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Bataille de Smolensk (1812)

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Bataille de Smolensk
Description de cette image, également commentée ci-après
La bataille de Smolensk, huile sur toile de Peter von Hess, 1846, musée de l'Ermitage.
Informations générales
Date -
Lieu Smolensk, Empire russe
Issue Victoire française
Belligérants
Drapeau de l'Empire français Empire français Drapeau de l'Empire russe Empire russe
Commandants
Napoléon Ier
Louis-Nicolas Davout
Michel Ney
Józef Poniatowski
Eugene de Beauharnais
Barclay de Tolly
Piotr Bagration
Dmitri Dokhtourov
Nikolaï Raïevski
Piotr Konovnitsyne
Forces en présence
175 000 hommes (dont 50 000 engagés) 130 000 hommes (dont 30 000 engagés)
Pertes
7 000 à 10 000 morts ou blessés[1]
2 000 disparus
10 000 à 12 000 morts ou blessés[2]
2 000 prisonniers
12 canons perdus

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Front italien :

Front des Pays-Bas :
Coordonnées 54° 47′ nord, 32° 03′ est
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Bataille de Smolensk
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Bataille de Smolensk
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Bataille de Smolensk

La bataille de Smolensk, livrée les 16 et 17 août 1812, opposa une partie de la Grande Armée de Napoléon — environ 175 000 hommes au total, dont près de 50 000 engagés dans l’action — aux forces russes du général Mikhaïl Barclay de Tolly et du prince Piotr Bagration, fortes d’environ 130 000 soldats, dont 30 000 participèrent directement aux combats[3],[4].

Smolensk, importante place fortifiée sur la rive droite du Dniepr, constituait une position stratégique majeure couvrant la route de Moscou[5]. Après plusieurs semaines de retraite, le haut commandement russe décida d’y concentrer les deux armées occidentales. Le 15 août, les avant-gardes françaises atteignirent la ville, tandis que le 2ᵉ armée de l’Ouest de Bagration arrivait du sud et que la 1ʳᵉ armée de Barclay de Tolly s’en approchait du nord. Les premiers engagements eurent lieu le 16 août, principalement autour des faubourgs méridionaux et des murailles. Les assauts les plus violents furent lancés le 17 août, au terme desquels les Russes se replièrent dans la nuit, incendiant surtout les faubourgs tandis que l’intérieur de la ville fut moins touché[6].

La victoire demeura tactiquement indécise : les Français prirent possession d’une ville presque entièrement détruite, tandis que l’armée russe, restée intacte, échappa à l’encerclement[7].

Depuis le début de l’invasion, la Grande Armée avançait en territoire russe sans parvenir à imposer une bataille décisive[8]. Les 1ʳᵉ et 2ᵉ armées de l’Ouest, commandées par Barclay de Tolly et Bagration, se replièrent en direction de Smolensk, préservant leur cohésion au prix d’une longue retraite à travers des régions déjà ravagées[9]. Ce retrait alimenta de fortes tensions : tandis que Bagration et plusieurs généraux réclamaient une bataille ouverte, Barclay, fidèle aux directives impériales, privilégiait une stratégie d’usure destinée à gagner du temps[10].

Après le combat de Saltanovka (23 juillet), la 2ᵉ armée renonça définitivement à la route directe de Mogilev, tenue par Davout, et franchit le Dniepr à Novy Bykhov avant d’entreprendre une large manœuvre de contournement par Mstislavl. Cette marche de plus de deux cents kilomètres permit à Bagration d’échapper à l’interception recherchée par Napoléon et de rejoindre Smolensk sans repasser par les axes tenus par Davout.

Bagration atteignit les abords de Smolensk dès le 3 août, et Barclay y était déjà installé depuis le 29 juillet. Les commandants en chef ont établi une coordination opérationnelle complète avant même que Napoléon ne perçût leur concentration[11].

Au début d’août, les troupes russes consolidèrent leur position autour de Smolensk, tandis que les forces françaises demeuraient encore dispersées : Davout à Doubrowna, Junot à Orsha, Poniatowski à Mogilev, Napoléon à Vitebsk, Eugène à Surazh et Ney à Liozna[12]. Ce déploiement sur un front très large retarda la concentration française.

Lorsque les avant-gardes de la Grande Armée apparurent enfin devant Smolensk le 15 août, Napoléon espérait provoquer la bataille décisive qu’il recherchait depuis le début de la campagne[13].

La bataille

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Napoléon et le prince Poniatowski le lors de la bataille de Smolensk (Jean-Charles Langlois, 1839). Il ne prit cependant pas part lui-même à la campagne de 1812 ; son œuvre est une reconstitution artistique ultérieure, fondée sur des sources secondaires et sur l’imagination militaire.

Premiers combats – 16 août 1812

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À l’aube du 16 août (dimanche), les forces françaises atteignirent les faubourgs orientaux et méridionaux de Smolensk[14]. Les troupes de Davout (I Corps), Ney (III Corps), et du corps polonais de Poniatowski (V Corps) furent déployées pour attaquer les principales portes et franchir les fossés secs qui protégeaient la ville du côté sud, tandis que l’artillerie se mettait en batterie sur les hauteurs de la rive gauche[15]. Les Russes, retranchés derrière les remparts et dans les faubourgs, opposèrent une vive résistance.

La journée se limita toutefois à des tirs d’artillerie et à quelques escarmouches : Barclay refusa de s’engager dans une bataille générale à découvert, préférant tenir les positions fortifiées et préserver ses forces[16]. Au soir, les lignes restaient pratiquement inchangées : la ville demeurait aux mains des Russes, et le choc décisif n’eut lieu que le lendemain[17].

Deuxième journée – 17 août 1812

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Kremlin de Smolensk

Dès le matin du 17 août (lundi), Napoléon ordonna une série d’attaques coordonnées contre les points faibles supposés des défenses[18]. Ney et Davout renouvelèrent leurs assauts contre les portes méridionales, tandis que Poniatowski mena ses Polonais contre la citadelle occidentale[19]. Vers le milieu de l’après-midi, l’artillerie française, massée sur la rive gauche, ouvrit un feu nourri qui provoqua de nouveaux foyers d’incendie à l’intérieur des murs[20]. Les combats furent particulièrement acharnés dans les faubourgs, où plusieurs redoutes changèrent de mains à plusieurs reprises[21]. La journée se distingua par de violents échanges d’artillerie et par des assauts locaux, repoussés avec de lourdes pertes des deux côtés[22].

Malgré la pression, Barclay de Tolly parvint à contenir les percées et à éviter l’encerclement[23]. Vers la fin de l’après-midi, l’incendie se déclara dans plusieurs quartiers — peut-être allumé par des tirs d’artillerie ou par les Russes eux-mêmes afin de couvrir leur défense — enveloppant Smolensk d’un épais nuage de fumée[24]. Dans la nuit du 17 au 18 août, l’armée russe se replia de manière ordonnée vers l’est, traversant le Dniepr et détruisant une partie des ponts[25]. Les arrière-gardes, appuyées par l’artillerie, couvrirent la retraite et mirent le feu à plusieurs quartiers pour ralentir la progression ennemie[26].

Selon le général Antoine Dedem van Gelder, la journée du 17 août coûta de nombreuses vies, « et sans doute plusieurs milliers d’hommes furent envoyés à la mort inutilement ; car dès quatre heures de l’après-midi, il y avait des signes que l’ennemi se préparait à incendier et à évacuer la ville, bien que les combats fussent encore acharnés »[27]. Le général Joseph Marie Dessaix, dont la division faisait partie de la réserve, nota qu’il n’avait pas été autorisé à participer aux combats du 17 août[28].

Battaille de Smolensk, le 18 aout 1812, vu du Nord par Albrecht Adam

Contexte immédiat

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Après l’assaut du , les Russes évacuèrent Smolensk dans la nuit du 17 au 18 pour éviter l’encerclement. La ville passa sous commandement français, mais l’ennemi conservait son armée intacte et se retira en bon ordre vers l’est[29].

Le 18 août au matin, les Français occupèrent Smolensk, mais trouvèrent une ville largement incendiée et dépourvue de ressources[30]. Selon Caulaincourt, l’arsenal avait toutefois été épargné[31]. Bien que la ville fût un point fortifié important sur la route de Moscou, sa destruction limita fortement son utilité comme base d’approvisionnement[32];[30].

Plusieurs contemporains critiquèrent la bataille. L’officier de santé Louis-Guillaume Puybusque, auteur du récit le plus détaillé sur Smolensk, affirma que « Robinson Crusoé était mieux loti sur son île » et que tout vivres trouvé à Smolensk fut immédiatement envoyé vers l’armée, concluant qu’« il avait été une grande erreur d’entreprendre cette expédition »[33]. Pour le général Jomini l’attaque fut « mal conçue » et ne rapporta que peu de résultats[34]. Le général de Vaudoncourt jugea également que la manœuvre manquait de coordination et que l’emploi de l’artillerie n’avait pas permis de percer les défenses[35]. Du côté russe, le général Iermolov décrivit en détail la défense de la ville et la retraite sur la rive droite du Dniepr dans la nuit du 17 au 18 août[36].

Les rues, magasins et caves étaient pour la plupart vides, mais les soldats trouvèrent de grandes quantités de pommes et d’autres fruits ; Dedem de Gelder mentionna avoir mangé une pêche, une ananas, tout en regrettant de ne pas avoir eu de soupe[14]. Les officiers français interdirent le pillage des églises et tentèrent de maintenir un certain ordre[36]. Le 21 août, le calme revint partiellement dans la ville. Les habitants restants regagnèrent leurs maisons — ou ce qu’il en subsistait. À la fin du mois, une épidémie de dysenterie éclata, causée par la présence de cadavres en décomposition et le manque d’eau potable[37].

Bilan humain

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Tableau des opérations de la Grande Armée depuis l'ouverture de la campagne jusqu'au 21 aout 1812

Les estimations des pertes divergent nettement selon les sources :

  • les bulletins officiels français minimisèrent fortement les chiffres[29];
  • Thiers et Zamoyski évaluent les pertes françaises autour de 9 000 à 10 000 hommes mis hors de combat[29] , [38];
  • Buturlin avance 14 000 pertes du côté français contre 6 000 russes[39];
  • Dominique-Jean Larrey, chirurgien en chef de la Garde, évoque environ 10 000 blessés (Français et Russes) pris en charge dans 15 bâtiments transformés en hôpitaux[40]. Larrey nota qu’il dut utiliser du parchemin et du papier provenant des archives de l’État pour faire des pansements et des attelles, faute de matériel médical adéquat[41].

État de la ville

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La question de l’ampleur des destructions est débattue. Jomini écrit qu’« à Smolensk, à peine la moitié de la ville fut détruite », nuance importante face au récit des bulletins[42]. Les témoignages médicaux décrivent en revanche une situation humanitaire catastrophique : improvisions de pansements, manque de subsistances et afflux de milliers de blessés, selon Larrey[40].

Portée stratégique

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La prise de Smolensk fut une victoire officielle, mais un échec stratégique : Napoléon n’obtint pas la bataille décisive espérée et la retraite russe se poursuivit. Les historiens soulignent le décalage entre le succès tactique du 17 août et l’absence de décision stratégique[38],[29].

Conséquences immédiates

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Le , l’arrière-garde russe fut de nouveau affrontée à Valoutina Gora (Loubino). Sur le plan administratif, Smolensk fut d’abord gouvernée par le général Joseph Barbanègre, puis — quelques semaines plus tard — par Jomini, qui prit le le commandement militaire de la place et l’organisation des colonnes et convois de ravitaillement[43].

Historiographie

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Devant Smolensk le 20 août, par Albrecht Adam

Plusieurs interprétations historiographiques mettent en lumière des aspects différents de la bataille de Smolensk.

  • Selon l’historien autrichien August Fournier, Napoléon commit une erreur stratégique en attaquant Smolensk de front au lieu de contourner la ville pour couper la route de Moscou. Cette décision constitua, à ses yeux, une occasion manquée de détruire l’armée russe[44].
  • L’historien canadien John N. Rickard adopte une analyse similaire : pour lui, Napoléon perdit à Smolensk l’occasion d’une bataille décisive en se limitant à un bombardement et à des assauts infructueux contre les murailles médiévales[45].
  • Dans la tradition russe, Dmitri Petrovitch Boutourline critiquait déjà en 1824 l’attaque frontale de Napoléon, la jugeant coûteuse et inutile, car elle permit aux Russes de se retirer en bon ordre[46].
  • Le baron Von Löwenstern, officier germano-balte au service de la Russie et témoin direct des événements, rapporte pour sa part que l’évacuation de Smolensk fut décidée afin d’éviter un encerclement et de préserver les communications avec Moscou. Dans ses *Mémoires*, il souligne la résistance du prince Eugène de Wurtemberg, de Dokhtourov et de Konovnitsyne, ainsi que l’ampleur des pertes françaises lors des assauts du 17 août. La retraite de l’armée russe fut exécutée dans l’ordre, l’arrière-garde de Friedrich von Korff continuant de canonner la ville au moment même de l’entrée des colonnes françaises[47].

Notes et références

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  1. Mikaberidze, The Battle of Smolensk, p. 42–45.
  2. Clausewitz, Campagne de 1812, éd. 2005, p. 116.
  3. Thiers 1860, vol.XIV, p. 235–240.
  4. Mikaberidze, The Battle of Smolensk, p. 22–24.
  5. Buturlin 1824, vol.1, p. 187.
  6. Labaume 1814, p. 132–135.
  7. Clausewitz 2005, p. 116.
  8. Zamoyski, 1812. Napoleon’s Fatal March on Moscow, p. 215-218.
  9. Bogdanovich, Istorija Otetšestvennoj vojny 1812 goda, t. II, p. 64.
  10. Mikaberidze, Russian Officer Corps, p. 78-79.
  11. VUA, vol. XVII, p. 150-157 ; Kazantsev, « Smolensk : Manevry protivoborstvujuštšikh storon ».
  12. https://www.smolensk1812.ru/manevry/
  13. Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XIV, p. 238.
  14. a et b Dedem de Gelder 1900, p. 232.
  15. Buturlin 1824, vol.1, p. 190.
  16. Labaume 1814, p. 133.
  17. Clausewitz 2005, p. 117.
  18. Thiers 1860, vol.XIV, p. 243-245.
  19. Buturlin 1824, vol.1, p. 192.
  20. Labaume 1814, p. 134.
  21. Dedem de Gelder 1900, p. ?.
  22. Thiers 1860, vol.XIV, p. 240-243.
  23. Clausewitz 2005, p. 118-119.
  24. Mikaberidze, Battle of Smolensk, p. 41-42
  25. Buturlin 1824, vol.1, p. 195.
  26. Mikaberidze, op. cit., p. 53
  27. Dedem de Gelder 1900, p. 231.
  28. Étude historique sur la Révolution et l'Empire en Savoie. Le général Dessaix, sa vie politique et militaire, p. 245.
  29. a b c et d Thiers 1860, vol.XIV.
  30. a et b Labaume 1814, p. 135.
  31. A. de Caulaincourt, Mémoires, t. I, p. 395.
  32. Thiers 1860, vol.XIV, p. 247.
  33. Puybusque 1816, p. 40.
  34. A. H. Jomini, Précis de l’art de la guerre, chap. 28.
  35. G. de Vaudoncourt, Histoire des campagnes de 1812, 1813, 1814, t. I, p. 214-216.
  36. a et b A. P. Iermolov, Mémoires, trad. fr., p. 253-255.
  37. Puybusque 1816, p. 39-40.
  38. a et b (en) Adam Zamoyski, 1812: Napoleon’s Fatal March on Moscow, London, HarperCollins,
  39. Buturlin 1824, vol.2.
  40. a et b Larrey 1817, t.IV.
  41. Larrey 1817, t.IV, p. 31.
  42. Antoine-Henri Jomini, Vie politique et militaire de Napoléon, vol. 4, Paris, Anselin,
  43. (ru) « Первое знакомство с Россией. Генерал Жомини. 1812 год », sur Smolensk 1812 (consulté le )
  44. August Fournier (1850–1920), historien autrichien spécialiste de l’époque napoléonienne, professeur à l’Université de Vienne. Son ouvrage en trois volumes, Napoleon I. Eine Biographie (Vienne/Leipzig, F. Tempsky, 1904–1906), constitue une référence classique de l’historiographie germanophone sur Napoléon. Voir t. 3, p. 98-100.
  45. J. Rickard, « Battle of Smolensk, 17 August 1812 », *History of War*, 3 avril 2014.
  46. Dmitri Petrovitch Boutourline (1790–1849), officier et historien militaire russe. Son Histoire militaire de la campagne de Russie en 1812 (Paris, 1824, 2 vol.) est l’un des premiers récits russes publiés sur cette campagne. Voir t. 1, p. …
  47. Woldemar Hermann von Löwenstern (1776–1858) participa aux campagnes napoléoniennes. Ses Mémoires (Paris, 1903, 2 vol.) constituent un témoignage contemporain précieux sur la campagne de 1812. Voir t. 2, p. …

Bibliographie

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