déformation du mot jargon, sera appelé largonji, se trouvent recensés dans l'argot des classes dites dangereuses de la première moitié du XIXe siècle : lomben pour bon dans le glossaire argotique de Louis Ansiaume, forçat au bagne de Brest en 1821, La Lorcefé pour La Force (nom d'une prison parisienne) dans Les Mémoires de Vidocq (1828-1829), linspré pour prince dans Les Voleurs (Vidocq, 1836-1837), sans compter les formes anciennes issues d'un largonji sans report de consonne initiale à la fin ni "suffixe" (larque et largue pour marque "femme" chez Ansiaume 1821, lousse pour pousse "gendarmerie" dans Dictionnaire d'argot de 1827, etc.). Le premier mot attesté de la déformation avec -em est lombem pour bon dans une lettre d'un malfaiteur (journal La Patrie de 1852), citée par Michel 1856 et Larchey 1858[6].

Les premiers témoignages concernant le jargon des bouchers datent de la seconde moitié du XIXe siècle (voir par exemple ci-dessous « largonji des louchersbem » dans Richepin 1881) et l'usage du terme loucherbem pour parler de ce jargon date de la fin du même siècle (Marcel Schwob & Georges Guieysse l'appellent ainsi dans leur Étude sur l’argot français en 1889)[6].

Usage[modifier | modifier le code]

Par les bouchers contemporains[modifier | modifier le code]

Encore aujourd'hui les bouchers se servent du louchébem en communauté mais sa connaissance est basée sur sa mémorisation plutot que sur la connaissance de ses regles[7]. Voici quelques exemples, même s'il n'est pas facile de décider, pour certains, s'ils ont été créés par des bouchers ou par d'autres argotiers :

  • argot = largomuche
  • à poil = à loilpé
  • bonjour = lonjourbem
  • boucher = louchébem
  • client = lienclès
  • café = laféquès
  • combien = lombienquès
  • comprend = lomprenquès
  • (en) douce = (en) loucedé
  • femme = lamfé ou lamdé (lamdé est plus précisément une « dame »)
  • fou = louf (loufoque, louftingue)
  • gaffe (attention) = lafgué
  • garçon = larsonquès
  • gitan = litjoc
  • gigot = ligogem
  • maquereau = lacromuche
  • merci = lercimuche
  • monsieur = lesieumic
  • morceau = lorsomic
  • paquet → pacson = lacsonpem
  • pardessus = lardeuss (lardeussupem)
  • pardon = lardonpem
  • parler = larlépem
  • pas = dans le lap (dans l'expression lomprenquès dans le lap)
  • patron = latronpem ou latronpuche
  • porc = lorpic
  • pourboire = lourboirpem
  • putain (prostituée) = lutinpem
  • sac = lacsé
  • toqué = locdu[8]

Dans le langage courant[modifier | modifier le code]

Certains mots de largonji ou de louchébem sont devenus communs et ont aujourd'hui leur place dans le langage familier.

C'est en particulier le cas de loufoque que Pierre Dac, fils de boucher[9], a contribué à populariser[10], au point d'être parfois présenté comme l'inventeur-même du mot[11].

Exemples :

  • cher = lerche (employé communément dans sa forme négative : pas lerche) ou lerchem
  • en douce = en loucedé ou en loucedoc
  • fou = loufoque, louftingue
  • portefeuille = larfeuille ou lortefeuillepem
  • filou = loufiah (personne peu fiable, puis servile pour s'appliquer en particulier aux serveurs de bars et d'hôtels)
  • à poil = à loilpé (c.-à-d. nu)

Par la Résistance[modifier | modifier le code]

Une version exacte du louchébem (aujourd'hui quasiment disparue, sauf dans les communautés d'anciens résistants) était parlée par les résistants français pendant la Seconde Guerre mondiale.[réf. nécessaire]

Dans les arts[modifier | modifier le code]

Dans sa nouvelle édition de la Chanson des Gueux en 1881, Jean Richepin, qui n'avait employé dans la première de 1876 qu'un mot du largonji régulier (loufoque), remanie un sous-ensemble de poèmes intitulé « L'égout » en un nouveau sous-ensemble intitulé « Au pays de Largonji », introduit ailleurs dans le recueil un autre mot d'un autre type de largonji (lampagne du cam pour campagne) et ajoute un « Glossaire argotique » final où un article est consacré au mot LARGONJI, avec mention du « largonji des louchersbem ou jargon des bouchers »[6].

On retrouve beaucoup de termes de largonji ou de louchébem dans la littérature d'Alphonse Boudard : « Je me retrouve ce soir avec les Lettres à l’Amazone de Remy de Gourmont. Ça ne m’en apprend pas lerchem [cher] sur l’Inde, les Hindous et les Clancul. Non, et je ne parviens pas à les lire, ses somptueuses bafouilles au cher Maître. » (La métamorphose des cloportes)

Dans la chanson Sale Argot du groupe de rap français IAM, sur la mixtape IAM Official Mixtape, le rappeur Akhénaton rappe un couplet entier en louchébem[12].

Dans son album Méfiez-vous des petites filles, Philippe Marlu interprète Lansonchouille, première chanson en louchébem du millénaire, écrite par Stéphane 'Léfanstouf' Moreau[13].

Raymond Queneau a également utilisé le loucherbem dans un texte du même nom dans son recueil Exercices de style, publié en 1947[14].

Dans son roman jeunesse Les Mystères de Larispem, Lucie Pierrat-Pajot met en scène une caste de bouchers ayant pris le pouvoir lors de la Commune de Paris pour former un état populiste, où aristocrates n'existent plus et tous vivent égaux[15]. Dans ce Paris rétro-futuriste, le louchébem est couramment parlé, et l'autrice explique que c'est en apprenant l'existence de cette forme d'argot que lui est venue l'inspiration pour son livre[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Gaston Esnault, Dictionnaire historique des argots français, Paris, Larousse, , XVIII-648 p., in-16 (20 cm) (notice BnF no FRBNF32995075)
  2. a et b Françoise Robert l'Argenton, « Larlépem largomuche du louchébem. Parler l'argot du boucher », Langue française, vol. 23, no 90 « Parlures argotiques »,‎ , p. 113-125 (DOI 10.3406/lfr.1991.6200, lire en ligne [PDF], consulté le )
  3. Selon le Trésor de la langue française, qui reprend l'article largonji de Gaston Esnault, l'adoption de l'initiale « l » est due aux prothèses (Esnault emploie le terme prosthèse) populaires du type « mon lévier » au lieu de « mon évier ».
  4. (en-US) Jennifer Terni, « LCL Lecture: Valérie Saugera and the Secret Language of Butchers | Literatures, Cultures, and Languages », (consulté le )
  5. Marguerite A. Mahler, Le Phénomène de l'abréviation: une première approximation, The French Review, Vol. 60, No. 5 (April 1987), p. 592-603.
  6. a b et c Denis Delaplace, Largonji et loucherbem au siècle de Lorédan Larchey, Paris, Kindle-Amazon, , 180 p.
  7. (en) Valérie Saugera, « Brèves de billot : fonctions de l’argot des louchébems de Paris », Journal of French Language Studies, vol. 29, no 3,‎ , p. 349–372 (ISSN 0959-2695 et 1474-0079, DOI 10.1017/S0959269519000061, lire en ligne, consulté le )
  8. Définitions lexicographiques et étymologiques de « Locdu » dans le Trésor de la langue française informatisé, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales
  9. Jacques Pessis, Pierre Dac, mon maître 63, Paris, Le Cherche midi, coll. « Documents », 2de éd. (réimpr. ) (1re éd. Paris, François Bourin, ), 398-XVI p., 154 × 240 mm (ISBN 2-7491-0152-2, 978-2-7491-0152-1 et 978-2-7491-3382-9, OCLC 870998223, notice BnF no FRBNF39913800, présentation en ligne), p. 13 (lire en ligne [PDF], consulté le 31 juillet 2015)
  10. Catherine Guennec, L'Argot (poche) pour les nuls, Paris, First, coll. « Pour les nuls », 1re éd., 334 p., 19 cm (ISBN 978-2-7540-5886-5, OCLC 897491700, notice BnF no FRBNF44209289, présentation en ligne), p. 185-186 (lire en ligne [PDF], consulté le 31 juillet 2015)
  11. « Pierre Dac, le roi des loufoques » [html], sur ina.fr, Institut national de l'audiovisuel, publié le 4 février 2015, dernière mise à jour le 10 avril 2015 (consulté le )
  12. Le couplet mystérieux d'Akhenaton sur Sale Argot consulté le 15 septembre 2015
  13. Frédéric Jambon, Le Télégramme.com, « Philippe Marlu. "Méfiez-vous des petites filles" », consulté le 20 février 2013.
  14. Exercices de style de Raymond Queneau pdf, consulté le 15 septembre 2015
  15. « Lucie Pierrat-Pajot, lauréate du premier roman jeunesse Gallimard-RTL-Télérama » (consulté le )
  16. Lucie Pierrat-Pajot, Le Sang Jamais N'Oublie : Les Mystères de Larispem, Gallimard Jeunesse, , 261 p. (ISBN 978-2-07-059980-6 et 2-07-059980-9), p. 261

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Autres procédés de déformation de mots à but cryptique :

Liens externes[modifier | modifier le code]