Année de l'Hégire

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L'année de l'Hégire ou année hégirienne, abrégée AH (en latin : Anno Hegirae, « en l'Année de l'Hégire »), est le système de numérotation des années (ou ère calendaire) utilisé dans le calendrier musulman. Dans ce système, l'année compte 354 ou 355 jours, et compte donc environ onze jours de moins qu'une année solaire.

Après une période où elle signifiait autre chose, cette date renvoie à l'année de l'Hégire (arabe : هِجْرَة hijra), c'est-à-dire l'émigration de Mahomet et de ses compagnons vers la ville de Médine en 622, et elle inaugure l'ère musulmane, également appelée ère de l'Hégire. En arabe, AH est symbolisé par la lettre hâ' / هـ (en forme initiale, et non pas isolée ه). L'année 2020, par exemple, correspond aux années islamiques 1441-1442.

Définition[modifier | modifier le code]

Les concepteurs du calendrier islamique ont choisi cette année comme l'année de départ de la numérotation des années qui reçoit l'appellation « première année de [l'ère] de l'Hégire ». Cela se traduit en latin par Anno Hegirae 1, c'est-à-dire « en l'an 1 de l'Hégire ». En latin, anno est le cas ablatif du mot annus, année, et Hegirae, le génitif de Hegira. L'expression est abrégée AH, et le numéro d'année suit en principe l'abréviation : AH 1. Mais on trouve aussi communément 1 AH. En arabe, l'indication de l'année hégirienne se note au moyen de la lettre « هـ - hāʾ », première lettre du mot arabe : سَنَة هِجْرِيَّة (sana hijriyya - année hégirienne). On obtient ainsi, par exemple: 10 هـ (en l'an 10 de l'Hégire).

Le premier jour de l'an 1 de l'Hégire correspond au , noté « 1er mouharram » tandis que l'Hégire aurait eu lieu, selon les traditionnistes musulmans, quelque deux mois plus tard, le 8 de rabî`a al Awal (22 septembre 622)[1]. Khasayar Hazmoudeh indique que les partisans de Mahomet « quittèrent La Mecque à la fin de l'été 622 »[2]; et selon Ibn Hishâm, ils arrivent le 24 septembre (12 rabi al-awal 1) à Quba', un lieu situé à la lisière l'oasis de Yathrib [3],[4].

Par la suite, c'est sous le califat de Omar ibn al-Khattab que le premier jour de l'année lunaire où cette émigration eut lieu devint le point de départ de l'ère musulmane[2] et par là même du calendrier hégirien. Autrement dit, c'est l'année de l'hégire et non pas l'hégire elle-même qui a marqué le début de l'ère musulmane[3]. Cela marque, chez Umar, la volontée de créer une nouvelle ère et il n'est pas non plus impossible que cela ne reprenne pas une coutume connue ailleurs, celle de dater en fonction d'un règne[5].

Une définition tardive[modifier | modifier le code]

"L'un des écueils réside dans le fait que si ces documents [les documents anciens faisant mention d'une date] indiquent irréfutablement l'utilisation d'un nouveau calendrier, ils ne précisent nullement qu'il s'agisse du calendrier hégirien dans son acception définitive, même si le raccourci est tentant"[6]. Ainsi, Imbert identifie les graffiti donnant une date sous la forme "en l'an 24", comme étant le calendrier de l'Hégire[7]. Pourtant, cette ère musulmane est restée longtemps sans nom particulier[8].

Le terme hijra n'apparait que tardivement, en 977 pour la première attestation épigraphique et sa date d'apparition dans les colophons est inconnue. Un manuscrit, fini de copié en 989, évoque l' «hégire des Arabes » (hiǧrat al-ʿarab) et un autre de 1314 « l’hégire arabe », ce qui créait une ambiguïté sur l'interprétation comme l'Hégire de Mahomet[8]. Les inscriptions grecques des VIIe et VIIIe siècle évoquent, par exemple, l'ère nouvelle selon le terme « année des Arabes ». De même, les sources syriaques ne rattachent pas l'ère arabe au déplacement de Mahomet[8].

La seule ère ancienne identifiée en arabe est connue par deux papyrus égyptiens (datant de 662-3 et 676-7) : sanat qaḍā’ al-mu’minīn, ce que Ragib traduit par "juridiction des croyants" et qui semble être une "ère lunaire à mois solaires qui associait la chronologie musulmane au calendrier copte" à des fins de perception d'impôts[8]. Cette traduction a fait débat. Donner le traduit par l"'ère des croyants"[9]. Shaddel montre, à partir de chroniques anciennes, que cette formule est construite comme une date de règne de Mahomet comme chef de guerre. Elle pourrait être liée davantage à la fondation d'une communauté qu'à l'Hégire, même si ces deux faits sont chronologiquement contemporains[10]. Pour Tillier et Vanthieghem, en 2019, la découverte de nouveaux documents renforce le point de vue de Ragib. Ces auteurs préfèrent l'hypothèse selon laquelle "c'était un nom du calendrier impérial officiel, qui à l'origine pouvait ne pas faire référence à l'exode vers Médine de Mahomet, mais plutôt vers l'affirmation de sa souveraineté suite au traité d'al-Ḥudaybiyya"[11].

Pour Crone, ce n'est que quelques générations plus tard que l'Hégire va acquérir de l'importance et devenir le point de départ du calendrier. Cette identification du point de départ du calendrier avec l'Hégire pourrait, pour Donner, être une "coranisation" du vocabulaire potitico-administratif à l'époque des marwanides. Elle illustre l'importance pris par cet événement[10] et la volonté d'associer a posteriori à Mahomet la nouvelle pratique de datation[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) F. A. Shamsi, « The Date of Hijrah » in Islamic Studies, vol. 23, 1984, 189-224. [lire en ligne (page consultée le 18 octobre 2020)]
  2. a et b Khasayar Hazmoudeh, « Émigration », dans Mohammad Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », , 981 p. (ISBN 978-2-221-09956-8), p. 250-252
  3. a et b Dominique et Janine Sourdel, Dictionnaire de l'islam, Paris, PUF, , 1010 p. (ISBN 978-2130-47320-6), p. 345-346
  4. W. Montgomery Watt (trad. de l'anglais par F. Dourveil, S.-M. Guillemin et F. Vaudou), Mahomet, Paris, Payot, 1958 - 1959, 628 p. (ISBN 2-228-88225-9), p. 190
  5. Ch. Robin, "L'Arabie préislamique", Le Coran des Historiens, 2019, p.120 et suiv.
  6. Borrut, "De l'Arabie à l'Empire", Le Coran des Historiens, 2019, p. 249 et suiv.
  7. Frédéric Imbert, "Califes, princes et poètes dans les graffiti du début de l‟Islam", Romano-arabica XV, Bucarest, 2015, p. 59 et suiv.
  8. a b c et d Yūsuf Rāġib "Une ère inconnue d’Égypte musulmane : l’ère de la juridiction des croyants", AnIsl41 (2007), p. 187-207 [lire en ligne (page consultée le 1 décembre 2020)]
  9. Donner, Fred M. Muhammad and the Believers: At the Origins of Islam, Cambridge: Harvard University Press, 2010, p.177.
  10. a et b M. Shaddel, « “The Year According to the Reckoning of the Believers”: Papyrus Louvre inv. J. DavidWeill 20 and the Origins of the hijrī Era" », Der Islam, 2018, 95 (2), p. 291–311. [lire en ligne (page consultée le 1 décembre 2020)] / DOI:https://doi.org/10.1515/islam-2018-0025
  11. Mathieu Tillier et Naïm Vanthieghem, « Recording Debts in Sufyānid Fusṭāṭ: A Reexamination of the Procedures and Calendar in Use in the First/Seventh Century », in John Tolan (ed.), Geneses: A Comparative Study of the Historiographies of the Rise of Christianity, Rabbinic Judaism and Islam, London, Routledge, 2019, p. 148-188. [lire en ligne (page consultée le 1 décembre 2020)]
  12. Fred M. Donner, « Qur’ânicization of Religio-Political Discourse in the Umayyad Period », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 129,‎ , p. 79–92 (ISSN 0997-1327, DOI 10.4000/remmm.7085, lire en ligne, consulté le 4 décembre 2020)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]