Logique du chaudron

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La logique du chaudron est une expression formée à partir de « l'histoire du chaudron emprunté » que raconte Sigmund Freud dans deux de ses écrits : L'Interprétation du rêve (1900) et Le trait d'esprit et sa relation à l'inconscient (1905).

Dans son commentaire du rêve de « l'injection faite à Irma », le psychanalyste Didier Anzieu parle de « l'argument du chaudron ».

Le philosophe Jacques Derrida revient sur « l'histoire du chaudron emprunté » de Freud en utilisant les expressions « raisonnement du chaudron » et « logique du chaudron » dans certains de ses écrits où il débat avec la psychanalyse.

L'histoire du « chaudron emprunté » chez Freud[modifier | modifier le code]

Le psychanalyste allemand Sigmund Freud.

Freud évoque « l'histoire du chaudron emprunté » à deux reprises dans Le trait d'esprit et sa relation à l'inconscient[1],[N 1].
Au chapitre sur « La technique du mot d'esprit », en association avec d'autres histoires drôles de marieurs (où la jeune fille à marier est remplie de défauts et n'est en fait « pas mariable »), Freud introduit celle du chaudron emprunté par ces lignes: « La même omission est le noyau d'un autre sophisme, dont on a beaucoup ri, mais dont on pourrait douter qu'il soit justifié de l'appeler un trait d'esprit ».
L'histoire racontée par Freud est la suivante : « A a emprunté à B un chaudron de cuivre et après l'avoir rendu, il est mis en accusation par B parce que le chaudron présente désormais un grand trou qui le rend inutilisable. Voici sa défense : “Premièrement je n'ai absolument pas emprunté de chaudron à B ; deuxièmement le chaudron avait déjà un trou lorsque je l'ai reçu de B ; troisièmement je lui ai rendu le chaudron intact.” »[2].
Freud commente : « Chacune des objections prise séparément est bonne pour elle-même mais, mises ensemble, elles s'excluent mutuellement. […] On pourrait dire également : A met un “et” à l'endroit où seul est possible un “ou bien... ou bien” ».
Dans la « partie théorique » de son ouvrage, au chapitre « Le trait d'esprit et les espèces de comique », Freud reprend « l'histoire du chaudron emprunté qui avait un trou au moment de sa restitution ». Il ajoute que c'est « un exemple remarquable d'un effet purement comique en laissant libre cours à un mode de pensée inconscient. C'est précisément cette suppression mutuelle [Einanderaufheben] de plusieurs pensées, dont chacune en elle-même est un bon motif, qui fait défaut dans l'inconscient ».
Freud revient alors à « l'exemple de rêve » choisi par lui comme « échantillon du travail d'interprétation » dans [« son »] Interprétation du rêve : une note de la nouvelle traduction des OCF.P précise qu'il s'agit du « rêve de l'injection faite à Irma »[3]. Dans le « rêve d'Irma », et pour se disculper (Freud emploie le terme « plaidoyer » dans L'interprétation du rêve), le rêveur (il s'agit de Freud lui-même) invoque des raisons qui « se trouvent juxtaposées [nebeneinander] comme si l'une n'excluait pas l'autre[N 2]. Il faudrait [dit Freud] que je remplace le “et” du rêve par un “ou bien-ou bien” pour échapper au reproche de non-sens ». L'analyse théorique par Freud du travail de rêve quant au rêve manifeste est redonnée en ces termes : « Le rêve où, comme on sait, les modes de pensée de l'inconscient deviennent manifestes, ne connaît pas non plus, conformément à cela, de “ou bien-ou bien”, il connaît seulement une juxtaposition [Nebeneinander] »[6],[7],[8].

Sur « l'argument du chaudron » dans L'auto-analyse de Freud d'Anzieu[modifier | modifier le code]

Amphithéâtre Didier Anzieu, université de Nanterre, plaque apposée le 7 novembre 2014

Pour Didier Anzieu qui rappelle la phrase écrite par Freud dans le commentaire[9] de son rêve de « l'injection faite à Irma »[10]« “Tout ce plaidoyer, écrit Freud — ce rêve n'est rien d'autre — [...]” », « l'argument du chaudron » est « à entendre dans cette perspective »: le désir qu'a le rêveur de se disculper[11]. Anzieu ajoute: « L'histoire prend en effet tout son sel si l'on remplace le chaudron par ce que sa forme évoque, à savoir le ventre d'une femme. L'homme accusé d'avoir “emprunté” la femme ou fille de son voisin et de la lui avoir rendue “en mauvais état” se défend de trois façons: non, je l'ai rendue indemne; elle était déjà “percée”; je n'y ai pas touché. Être le premier à voir un sujet nouveau, n'est-ce pas le déflorer? » (Par rapport à la thèse de Didier Anzieu éditée pour la première fois en 1959: L'auto-analyse de Freud — et la découverte de la psychanalyse , la dernière phrase représente pour Anzieu une transition avec le paragraphe qui suit dans son livre et s'intitule « En relation avec l'œuvre freudienne ») [12].

Derrida avec Freud[modifier | modifier le code]

Portrait du philosophe français Jacques Derrida.

Le philosophe Jacques Derrida reprend le motif du « raisonnement du chaudron » ou de ladite « logique du chaudron », expression qu'il emploie aussi, dans deux de ses écrits, mais en s'intéressant plus avant encore dans Résistances — de la psychanalyse (1996) à l'analyse par Freud de son « rêve de l'injection faite à Irma » par rapport au sens du mot analyse.

Dans Résistances[modifier | modifier le code]

Jacques Derrida, dans Résistances, dit du « rêve de l'injection faite à Irma » que le fondateur de la psychanalyse « finira par [le] présenter lui-même, en conclusion, comme un plaidoyer dans la logique du chaudron »[13].
Pour exposer la défense de l'emprunteur du chaudron Derrida se réfère au texte de L'interprétation du rêve[14], dans lequel l'ordre de l'argumentation n'était pas le même que dans Le trait d'esprit : A ayant emprunté à B son chaudron en cuivre, et le lui rendant avec des trous qui le rendent inutilisable, se justifie ainsi : « 1. Le chaudron que je te rapporte est intact, 2. de plus, les trous étaient déjà là quand je te l'ai emprunté et 3. d'ailleurs tu ne m'as jamais prêté de chaudron »[15].
Dans Résistances, dont le propos vise surtout la notion d'« analyse » dans la pensée de Derrida autour de l'idée de déconstruction[16], la mention de la « logique du chaudron » peut apparaître comme incidente : elle prend place dans l'analyse d' « un passage singulier de la Traumdeutung »[17] que Derrida « repère » dans l'analyse par Freud de son « rêve d'Irma ». L'histoire du chaudron de Freud est rappelée au paragraphe qui concerne la « Première remarque: la femme de Freud entre trois et quatre » ; la « Seconde Remarque [...] », associée à la précédente, se rapporte au pressentiment chez Freud d'un « ombilic du rêve »[17],[18]. Le texte Résistances touche, pourrait-on dire avec Jacques Derrida, aux « enjeux les plus décisifs et les plus difficiles entre [...] “la psychanalyse” et “ la déconstruction” »[19],[16].

« La Pharmacie de Platon »[modifier | modifier le code]

Au chapitre « La Pharmacie de Platon » de Dissémination, le philosophe avait déjà médité dans les années 1970, d'une manière moins incidente que dans Résistances des années 1990, sur le « raisonnement du chaudron » évoqué par Freud « dans la Traumdeutung pour y trouver matière à illustrer la logique du rêve » : il appliquait alors, dans un autre registre que celui de la métapsychologie freudienne, l'exemple du chaudron « troué » et de son analyse à sa propre conception de « l'écriture »[20].

Jacques Derrida, analysant la critique par Platon de l'écrit en tant que pharmakon[21],[22],[23], « supplément dangereux », écrit :

« Si, au lieu de méditer la structure qui rend possible une telle supplémentarité, si au lieu surtout de méditer la réduction par laquelle « Platon-Rousseau-Saussure » tente en vain de la maîtriser dans un étrange « raisonnement », on se contentait d’en faire apparaître la « contradiction logique », il faudrait y reconnaître le fameux « raisonnement du chaudron », celui-là même que Freud évoque dans la Traumdeutung pour y trouver matière à illustrer la logique du rêve [...] De même : 1. L’écriture est rigoureusement extérieure et inférieure à la mémoire et à la parole vives, qui en sont donc intactes. 2. Elle leur est nuisible parce qu’elles les endort et les infecte dans leur vie même qui serait intacte sans elle. Il n’y aurait pas de trous de mémoire et de parole sans l’écriture. 3. D’ailleurs, si on a fait appel à l’hypomnésie[N 3] et à l’écriture, ce n’est pas pour leur valeur propre, c’est parce que la mémoire vivante est finie, qu’elle avait déjà des trous avant même que l’écriture n’y laisse ses traces. L’écriture n’a aucun effet sur la mémoire[29]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Dans cette édition, « Chaudron emprunté » figure à la fin de l'ouvrage dans l'index récapitulatif des traits d'esprits rapportés par Freud.
  2. À ce titre, le philosophe et psychanalyste Octave Mannoni rappelle que : « C'est un trait qui pourrait passer pour éristique d'utiliser des arguments contradictoires pourvu qu'ils tendent tous à la même conclusion, et ce trait se retrouve un peu partout dans le Psychanalysme. La psychanalyse n'étant pas la morale, elle n'incriminerait pas ici une quelconque mauvaise foi, elle rappellerait plutôt l'anecdote freudienne du chaudron emprunté »[4],[5].
  3. En termes psychanalytiques, l'hypomnésie (parfois associée à l'« hypomnèse » ou hypomnesis grecque[24]) se révèle sous la forme d'une mémoire partielle et déconstruite, ou d'un souvenir fragmenté, d'un traumatisme. L'analyse psychanalytique matérialise ce défaut mémoriel sous l'aspect d'un récit écrit, un « support »[25] peu détaillé[26],[27]. Ce phénomène psychique est également appelé « amnésie intermittente »[28].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Sigmund Freud, Le trait d'esprit et sa relation à l'inconscient, Paris VIIe, Presses Universitaires de France (OCF-P), , p. 75 et 234-235.
  2. Christian Godin, La totalité : Volume 0, édition Champ Vallon, , 189 p. (lire en ligne), page 39, annotation 1.
  3. La même note 2 de la p. 235 dans OCF.P, VII, renvoie à L'interprétation du rêve, dans OCF.P, IV, p. 155.
  4. Octave Mannoni, « Astolfo et Sancho », dans Mannoni, Major, Donnet et al., Pouvoirs, Gallimard, , 255 p. (lire en ligne), page 11.
  5. Octave Mannoni, Un commencement qui n'en finit pas : Transfert, interprétation, théorie, Seuil, 192 p. (lire en ligne)
  6. (en) Kathleen Weiler, « The dreamworks of autobiography », dans Kathleen Weiler, Feminist Engagements : Reading, Resisting, and Revisioning Male Theorists in Education and Cultural Studies, Routledge, , 286 p. (lire en ligne), pages 96 à 98.
  7. (en) Julian Wolfreys, « Overdetermination », dans Julian Wolfreys, Critical Keywords in Literary and Cultural Theory (lire en ligne), pages 177 et 178.
  8. Roger Dadoun, « Le travail du rève : déplacements, condensations, renversements et autres figures », dans Roger Dadoun, Sigmund Freud, Archipel, , 576 p. (lire en ligne).
  9. Didier Anzieu, « Le rêve de l'injection faite à Irma (24 juillet 1895) » au chapitre II. — « La découverte du sens des rêves » dans L'auto-analyse de Freud — et la découverte de la psychanalyse, 1975, p. 187-217.
  10. Robert C. Colin, « Le rêve de « l'injection faite à Irma » et le mythe biblique de la création de la psychanalyse » », Le Coq-héron, vol. 4, no 191,‎ , paragraphe 3 (DOI 10.3917/cohe.191.0065., lire en ligne).
  11. Jacques Mousseau (dir.) et Jean-François Moureau, L'inconscient : De Freud aux techniques de groupe, RETZ, , 596 p. (lire en ligne), page 190.
  12. Didier Anzieu, L'auto-analyse de Freud , 1975, p. 206-207.
  13. J. Derrida, Résistances — de la psychanalyse, p. 19.
  14. (en) John Sallis, Logic of Imagination : The Expanse of the Elemental, Indiana University Press, , 286 p. (lire en ligne), page 124.
  15. Traduction en français du texte de Freud rapportée par Jacques Derrida dans Résistances — de la psychanalyse, p. 19. Dans une note de Résistances, p. 16, Derrida a précisé l'édition de L'interprétation des rêves à laquelle il se rapporte : « Freud, La science des rêves, trad. française I. Meyerson, Paris, PUF, 1950, p. 95. (Nous nous référerons désormais à cette édition en en modifiant parfois la traduction) [Ajout de Derrida]. ».
  16. a et b Joël Birman, « Écriture et psychanalyse : Derrida, lecteur de Freud », Figures de la psychanalyse, ERES, vol. 1,‎ , pages 201 à 218 (DOI 10.3917/fp.015.0201, lire en ligne).
  17. a et b J. Derrida, Résistances, p. 17.
  18. Marcel Rockwell, « Trauma avec reprise sans répétition : Syndrome d'illusion de saisie (du Réel) », Analyse Freudienne Presse, vol. 1, no 16,‎ , paragraphe 75 (DOI 10.3917/afp.016.0045., lire en ligne).
  19. J. Derrida, Résistances, p. 46-47.
  20. Francesca Manzari, Ecriture derridienne : entre langage des rêves et critique littéraire, Peter Lang, , 389 p. (lire en ligne), pages 23, 24 et 25
  21. Marian Hobson, « Dans la caverne de Platon : Heidegger, Derrida », dans Collectif, Forme, difforme, informe, vol. 85, Larousse, coll. « Littérature », (DOI 10.3406/litt.1992.2601, lire en ligne), paragraphe « Le non-dit de Platon », pages 55 à 48.
  22. Jean-Louis Bonnat, « Freud et l'écriture », dans collectif, Le réel implicite, vol. 62, Larousse, coll. « Littérature », (DOI 10.3406/litt.1986.2270, lire en ligne), pages 48 à 64.
  23. (en) Benoît Dillet, The Edinburgh Companion to Poststructuralism, Edinburgh University Press, , 546 p. (lire en ligne), page 502.
  24. François Hartog, « Les Grecs égyptologues : L'identité de l'autre », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 41e année, no 5,‎ , page 958 (DOI 10.3406/ahess.1986.283326, lire en ligne).
  25. Philippe Beck, Contre un Boileau : Un art poétique, Fayard, , 480 p. (lire en ligne).
  26. Roland Coutanceau et Joanna Smith, « Le psychotraumatisme à la lumière des neurosciences », dans Roland Coutanceau et Joanna Smith, Violences aux personnes : Comprendre pour prévenir, Dunod, coll. « Repérages - psychologie », , 260 p. (lire en ligne), page 71.
  27. Bernard Forthomme, Une logique de la folie : reprise de Gilles Deleuze, Editions L'Harmattan, , 281 p. (lire en ligne), pages 29 et 30.
  28. Simon-Daniel Kipman, L'Oubli et ses vertus, Albin Michel, , 240 p. (lire en ligne), p. Le monde bizarre des amnésies.
  29. Jacques Derrida, « La Pharmacie de Platon », dans La Dissémination, , p. 124-125

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Sigmund Freud
  • Anzieu Didier, « Le rêve de l'injection faite à Irma », dans L'auto-analyse de Freud — et la découverte de la psychanalyse, Paris, PUF, (1re éd. 1959).
  • Jacques Derrida
  • Ignace Meyerson et Marinette Dambuyant, « Un type de raisonnement de justification », Journal de psychologie, no 4,‎
    Selon ces auteurs, le raisonnement en chaudron est particularisé « par la succession orientée des arguments d'une part, et le cumul avec le renforcement qui le caractérise ». « Ce qu'on veut écarter, ce n'est pas le fait, mais un reproche. On veut modifier le sentiment ou le jugement de l'interlocuteur [...] sur une cause que l'on défend. »
  • Dominique Ducard, « De la subjectivité dans le raisonnement : justification et pseudo-explication », dans Entre grammaire et sens, Ophrys,

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]