Quatre sergents de La Rochelle

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Les quatre sergents de La Rochelle peu avant leur exécution.

Les quatre sergents de La Rochelle sont des jeunes soldats français, accusés sous la Restauration d'avoir voulu renverser la monarchie et guillotinés, en place de Grève, le .

Les comploteurs républicains[modifier | modifier le code]

Le 45e régiment de ligne, formé à Chartres en 1816, est dirigé de main de fer par le colonel Toustain, un ancien émigré, qui a chassé tous les anciens capitaines de l’Empire pour les remplacer par des incompétents acquis à la royauté. Les sous-officiers, nostalgiques de la Grande Armée napoléonienne, lui sont très hostiles[1]. Dès 1821, sous la Restauration, le 45e régiment d’infanterie en garnison à Paris inquiète les autorités militaires et civiles à cause de son mauvais esprit. En particulier, les soldats refusent de crier « Vive le Roi ». Aussi, afin de couper le régiment des mauvaises influences politiques (la caserne se situe en plein Quartier latin de Paris où les étudiants entretiennent la contestation), il est transféré à La Rochelle en janvier 1822.

Comme nombre de militaires hostiles à la Restauration monarchique, quatre jeunes sergents nommés Jean-François Bories, Jean-Joseph Pommier, Marius-Claude Raoulx et Charles Goubin, âgés respectivement de 26, 25, 24 et 20 ans[2], ont fondé dans leur unité une vente de carbonari[3].

François Bories, qui avait du charisme, recrute parmi les sous-officiers et soldats. Avant le départ pour La Rochelle, la plupart des sous-officiers du régiment appartiennent à la charbonnerie. Ils sont prêts pour l’insurrection, car ils sont sûrs que leurs hommes les suivront[4]. Quelque peu imprudents par leurs propos, les quatre compagnons sont repérés. Sur la route, à Orléans, Bories, provoqué dans une rixe par des soldats suisses, est mis aux arrêts au moment où on a le plus besoin de lui. L’insurrection est repoussée[4]. Fait inhabituel pour une simple rixe, à son arrivée à La Rochelle Bories est incarcéré à la tour de la Lanterne (aujourd’hui la tour des Quatre Sergents)[4]. L’insurrection du général Berton, en direction de Saumur, commence le 23 février, sans l’appui du 45e régiment. L’échec du général Berton sème le doute chez certains affiliés de la charbonnerie du 45e. En mars, le sergent-major Pommier qui, en l’absence de Bories, a pris le commandement de la vente, est arrêté à son tour. Le sergent Auguste Goupillon l’aide à s’évader quelques heures pour un rendez-vous secret avec le général Berton, en fuite[5]. Seulement Goupillon est repéré, on fait pression sur lui, le menaçant de mort. Il finit par livrer une confession écrite minimaliste, mais qui suffit à faire arrêter les principaux carbonari du régiment[5].

Pour l’exemple[modifier | modifier le code]

Le procès se déroule du 21 août au 5 septembre 1822[6]. C'est la cour d’assises de la Seine qui a été saisie de l'affaire au motif que le complot y a pris naissance et que plusieurs accusés résident à Paris. Au total, 25 accusés sont présents, les quatre sergents et 21 complices, dont des carbonari civils[6].

Comme ils en ont fait solennellement serment lors de leur adhésion les principaux accusés refusent de dénoncer leurs chefs, malgré pressions et promesses de grâce. Ils paient donc pour ces derniers, au premier rang desquels figure le célèbre marquis de La Fayette (1757-1834)[2]. Faute de mieux, l’avocat général se contente d’évoquer par de transparentes allusions ces hauts responsables de la Charbonnerie qui, dans l’ombre, tirent les ficelles d’une insurrection dont ils espèrent bien profiter sans prendre de risques :

« Où sont-ils ces seigneurs qui, dans l’insolence de leur turbulente aristocratie, disent à leurs serviteurs : – Allez tenter pour nous les hasards d’une insurrection dont nous sommes les actionnaires ! Nous paraîtrons au signal de vos succès… Si vous succombez dans une agression tumultueuse, nous vous érigerons, à grand bruit, des tombeaux ! »

Accusés de complot, les quatre sergents, Bories, Pommier, Goubin et Raoulx sont condamnés à mort. Pour les autres conjurés, trois sont condamnés à cinq ans de prison, un à trois ans, et trois à deux ans[6]. Selon l'usage, les condamnés à mort sont transférés à Bicêtre avant leur exécution. Ils y sont particulièrement surveillés par l'inspecteur général des prisons royaliste Vincent Bonneau, pour déjouer un possible projet d'évasion [7]. Ce projet d’évasion existe. La Fayette a réuni 70 000 francs pour corrompre le directeur de la prison, mais le projet est éventé[8]. Finalement les quatre militaires ne peuvent échapper au supplice et sont guillotinés le en place de Grève à Paris[9]. Jusqu’au bout, ils ont une attitude héroïque qui contribua à leur légende. On leur promet de sauver leur tête s’ils dénoncent leurs chefs, ils refusent[10]. En montant les marches vers la guillotine, tous crient : « Vive la liberté ! »[10]. Comme ils n'avaient participé à aucune rébellion, les quatre sergents ont été considérés comme des martyrs par l'opinion publique[2],[11]. La jeunesse romantique exalta le sacrifice des jeunes héros et l’opposition (républicaine et bonapartiste) exploita cette affaire contre le gouvernement de la Restauration[2].

Les « martyrs de la liberté »[modifier | modifier le code]

Des complaintes et des images entretiennent durablement le souvenir idéalisé des jeunes sacrifiés, dont le destin tragique et glorieux a fait des héros populaires : des saints républicains en quelque sorte. On conserve pieusement les traces (quelques gravures témoignant de leur idéal) de leur emprisonnement : à la Tour de la Lanterne de la Rochelle (qui finit par porter leur nom), à Sainte-Pélagie, puis à Bicêtre. « Aux Quatre Sergents de la Rochelle » : en se rebaptisant ainsi, des cabarets affichent leur opinion[12]. Des mains anonymes fleurissent longtemps l’emplacement du cimetière du Montparnasse où leurs dépouilles furent transférées en 1830, puis solennellement honorées en 1848. Un monument y perpétue leur souvenir (8e division), en bordure de la voie qui porte le nom d'« Allée des Sergents de La Rochelle ». Le 21 septembre 1830 une cérémonie en place de Grève rappela le sacrifice des quatre sergents.

La littérature a contribué à perpétuer le souvenir de cet épisode historique. Honoré de Balzac l'évoque dans La Peau de chagrin[13], dans Les Employés ou la Femme supérieure[14], ainsi que dans La Rabouilleuse :

« …la conspiration jugée, fut, comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne armée contre les Bourbons, car le procès des sergents de La Rochelle appartint à un autre ordre d'idées. À partir de 1822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août 1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments. Comme l'autre, elle resta complètement inconnue au Gouvernement royal. Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient bien des personnages, on ne livra qu'un détail à la Cour des Pairs[15]. »

Dans Melmoth réconcilié, l'un des quatre sergents est incarné dans le personnage de Léon[16].

Le 20 août 1863, les journaux parisiens signalent la mort d’une femme de 72 ans, surnommée la vieille au bouquet car elle porte toujours quelques fleurs épinglées à son foulard. De la défunte, on sait seulement qu’elle se prénomme Françoise. Pourquoi lui accorder un article ? On dit qu’elle fut la bonne amie d’un des quatre sergents de La Rochelle. Avant de grimper sur l’échafaud, un des condamnés (Bories selon les uns, Raoulx selon les autres) aurait réussi à lui envoyer un bouquet que, toute sa vie, l’inconsolable fiancée renouvela. Chaque jour précise-t-on encore, elle ne manquait d’aller se recueillir sur la tombe du cimetière du Montparnasse, voisin de son domicile[17].

Un demi-siècle après la décapitation des quatre jeunes hommes, des vengeurs profitent des troubles de la Commune pour assassiner le mouchard qui avait dénoncé ses camarades pour sauver sa propre tête : un certain Goupillon, ancien sergent, qui allait alors sur ses quatre-vingts ans[18]. Pourtant François Bories, à qui Auguste Goupillon avait avoué son rôle alors qu’ils étaient tous les deux emprisonnés à la Conciergerie, lui avait pardonné[19]. Bories savait que, lui à part, tous les conspirateurs avaient eu un moment de faiblesse et avoué une partie du complot[19].

Enfin, en mai 1968, des étudiants honorent la tombe de ceux qui, cent quarante six ans plus tôt, furent guillotinés pour haute trahison[réf. nécessaire].

Iconographie[modifier | modifier le code]

Au XIXe siècle, est publiée une grande quantité de gravures et d'images d’Épinal reproduisant les visages des quatre sergents et leur montée à l'échafaud.

Citons un médaillon tiré en bronze à l'effigie des quatre sergents de La Rochelle qui fut sculpté par David d'Angers en 1844. Un exemplaire en est conservé au musée Carnavalet (ND 5154).

Vers 1960, existait encore le café-restaurant, avec billard, Aux Quatre sergents, au 3 (?) boulevard Beaumarchais (4e arrondissement de Paris). Des restaurants Aux Quatre sergents existent encore à La Rochelle et à Champigny-sur-Marne.


Les quatre sergents de La Rochelle dans la littérature[modifier | modifier le code]

  • Les sergents de La Rochelle de Frédéric Preney-Declercq[20] ; le récit de la tentative de la charbonnerie pour sauver les quatre condamnés d'abord à Bicêtre, puis place de Grève, le jour de leur exécution.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 196-197
  2. a b c et d Dictionnaire encyclopédique d'histoire de Michel Mourre, Bordas, Paris, 1986, t.VII, p. 4273 (ISBN 2-04-015387-X) (notice BnF no FRBNF37700184)
  3. petit groupe de vingt membres qui envoyait des délégués à une assemblée nationale dont Gilbert du Motier de La Fayette fut le président. Dictionnaire encyclopédique d'histoire de Michel Mourre, Paris, 1986, t.II, p. 785 (ISBN 2-04-015382-9) (notice BnF no FRBNF37700184)
  4. a b et c Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 199-201
  5. a et b Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 210-213
  6. a b et c Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 219-245
  7. La police dévoilée tome II 1829 - page 15 et suivantes. (lire en ligne)
  8. Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 246
  9. Frédéric Preney-Declercq, Les sergents de La Rochelle - Paris et Strasbourg - 1822, Paris, Books and Demand, , 544 p. (ISBN 9782322040759), Pages 213 à 271
  10. a et b Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 250-254
  11. Dictionnaire encyclopédique en 10 volumes, Larousse, Paris, 1985, p. 9509 (ISBN 2031023098)
  12. On en comptait un fameux rue Mouffetard, à l'angle de la rue Saint-Médard, situé justement à quelques mètres de la caserne du Quartier-Latin (aujourd'hui Garde Nationale).
  13. Édition dite du Furne, vol. 14, p. 53, 57
  14. Furne, vol. 11, p. 300
  15. La Rabouilleuse édition Furne, vol.VI, p. 256
  16. Bibliothèque de la Pléiade, 1979, t. X, p. 113 (ISBN 2070108686)
  17. Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 255-257
  18. Georges Picot. Notice historique sur la vie et les travaux de Charles Renouard, (1794-1878), jurisconsulte, magistrat et homme politique], Compte-rendu des séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1902,volume 157, p. 49-92. 
  19. a et b Serge Janouin-Benanti, L'enfant sorcier, 3E éditions, , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5), p. 219-220
  20. Frédéric Preney-Declercq, Les sergents de La Rochelle (ISBN 9782322040759)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Léonce Grasillier, L’aventure des quatre sergents de La Rochelle, 1929 ;
  • Pierre-Arnaud Lambert, La Charbonnerie française, 1821-1823, Presses Universitaires de Lyon, 1995 ;
  • Jean Lucas-Lebreton, Les Quatre sergents de La Rochelle, éditions Librairie De Paris - Firmin-Didot et Cie, Paris, 1929 ;
  • Bernard Morasin, Ils étaient 4 sergents de La Rochelle, éditions Bordessoules, 1998.
  • M.Froment, La police dévoilée tome II la police sous messieurs Franchet et Delavau ,1829.
  • Clémence Robert Les quatre sergents de la Rochelle, roman historique, F. Roy, Paris, 1876Texte sur Gallica
  • Serge Janouin-Benanti, L’enfant sorcier : 13 crimes en Charente-Maritime, 3E éditions, coll. « Contes cruels et véridiques », , 340 p. (ISBN 979-10-95826-83-5).

Liens externes[modifier | modifier le code]

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