Métathèse (linguistique)

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En linguistique, le terme métathèse (du grec ancien μετάθεσις metáthêsis « déplacement, permutation »), pris à la rhétorique, est une modification phonétique. Elle consiste en le changement de la place d’un phone (son) ou d’un groupe de phones dans un mot, parfois deux de ces segments changeant de place entre eux, y compris d’un mot à un autre[1],[2],[3],[4],[5],[6],[7],[8].

Dans l’histoire de la langue[modifier | modifier le code]

La métathèse est l’un des phénomènes qui participent à l’évolution des mots. C’est, à l’origine, un phénomène individuel pour faciliter la prononciation, qui peut être validé ultérieurement par la communauté linguistique, être consacré par l’usage général et finalement intégré par la variété standard de la langue[6].

Il peut s’agir d’une modification phonétique ayant lieu au cours du passage d’une langue base à une autre langue ou à plusieurs langues apparentées.

Un exemple de métathèse historique est celle des consonnes liquides ([l] et [r]) dans l’évolution des langues slaves, du proto-slave au vieux slave, métathèse héritée par toutes les langues slaves actuelles, avec certaines différences dans l’évolution ultérieure dans celles-ci. Il s’agit de la permutation entre ces consonnes et les voyelles [o] et [e] dans les groupes [ol], [or], [el] et [er] en syllabes fermées, ayant pour résultat la transformation de celles-ci en syllabes ouvertes et le passage de [o] à [a]. Ainsi, un mot proto-slave comme *olkomъ « gourmand, avide » a donné en vieux slave lakomъ, devenu plus tard (BCMS)[9] lakom, (ru) лакомый (lakomy), (pl) lakomy, (cs) lakomý. L’évolution d’un mot proto-slave avec le groupe [or], *ordlo « soc (de charue) » a été : vieux slave ralo, d’où (BCMS) ralo, (ru) рало (ralo), (pl) radło, (cs) rádlo[5]. Un exemple avec le groupe [er] est proto-slave *berza « bouleau » > vieux slave brěza > (BCMS) breza, (ru) берёза (beryoza), (pl) brzoza, (cs) bříza[3].

Dans les langues romanes aussi il y a eu des métathèses par rapport au latin, par exemple :

(fr) fromage < formaticum[1] ;
(it) fiaba « fable » < fabula (avec changement de [l] en [j])[1] ;
(es) peligro « péril » < periculum[1] ;
(ro) întreg « entier » < integrum[7].

Dans les langues germaniques, certains cognats sont différents par la métathèse qui a eu lieu dans une langue et non pas dans une autre, ex. proto-germanique *brennanan « brûler » > (de) brennen vs (en) burn[3].

Des mots hérités sans métathèse ou apparus sur le terrain d’une langue déjà formée ont pu également évoluer y compris par métathèse.

Tel est en ancien anglais le mot brid qui est devenu en anglais actuel bird « oiseau »[4].

Les langues BCMS ont hérité du mot proto-slave, puis vieux slave kъto « qui » sous la forme kto, validé par le standard croate sous la forme tko[10].

Dans un stade plus ancien du hongrois, il s’est créé spontanément le verbe onomatopéique pök « cracher » qui est devenu köp, forme standard actuelle[11], et pök est resté dans le registre de langue populaire[12].

La métathèse est aussi une modification phonétique qui a lieu, éventuellement à côté d’autres, dans l’évolution de certains emprunts dans la langue qui les adopte.

C’est le cas, par exemple, de certains mots slaves empruntés par le roumain, ex. vieux slave poklonъ > plocon « cadeau »[6] ou (br) краставица (krastavitsa) > ancien roumain crastavete > roumain actuel castravete « concombre »[7].

Le vieux slave a appliqué à des emprunts la métathèse des liquides mentionnée plus haut. Par exemple, le mot signifiant roi dans les langues slaves provient du nom latin médiéval de Charlemagne : Carolus > vieux slave kralь > (BCMS) kralj, (sl) kralj, (bg) крал (kral), (ru) король (korol’), (pl) król, (cs) král[5].

Le diasystème slave du centre-sud aussi a emprunté des mots qu’il a transformé par métathèse, ex. (de) Büchse > pukša > puška « fusil »[10].

Un exemple en russe est le mot мрамор (mramor) « marbre », du latin marmor[2].

Le hongrois aussi a adapté des emprunts par métathèse, ex. konyha « cuisine » < kuhinja, d’une langue slave méridionale[13]. Un autre mot, latin médiéval, episcopus « évêque », a donné d’abord piskup ou piskop, le mot actuel étant püspök, avec la métathèse [k] ↔ [p][14].

Dans la langue actuelle[modifier | modifier le code]

Dans la langue il coexiste des mots avec métathèse dans des variétés de langue non standard, par exemple régionales, dans le registre populaire ou dans l’usage individuel de la langue, à côté de leurs variantes standard. Exemples :

(fr) aréoplane (variante individuelle) < aéroplane[15] ;
(ro) pitula vs tupila (les deux de registre populaire), potrocală (individuelle) < portocală « orange »[7] ;
(en) aks (individuelle) < ask « demander »[4], chabbits and rickens (individuelle) < rabbits and chickens « lapins et poulets »[16] ;
(ru) ведмедь (vedmed’) (régionale) < медведь (medved’) « ours », раболатория (rabolatoria) (individuelle) < лаборатория (laboratoria) « laboratoire »[2].

En hongrois il y a quelques cas standard de métathèse de nature morphophonologique, lors de l’application de certains suffixes, par exemple au mot teher « charge » : terhet (accusatif singulier), terhek « charges », terhük « leur charge »[17].

La métathèse est aussi une figure de style de la catégorie des métaplasmes. Elle consiste en l’emploi de mots non standard avec métathèse, par exemple pour créer une atmosphère populaire ou archaïsante. Exemple en hongrois :

Jön az ebéd sorja, csörög tányér, kalán […] littéralement « Vient le déjeuner, tintent assiettes et cuillers […] » (János Arany) – kalán, variante dialectale de kanál « cuiller »[8].

Segments en métathèse[modifier | modifier le code]

Il y a parfois deux phones voisins qui permutent. Il peut s’agir de deux consonnes, par exemple :

(BCMS) žlica « cuiller » < vieux slave lžica < proto-slave lьžica[10];
(ru) Фрол (prénom masculin) < (la) Floris[2].

Le même processus peut se produire entre une consonne et une voyelle voisines :

(fr) fromage < (la) formaticum[1] ;
(ro) frumos « beau » < (la) formosus[6] ;
(en) bird « oiseau » < ancien anglais brid[4] ;
vieux slave brěgъ « rive » < proto-slave *bergъ[5] ;
(ru) мрамор (mramor) « marbre » < (la) marmor[2].

Une consonne peut passer à une position autre que voisine, parfois en se transformant en un autre phone :

(it) chioma « crinière » < *clŏma < (la) cŏmŭla[1] ;
(es) milagro « miracle » < miraglo < (la) miraculum[1] ;
(ro) întreg « entier » < (la) integrum[7] ;
(ru) футляр « boîte » < (de) Futteral[2] ;
(BCMS) gomila « tas, foule » < vieux slave *mogyla[10] ;
(hu) pehely « flocon » > pelyhek « flocons »[17].

La métathèse affecte parfois des syllabes entières, qui permutent :

(ro) tupila vs pitula « cacher »[7] ;
(ru) ведмедь (vedmed’) < медведь (medved’) « ours »[2].

Il y a parfois permutation de segments d’un mot à un autre, par exemple (en) rabbits and chickens « lapins et poulets » > chabbits and rickens[16]. C’est une métathèse involontaire, qui ne produit pas de mots existants. De telles métathèses sont appelées en anglais spoonerisms, du nom de l’ecclésiastique anglais William Archibald Spooner (1844-1930), devenu célèbre par ses métathèses avec des mots existants dans des constructions correctes, dont on ne sait pas lesquelles étaient des erreurs et lesquelles étaient volontaires. Elles correspondent en français à des contrepèteries qui sont, elles, des jeux de mots délibérés. Exemples :

(fr) un chant pour le porteur ~ un porc pour le chanteur[18] ;
(en) the flea of my cat [ðə fliː əv maɪ kæt] « la puce de mon chat » ~ the key of my flat [ðə kiː əv maɪ flæt] « la clé de mon logement »[19].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f et g Dubois 2002, p. 302.
  2. a b c d e f et g Yartseva 1990, article Метате́за « métathèse ».
  3. a b et c Bussmann 1998, p. 746.
  4. a b c et d Crystal 2008, p. 303.
  5. a b c et d Barić 1997, p. 613-614.
  6. a b c et d Bidu-Vrănceanu 1997, p. 293.
  7. a b c d e et f Constantinescu-Dobridor 1998, article metateză.
  8. a et b Szathmári 2008, article Metatézis.
  9. Diasystème slave du centre-sud (bosnien, croate, monténégrin, serbe).
  10. a b c et d Barić 1997, p. 621.
  11. Zaicz 2006, article köp.
  12. ÉrtSz 1959-1962, article pök.
  13. Zaicz 2006, article konyha.
  14. Zaicz 2006, article püspök.
  15. Dubois 2002, p. 255.
  16. a et b Crystal 2008, p. 415.
  17. a et b Bokor 2007, p. 271.
  18. Perceau 1934, p. 27.
  19. Bussmann 1998, p. 1116.

Sources bibliographique[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]