Domaine congéable

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Le domaine congéable ou convenant était un type de contrat entre propriétaire terrien et exploitant agricole, très fréquent en Basse-Bretagne, surtout en Cornouaille et au Trégor.

Définition[modifier | modifier le code]

Le bail à domaine congéable (ou bail à convenant) est une convention par laquelle le propriétaire d'un bien rural, généralement le seigneur, cède à un preneur, moyennant un fermage annuel, la jouissance de la tenure, y compris la propriété des « superficies », ce que le tenancier dit domanier y plante (productions agricoles, arbres fruitiers, etc..) ou construit (maison, granges, bâtiments divers, fossés), le propriétaire se réservant toutefois les meilleurs arbres (bois d'œuvre), à la condition que lors du congédiement (départ du tenancier ou convenancier), le propriétaire bailleur en reprendra possession pleine et entière en échange du versement d'une indemnité.

  • Le bailleur qualifié de « foncier » possède les terres ainsi que les arbres des espèces nobles (hêtre...).
  • Le fermier dit « domanier » (ou « colon », ou « convenancier ») est propriétaire des édifices et superficies : bâtiments, fosses et talus, ainsi que des arbres appartenant aux espèces non nobles.

Un bail est signé pour une durée de 9 ans et donne lieu au versement d'une commission, équivalente en général à un an de fermage, mais le propriétaire peut en fait congédier son domanier selon son bon plaisir. Le domanier verse chaque année à la Saint-Michel une rente fixe dite « convenancière » au foncier. Le convenancier doit payer en plus tous les ans des redevances en nature : le champart (généralement une gerbe sur 12 pour le seigneur sur les récoltes de seigle, froment, avoine… plus un mouton et quelques poulets... (en plus la dîme est due au clergé) et environ une semaine de battage gratuit pour la moisson des terres du propriétaire.

Lorsque le foncier veut congédier le domanier, il doit faire réaliser une estimation des édifices et superficies matérialisée par un acte de mesurage et prisage. La somme estimée doit alors être remboursée par le foncier au moment du congément (congédiement). En pratique, les changements de tenanciers étaient rares ; ils étaient souvent la conséquence de la division du patrimoine entre plusieurs héritiers. Le tenancier était généralement un paysan prospère, son patrimoine (la valeur des édifices) pouvant se monter à plusieurs milliers de livres (avant la Révolution française). Sa famille était souvent installée dans la même exploitation depuis de nombreuses générations.

Le domanier pouvait affermer son exploitation ce qui était fréquemment pratiqué en cas d'indivision.

Jacques Bebin, régisseur du comte de Piré[1], a décrit ainsi le principe du bail[2] du domaine congéable[3] dans une lettre destinée aux descendants du prince d'Arenberg, en 1783, à propos de biens qu'ils possédaient dans la paroisse de Saint-Evarzec :

« Le titre de convenant ou domaine congéable est un contrat synallagmatique, c'est-à-dire obligatoire de part et d'autre par lequel le propriétaire d'un héritage, en retenant la propriété du fonds, transporte et aliène les édifices et superficies, c'est-à-dire les maisons, bâtiments de toute espèce et les fossés [en fait talus], soit en terre, soit en pierre, qui dès lors prennent le nom de droit réparatoire, moyennant une certaine redevance, avec faculté perpétuelle de congédier, c'est-à-dire d'expulser le preneur en lui remboursant ses améliorations. Celui-ci ne peut grever le fonds, c'est-à-dire bâtir sans permission du seigneur foncier (autrement dit du propriétaire) et détériorer sa foncialité. Toutes innovations, novalités sans consentement du propriétaire sont prohibées[4]. C'est le motif pour lequel le colon est obligé dans ses lettres recognitoires ou déclarations de rapporter les dimensions jusqu'aux pieds et pouces, le nombre des pignons, longères, murs de refend, avec leur longueur, laise [largeur] et hauteur, les cheminées, portes, fenêtres, escaliers et les matériaux dont ils sont construits. (...) Ainsi [le propriétaire garde] la propriété des bois à merrain bois d'œuvre (...), des colombiers, des garennes, le droit d'expulser le colon, soit en vendant les superficies faute de paiement des redevances, l'assujettissement aux corvées et au fournissement de lettres recognitoires, tels sont les attributs naturels de la dominité convenancière, par la seule force de l'usement et sans stipulation dans les baux[5]. »

Historique[modifier | modifier le code]

Avant la révolution française[modifier | modifier le code]

Le régime du domaine congéable a été sans doute mis en place vers la fin du Moyen Âge pour inciter les fermiers à défricher les terres et construire les bâtiments agricoles : les améliorations apportées par le fermier augmentaient d'autant l'indemnité versée en cas de congément. Au XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle, les fonciers ont souvent introduit des clauses restreignant les améliorations que pouvaient apporter le domanier, pour ne pas avoir à verser une indemnité majorée. La flambée du prix des terres agricoles durant le XVIIIe siècle avait accru le nombre de congéments. Pour cette raison et parce que l'expulsion touchait des fermiers qui pouvaient considérer ces terres comme les leurs, ce type de contrat fut stigmatisé à la Révolution française comme un reliquat féodal.

Impact de la Révolution française[modifier | modifier le code]

Le système était très contesté et lors de la rédaction des cahiers de doléances, la plupart des paroisses en réclament la suppression, mais le système n'est pas aboli lors de la nuit du 4 août. Le domaine congéable ou bail à convenant fut en effet reconnu et admis par la loi du [6]. Le mécontentement est alors fort, mais le système n'est supprimé que le [7]. La loi du offrait la faculté aux preneurs (colons) de racheter les rentes convenancières. Cette loi déclarant dans son préambule que « la tenure connue sous les noms de convenant ou domaine congéable participe de la nature des fiefs et qu’il est instant de faire jouir le domanier de l’abolition du régime féodal ». À la suite, le décret du 17 juillet 1793 atteignit les rentes convenancières qui se trouvèrent supprimées sans indemnités. Cependant, ces lois furent abrogées par la loi du 9 brumaire an VI qui reconnaissait ainsi le caractère non féodal du bail à convenant, le preneur n’étant « qu’un fermier du fond ».

Après la Révolution française[modifier | modifier le code]

Le bail à convenant fut encore pratiqué durant une grande partie du XIXe siècle. Le bail à domaine congéable existe toujours en droit français. En effet, le titre III du livre IV « des baux ruraux », du code rural, est intitulé « Du bail à domaine congéable ». Il comprend les articles L431-1 à L431-23 qui ont été créés par le décret no 83-212 du 16 mars 1983 portant révision du code rural en ce qui concerne les dispositions législatives relatives aux baux ruraux.Cependant la faculté de donner congé a été supprimée par la loi du 16 septembre 1947[8].

La quiévaise[modifier | modifier le code]

La quévaise était un type particulier de bail à domaine congéable propre à certains domaines ecclésiastiques de la région des monts d'Arrée.

Article détaillé : Abbaye du Relec.

Impact sur la toponymie[modifier | modifier le code]

En Bretagne, particulièrement dans le Trégor, de nombreux lieux-dits se nomment Convenant X..., c'est la trace toponymique de l'existence d'anciens convenants[9].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre-Marie de Rosnyvinen (1739-1802)
  2. Ce bail suppose l'établissement d'un état des lieux détaillé pour le fonds et le "pourpris" (l'habitation et son entourage, parfois clôturé
  3. L'avantage essentiel du domaine congéable résidait à l'origine dans la longue durée des baux qui équivalait à celle de la vie active d'une génération, mais progressivement, surtout au XVIIIe siècle, les propriétaires ont raccourci cette durée jusqu'à une limite de neuf ans ; à chaque renouvellement le propriétaire recevait une commission dont le montant n'était pas déduit pour autant des redevances, mais dont le paiement était échelonné sur les neuf années du bail
  4. Le preneur s'interdit de bâtir sans permission du propriétaire des édifices qui rendraient le congédiement plus onéreux
  5. Jean Allouis, "Saint-Evarzec, d'hier à demain", tome 1, 1991, Imprimerie régionale, Bannalec, [ (ISBN 2-9505606-0-1)]
  6. Le conventionnel Alain Bohan fut chargé d'un rapport sur le domaine congéable, et prépara la loi portant sur l'abolition de celui-ci.
  7. Campagnes rouges de Bretagne, par Ronan Le Coadic, Éditions Skol Vreizh, p. 28.
  8. Droit civil, les Biens, par François Terré et Pierre Simler, 6e éd. Paris Dalloz 2002.
  9. Le système de Convenant et la toponymie Bretonne, consultable http://cessonais.free.fr/htp/plestin/convenant.pdf

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Introduction à l'étude des lois relatives aux domaines congéables, et commentaire à celle du 6 août 1791, par M. Carré, Duchesne éditeur, Rennes, 1822.
  • Neuf ans de procès pour un congément, par Gaston Fraboulet, dans Société d'émulation des Côtes-du-Nord, 1888, p. 115-164. Analyse par un juge d'instruction d'un procès ayant duré de 1835 à 1842, concernant un héritage de cinq tenues à domaine congéable en la commune de Kerlaz.
  • Jean-Marie Baudouin de Maison-Blanche , par René Kerviler, in Mémoires de la Société d'émulation des Côtes-du-Nord, 1885.
  • Répertoire de législation, de doctrine et de jurisprudence, par Dalloz aîné, tome 38 – 1857 – page 394.
  • Traité des droits d'usufruit, d'usage, d'habitation et de superficie de Jean Baptiste Victor Proudhon – 1833 – p. 108 et s.
  • Les vicissitudes du domaine congéable en Basse-Bretagne à l'époque de la Révolution, Léon Dubreuil, 1915
  • La question du domaine congéable dans l'actuel Finistère à la veille de la Révolution" par Alain Le Bloas, Annales historiques de la révolution française no 331, janvier-mars 2003.
  • L'exploitation des terres agricoles en Droit coutumier breton (XIVeXIXe siècles) , par Thierry Hamon, actes des Journées internationales du Droit de Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2006.
  • Le domaine congéable dans la seigneurie de Corlay , par Julien Fanen, in Mémoires l'année 2010 de la Société d'émulation des Côtes-d'Armor, 2011.