Société segmentaire

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Une société segmentaire est en anthropologie un modèle de société divisée sur plusieurs niveaux hiérarchiques en de nombreuses composantes similaires, opposées entre elles à chaque niveau mais intégrées dans un niveau supérieur. Le modèle segmentaire a été appliqué à de nombreuses sociétés en particulier africaines et arabes.

Division et complémentarité organisent la société segmentaire[modifier | modifier le code]

Une société segmentaire est « formée d’une multiplicité de groupes qui s’emboîtent les uns dans les autres et dont le trait dominant réside dans les relations qui s’instaurent entre eux »[1]. Ainsi dans une société présentant une segmentation en familles, clans et tribus, les familles s’opposent entre elles mais se rassemblent dans un même clan, opposé à son tour à d’autre clans etc. Selon Evans-Pritchard, une société segmentaire est donc organisée par des mouvements de « fission » et de « fusion ». Organisée par l’emboîtement hiérarchique des segments et leur opposition complémentaire une société segmentaire ne présente pas de pouvoir centralisé (elle est dite acéphale[2]) et est relativement égalitaire. L’appartenance à un segment est souvent déterminée par le statut généalogique de la personne, de la famille, du clan… L’individu a donc autant de points de référence qu’il y a de niveau de segmentation. L’organisation segmentaire concerne de nombreuses sociétés nomades.

Histoire de la notion[modifier | modifier le code]

Émile Durkheim a introduit le terme segmentaire dans La division du travail social (1893) pour décrire les organisations tribales. L’organisation segmentaire est pensée dans un cadre évolutionniste, la société segmentaire est issue de la horde et représente un état plus primitif que les sociétés stratifiées, elles-mêmes antérieures aux sociétés à état. La société segmentaire correspond pour Durkheim à une société organisée par une solidarité « mécanique »[3].

Le terme est ensuite utilisé par Meyer Fortes et Evans-Pritchard, mais sans référence immédiate à Durkheim. La description canonique d’une société segmentaire est celle d’Evans-Pritchard concernant les Nuer[4], la parenté organise la division sociale aux différents niveaux hiérarchiques. L’organisation segmentaire confronte des groupes de taille et de force comparables, ainsi elle limite l’étendue des conflits et encourage à la négociation[5].

La théorie de la segmentarité a été appliquée à plusieurs sociétés du Maghreb à la suite notamment des travaux d’Ernest Gellner[6]. Raymond Jamous a utilisé la notion de société segmentaire pour décrire la société Iqar’iyen au Maroc, en lui apportant toutefois un certain nombre de nuances. A la segmentation des lignages il ajoute des considérations territoriales. Les oppositions sont structurées par le domaine de l’interdit et par la notion d’honneur. Le cycle de la violence que peut entraîner ces oppositions est modéré par l’intervention des chorfa dont le prestige n’est pas assuré par l’honneur mais par le charisme, la grâce religieuse (baraka)[7].

Critiques[modifier | modifier le code]

Le modèle des sociétés segmentaires a reçu cependant un certain nombre de critiques. On lui a reproché son formalisme : privilégiant la logique structurelle il ne prendrait pas assez en compte la dimension historique ni la dimension économique[8] entraînant en conséquence une sous-estimation des rapports dominants-dominés. On a pu aussi lui reprocher de confondre la représentation théorique que les sociétés donnent d’elles-mêmes avec leur véritable organisation[9].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Lilia Ben Salem, « Intérêt des analyses en termes de segmentarité pour l’étude des sociétés du Maghreb », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1982, 33, p. 115
  2. Marcel Rainkin, Une introduction à la philosophie, Éditions du CEFAL,‎ 2002, p. 132
  3. C. Sigrist, « Segmentary Societies: The Evolution and Actual Relevance of an Interdisciplinary Conception », Mitteilungen des SFB 586 « Differenz und Integration », Segmentation und Komplementarität. Organisatorische, ökonomische und kulturelle Aspekte der Interaktion von Nomaden und Sesshaften, vol. 4, 2004, p. 4
  4. Evans-Pritchard, The Nuer, 1940.
  5. M. E. Meeker, « Magritte on the Bedouyins : Ce n’est pas une société segmentaire », Mitteilungen des SFB 586 « Differenz und Integration », Segmentation und Komplementarität. Organisatorische, ökonomische und kulturelle Aspekte der Interaktion von Nomaden und Sesshaften, vol. 4, 2004, p. 34-55 ; ici p. 37
  6. Saints of the Atlas, Londres, 1969. Voir le compte-rendu par Hamès Constant dans Archives des sciences sociales des religions, 1973, 36, p. 172-174lire en ligne.
  7. R. Jamous, Honneur et Baraka, les structures sociales traditionnelles dans le Rif, Cambridge University Press et M.S.H., Paris, 1981. Voir le compte-rendu de P.-R. Baduel dans Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1982, 34, p. 151-154lire en ligne
  8. Hamès Constant compte-rendu de E. Gellner, 1969 dans Archives des sciences sociales des religions, 1973, 36, p. 172-174lire en ligne.
  9. critique formulée notamment par E. Peters, 1967 ; voir M. E. Meeker, « Magritte on the Bedouyins : Ce n’est pas une société segmentaire », Mitteilungen des SFB 586 « Differenz und Integration », Segmentation und Komplementarität. Organisatorische, ökonomische und kulturelle Aspekte der Interaktion von Nomaden und Sesshaften, vol. 4, 2004, p. 34-55 ici p. 41

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893.
  • Meyer Fortes et Edward Evan Evans-Pritchard, African Political Systems, Londres, 1940.
  • Edward Evans-Pritchard, The Nuer. A Description of the modes of livelihood and political institutions of a Nilotic people, Oxford, 1940.
  • Emrys Peters, « Some Structural Aspects of the Feud among the Camel-Herding Bedouin of Cyrenaica », dans Africa. Journal of the Royal International African Institute, 37, 1967, p. 261-282.
  • Ernest Gellner, Saints of the Atlas, Londres, 1969.
  • Abdallah Hammoudi, « Segmentarité, stratification sociale, pouvoir politique et saints, réflexions sur la thèse de Gellner », Hesperis-Tamuda, 15, 1974, p. 147-180.
  • Raymond Jamous, Honneur et Baraka, les structures sociales traditionnelles dans le Rif, Cambridge University Press et M.S.H., Paris, 1981.
  • Lilia Ben Salem, « Intérêt des analyses en termes de segmentarité pour l’étude des sociétés du Maghreb », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1982, 33, p. 113-135lire en ligne.
  • Jean-Pierre Digard, « Jeux de structures. Segmentarité et pouvoir chez les nomade Baxtyâri d’Iran », L’homme, 1987, 27, 102, p. 12-53lire en ligne.
  • Christian Sigrist, « Segmentary Societies : The Evolution and Actual Relevance of an Interdisciplinary Conception », Mitteilungen des SFB 586 « Differenz und Integration », Segmentation und Komplementarität. Organisatorische, ökonomische und kulturelle Aspekte der Interaktion von Nomaden und Sesshaften, vol. 4, 2004, p. 3-31.
  • M. E. Meeker, « Magritte on the Bedouyins : Ce n’est pas une société segmentaire », Mitteilungen des SFB 586 « Differenz und Integration », Segmentation und Komplementarität. Organisatorische, ökonomische und kulturelle Aspekte der Interaktion von Nomaden und Sesshaften, vol. 4, 2004, p. 34-55.

Articles connexes[modifier | modifier le code]