Blocage de Wikipédia en Turquie en 2017

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Le logo affiché par Wikipédia en turc à la suite du blocage, avec une barre de censure sur le texte.

Le blocage de Wikipédia en Turquie en 2017 est l'impossibilité pour tous les internautes de Turquie d’accéder à toutes les versions de l’encyclopédie numérique en ligne à partir du 29 avril 2017, la Turquie accusant Wikipedia de participer à une campagne de dénigrement du pays. Le blocage survient dans un contexte politique marqué par une tentative de coup d’État en 2016 puis des purges politiques en 2016 et 2017. Il suit de peu un référendum constitutionnel qui vise à concentrer et élargir les pouvoirs présidentiels et dont les résultats, favorables au président en place, sont contestés. Antérieurement, Wikipédia avait fait l'objet de blocages partiels de la part des autorités turques.

Déroulement[modifier | modifier le code]

Évolution des consultations de Wikipédia en turc de début février à début mai 2017, montrant une chute d'environ 80 % à partir du 29 avril.

Mise en place du blocage[modifier | modifier le code]

Le matin du , le groupe de surveillance Turkey Blocks (en)[1] rapporte qu'une ordonnance administrative provisoire bloque l'accès à toutes les éditions linguistiques de Wikipédia en Turquie[2].

Reuters et la BBC rapportent ensuite que les autorités turques ont bloqué l'accès à Wikipédia dans tout le pays depuis 5 heures GMT. Aucune raison n'est donnée par les autorités turques de l'information :

After technical analysis and legal consideration based on the Law Nr. 5651 (governing the internet)], an administrative measure has been taken for this website[3],[4].

« Après une analyse technique et des considérations légales basées sur la loi 5651 (régissant internet), une mesure administrative a été prise pour ce site. »

Annonce des motifs[modifier | modifier le code]

Voice of America rapporte que les médias turcs ont expliqué que le blocage était le résultat de contenus reliés au terrorisme (terror-related content)[5]. Se référant à un mail du ministère des Transports, des Affaires maritimes et de la Communication, l'agence turque Anadolu Agency rapporte que le blocage était dû à des articles et des commentaires alléguant que la Turquie serait proche de groupes terroristes. Le ministère déclare : « au lieu de se coordonner contre le terrorisme [...] une partie des sources d'information mènent une campagne de dénigrement de la Turquie dans l'arène internationale (Instead of coordinating against terrorism, it has become part of an information source which is running a smear campaign against Turkey in the international arena[6]. »

Suites[modifier | modifier le code]

Selon la BBC, le journal turc Hurriyet rapporte qu'Ankara a demandé à Wikipédia de retirer le contenu jugé offensant, ajoutant que l'accès serait rétabli si elle acceptait de satisfaire aux demandes turques[4].

Plus tard, dans la même journée, la mesure administrative est validée par un jugement de la première chambre criminelle d'Ankara (Ankara 1st Criminal Court of Peace)[7] bloquant Wikipédia à titre de mesure de protection[1].

La Turquie demande que les sites internationaux prennent des mesures afin d'avoir des bureaux dans le pays, qu'ils respectent les lois internationales, qu'ils respectent les décisions judiciaires et qu'ils ne prennent pas part à une quelconque campagne de dénigrement en Turquie[6].

La Wikimedia Foundation, l'institution de support de Wikipédia, estime qu'il est de son devoir de garder le site consultable en Turquie et pousse à un examen juridique de la décision[8]. Le , la justice turque refuse le recours de la fondation[9]. Les autorités turques demandent la suppression de certains articles pour lever le blocage de Wikipédia[10].

Les utilisateurs indiquent qu'ils ne peuvent accéder à Wikipédia que grâce à des outils tels qu'un VPN[11],[12].

Contexte[modifier | modifier le code]

Conjoncture politique turque[modifier | modifier le code]

Le blocage des accès au site encyclopédique s'inscrit dans le contexte général de la période de purges politiques ouverte par la tentative de coup d'État de 2016. C'est, plus précisément, l'un des éléments d'une vague de mesures prises à la suite des mouvements de contestation suscités par le résultat du référendum constitutionnel du 16 avril 2017, qui a approuvé à une majorité de 51,4 % un renforcement des pouvoirs présidentiels[13]. Ces mesures constituent, selon les termes du Monde, « une étape supplémentaire dans la censure et la répression »[14].

Le même jour que le blocage de l'accès à Wikipédia, marquant sous une autre forme une réduction de l'espace d'expression[13], un décret pris en vertu de l'état d'urgence en vigueur depuis le coup d'État manqué interdit les émissions télévisées et radiophoniques de rencontres amoureuses. Les partisans de l'AKP au pouvoir appelaient de leurs vœux cette mesure, au nom de l'intérêt général et de la protection de l'institution familiale. Le vice-Premier ministre Numan Kurtulmuş avait annoncé au mois de mars qu'elle était en préparation[14].

Dans le même temps, un deuxième décret révoque 3 974 fonctionnaires nommément désignés, dont un quart environ dépendant du ministère de la Justice et un autre de l'armée. En outre, près de 500 universitaires sont limogés de leurs emplois dans les institutions officielles. Ces mesures suivent de près une précédente purge dirigée contre les partisans présumés du prédicateur Fethullah Gülen, considéré par le gouvernement comme le responsable de la tentative de coup d'État ; purge qui s'était traduite, le 26 avril, par l'arrestation d'un millier de personnes et la suspension de plus de 9 100 policiers[14]. Au total, au moment des faits, plus de 100 000 employés de la fonction publique en ont été exclus depuis l'été 2016[13].

Situation d'Internet en Turquie[modifier | modifier le code]

Capture d'écran de Wikipédia en turc en juin 2015, affichant un bandeau de protestation contre la censure.
Pourcentage d'internautes dans la population turque[15]
Année 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014
% 14,58 15,46 18,24 28,63 34,37 36,40 39,82 43,07 45,13 46,25 51,04

Le pourcentage d'internautes dans la population turque a fortement progressé de 2004 à 2014, passant de 14,58 % à 51,04 %. Le droit de l'Internet est régi dans le pays par la Loi no 5651, aussi appelée « Loi sur la réglementation des publications sur Internet et la prévention des crimes commis par le biais de telles publications »[16], adoptée en 2007 puis renforcée par plusieurs amendements.

Censée initialement s'appliquer aux litiges de propriété intellectuelle[17], la loi autorise à bloquer l'accès à un site ou à faire supprimer un contenu sans attendre la décision d'un juge, lorsque peut être invoquée la protection de l'ordre public ou de la sécurité nationale[18]. Les autorités ont bloqué à plusieurs reprises l'accès aux réseaux sociaux populaires en Turquie, comme Facebook et Twitter, à l'occasion de manifestations d'opposition au régime, ou pour contrer la diffusion d'informations sur la corruption, ou lors d'attaques terroristes[17].

En 2011, l'association Reporters sans frontières estime à plus de 7 000 le nombre de sites internet bloqués[19]. Le site YouTube, pour sa part, est bloqué pendant près de trois ans[20]. Au 6 mars 2016, en 8 ans d'application de la loi, ce serait au total 67 818 sites qui auraient été bloqués, dont YouTube, Vimeo, Twitter, Dailymotion, Blogger et Wordpress[21].

Situation de Wikipédia[modifier | modifier le code]

Versions de Wikipédia consultées en Turquie (février 2017)

  •      en turc (79,3 %)
  •      en anglais (17 %)
  •      en arabe (1,1 %)
  •      autres (2,6 %)
Articles détaillés : Wikipédia en turc et Censure de Wikipédia.

Avec environ 80 % des consultations, l'édition de Wikipédia en langue turque est de très loin la plus utilisée dans le pays, Wikipédia en anglais représentant l'essentiel du cinquième restant. Parmi les autres éditions, seule Wikipédia en arabe dépasse 1 %[22].

Auparavant, le site n'avait fait l'objet que de restrictions d'accès partielles. Il était ainsi apparu en novembre 2014 que les articles en turc sur le vagin et le pénis humain n'étaient plus accessibles aux utilisateurs du principal fournisseur d'accès national, TTNET (en) : celui-ci en avait rejeté la responsabilité sur l'administration de tutelle, qui avait de son côté nié toute intervention[23].

La Turquie n'est pas le seul pays où Wikipédia fait l'objet de l'attention des gouvernants : le site de l'hebdomadaire Le Vif relève ainsi que quelques jours après le blocage turc, les autorités chinoises annonçaient pour 2018 le lancement de leur propre encyclopédie en ligne, reprenant une démarche que la Russie avait envisagée en 2014[24].

Réactions[modifier | modifier le code]

Dans les médias sociaux[modifier | modifier le code]

D'après New Delhi Television Limited (NDTV), la décision de blocage a provoqué de fortes réactions dans les médias sociaux[25]. Dans un tweet, le cofondateur de Wikipédia, Jimmy Wales, a apporté son soutien à ceux qui voient dans la décision de blocage une censure, estimant que

Access to information is a fundamental human right. Turkish people I will always stand with you to fight for this right[26],[11],[27].

« L'accès à l'information est un droit humain fondamental. Je serai toujours aux côtés du peuple turc qui combat pour ce droit. »

En Turquie[modifier | modifier le code]

Annulation d'une invitation faite à Jimmy Wales[modifier | modifier le code]

Le 2 mai 2017, la municipalité d'Istanbul retire le nom de Jimmy Wales, un des fondateurs de Wikipédia, de la liste des invités à l'exposition mondiale des villes, devant se tenir à Istanbul du 15 au 18 mai[28]. Wales espérait cependant participer malgré le blocage de Wikipédia, déclarant :

I am looking forward to the visit. Istanbul is one of my favorite cities[29],[30].

« J'attends cette visite avec impatience. Istanbul est l'une des villes que je préfère. »

Critiques du blocage[modifier | modifier le code]

Les parlementaires du Parti républicain du peuple ont critiqué le blocage estimant qu'il mettait « Turkey in line with North Korea » (« la Turquie au même niveau que la Corée du Nord ») ; Barış Yarkadaş (en) estime, quant à lui, que le blocage constitue « une censure et une violation du droit à l'information »[31].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) « Wikipedia blocked in Turkey », Turkey Blocks (consulté le 29 avril 2017)
  2. (en) Agence France-Presse, « Turkish authorities block access to Wikipedia », Special Broadcasting Service, (consulté le 29 avril 2017).
  3. (en) « Turkey blocks access to Wikipedia », Reuters
  4. a et b (en) « Turkish authorities block Wikipedia without giving reason », BBC News, (consulté le 29 avril 2017)
  5. (en) « Monitors: Turkey Blocks Access to Wikipedia », Voice of America,
  6. a et b (en) « Turkey: Wikipedia blocked for disregarding the law », Anadolu Agency, (consulté le 29 avril 2017)
  7. (en) « Wikipedia blocked in Turkey », sur turkeyblocks.org,
  8. (en) « Turkey blocks Wikipedia over an alleged 'smear campaign' », Engadget (consulté le 29 avril 2017)
  9. « Turquie: le déblocage de Wikipédia refusé », Le Figaro (consulté le 5 mai 2017)
  10. « La justice turque refuse de lever le blocage de Wikipédia », La Croix,‎ (ISSN 0242-6056, lire en ligne)
  11. a et b (de) « Türkei blockiert Wikipedia-Zugang », Deutsche Welle (consulté le 29 avril 2017)
  12. (de) « Internet-Zensur unter Erdogan: Türkei blockiert Wikipedia », FOCUS Online (consulté le 29 avril 2017)
  13. a, b et c Delphine Minoui, « Turquie : après le référendum, Erdogan durcit son régime », Le Figaro,‎ , p. 17 (ISSN 0182-5852, résumé, lire en ligne)
  14. a, b et c « Ankara franchit une étape supplémentaire dans la censure et la répression », sur Le Monde.fr,
  15. (en) ITU - Free statistics, Union internationale des télécommunications
  16. (en) « Law No. 5651 on Regulating Broadcasting in the Internet and Fighting Against Crimes Committed through Internet Broadcasting (version 2008) », sur wipo.int
  17. a et b « La Turquie censure l’accès à Wikipédia », La Croix,‎ (ISSN 0242-6056, lire en ligne)
  18. « Turquie : le gouvernement bloque l'accès à Wikipedia », sur Le Monde du droit,
  19. « La censure du Net en Turquie tellement excessive qu’elle sombre dans le ridicule », sur fr.rsf.org,
  20. « Turquie : manifestations pour l'Internet libre », sur terrafemina.com,
  21. (en) « New access ban regime proposed for Law 5651  » [PDF], sur elig.com,
  22. (en) « Wikimedia Traffic Analysis Report - Wikipedia Page Views Per Country - Breakdown », sur stats.wikimedia.org,
  23. (en) « The Anatomy of Vagina Censorship in Turkey », sur Bianet - Bagimsiz Iletisim Agi,
  24. « Quand la Chine s'attaque à Wikipédia », sur Le Vif.be,
  25. (en) « Turkish Authorities Block Access To Wikipedia: Monitor », NDTV, (consulté le 29 avril 2017)
  26. (en) « Turkish court formally blocks access to Wikipedia », ABC News (consulté le 29 avril 2017)
  27. (en) « Jimmy Wales on Twitter », Twitter, (consulté le 1er mai 2017)
  28. (en) « Days after banning Wikipedia, Turkey disinvites founder from Istanbul expo », Turkey Purge, (consulté le 3 mai 2017)
  29. (en) Ahmet Can, « Wikimedia Foundation appeals court ruling blocking Wikipedia in Turkey », Hurriyet Daily News,
  30. (en) « Istanbul cancels invite for Wikipedia founder Jimmy Wales after ban », Deutsche Welle, (consulté le 3 mai 2017)
  31. (en) Zeynep Bilginsoy, « Access to Wikipedia blocked by government in Turkey », sur chicagotribune.com (consulté le 29 avril 2017)

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]