Bataille de Krasnoï
| Date | - [1] |
|---|---|
| Lieu | Krasnoï |
| Issue | Victoire russe |
| Napoléon Ier | Mikhaïl Koutouzov |
| 42 000 combattants réguliers 39 000 traînards et non-combattants intégrés à la colonne |
60 000 à 80 000 hommes |
| 6 000 à 13 000 morts ou blessés 20 000 à 26 000 prisonniers |
5 000 morts ou blessés |
Guerre de la Sixième Coalition
Batailles
- Sainte-Croix-en-Plaine
- Besançon
- Mayence
- Metz
- Saint-Avold
- 1re Saint-Dizier
- Brienne
- La Rothière
- Campagne des Six-Jours (Champaubert
- Montmirail
- Château-Thierry
- Vauchamps)
- Mormant
- Montereau
- Bar-sur-Aube
- Saint-Julien
- Laubressel
- Berry-au-Bac
- Craonne
- Coutures
- Laon
- Soissons
- Mâcon
- Reims
- Saint-Georges-de-Reneins
- Limonest
- Arcis-sur-Aube
- Fère-Champenoise
- 2e Saint-Dizier
- Meaux
- Claye
- Villeparisis
- Paris
| Coordonnées | 54° 33′ 36″ nord, 31° 25′ 48″ est | |
|---|---|---|
La bataille de Krasnoï (ou Krasnoje, en russe Красный) est une série d’engagements qui se déroulent du 15 au entre l’armée impériale russe du feld-maréchal Koutouzov et la Grande Armée de Napoléon. Sur la route de Smolensk à Orcha, des colonnes françaises étirées, mêlant unités encore valides et masses de traînards, sont attaquées à plusieurs reprises par les Russes, qui cherchent à exploiter leur supériorité locale tout en évitant une bataille rangée[2],[3].
Les estimations modernes évaluent les forces françaises à environ 41 500 combattants valides, accompagnés de plusieurs dizaines de milliers de non-combattants, face à 50 000 à 60 000 soldats réguliers russes renforcés par quelque 20 000 cosaques et 500 à 600 pièces d’artillerie[4],[5]. L’affrontement se solde par une victoire russe non décisive : Napoléon parvient à dégager une partie de ses corps d’armée, mais perd une fraction importante de son infanterie, de son artillerie et de son train, ce qui accélère l’effondrement de la Grande Armée.
Le moment le plus critique survient le , lorsque une démonstration de la Vieille Garde — avançant en ordre serré sous le feu — dissuade Koutouzov de lancer une attaque générale. Les corps d’Eugène, Davout et surtout Ney sont gravement éprouvés, et la retraite vers l’ouest se poursuit dans un désordre croissant[6].
Dans l’historiographie russe, l’épisode occupe une place notable : Léon Tolstoï, dont un membre de la famille Fiodor Tolstoï avait participé à la campagne de 1812, présente Krasnoï dans Guerre et Paix comme un moment clé pour comprendre la stratégie prudente de Koutouzov et l’effondrement progressif de la Grande Armée.
Les forces convergent vers Krasnoï
[modifier | modifier le code]La retraite de Smolensk
[modifier | modifier le code]En quittant Moscou le , Napoléon vise à conduire la Grande Armée vers Smolensk, environ 430 km à l’ouest. Durant les semaines suivantes, l’armée, déjà affaiblie depuis septembre, connaît une dégradation rapide : baisse du moral, manque de vivres, perte massive de chevaux — plus de 30 000 en quelques jours selon les bulletins officiels[7]. Sans cavalerie, l’artillerie et le train deviennent presque immobiles, tandis que cosaques et partisans multiplient les attaques.
À partir du 7 novembre, les températures chutent brutalement — « 16 à 18 degrés au-dessous de glace »[8]. La Grande Armée entre à Smolensk le dans un état misérable. Après Winkowo, Maloyaroslavets, Polotsk, Czaśniki et Viazma, moins de 40 % des effectifs restent en état de combattre[9].
Napoléon renonce donc à défendre Smolensk et fixe comme nouvel objectif Minsk. Persuadé — à tort — que Koutouzov est aussi désorganisé que lui, il reprend sa marche le en petites colonnes. À l’approche de Krasnoï, la Grande Armée s’étire sur plus de 60 km, mêlant soldats valides, traînards, civils et chariots abandonnés[10].
Le , Poniatowski et Junot dépassent Krasnoï. Le , Napoléon arrive avec 16 000 hommes de la Garde impériale. Il espère rallier successivement les corps d’Eugène, Davout et Ney — mais ce dernier ne quitte Smolensk que le .
La marche au sud de Koutouzov
[modifier | modifier le code]
L’armée russe suit la retraite française sur une route parallèle, plus au sud. Épargnée par les destructions, elle progresse dans de meilleures conditions matérielles et sanitaires[6].
Mal informé, Koutouzov estime que seul un tiers de la Grande Armée emprunte la route directe Smolensk–Krasnoï, et que Napoléon marche plus au nord. Il adopte donc le plan de Toll : surprendre et écraser à Krasnoï ce qu’il croit être une colonne isolée[10].
Les Russes entrent à Krasnoï le avec l’avant-garde d’Ożarowski (3 500 hommes). Dans la journée, environ 17 000 fantassins sous Miloradovitch prennent position à l’est. Koutouzov arrive le lendemain avec quelque 35 000 hommes.
Au total, les Russes disposent d’environ 52 000 à 60 000 soldats, soutenus par une cavalerie nombreuse, 500 à 600 pièces d’artillerie et près de 20 000 cosaques qui harcèlent les colonnes françaises sur plus de 60 km[3].
La déroute d’Ożarowski
[modifier | modifier le code]Les premiers affrontements sérieux ont lieu le 15 novembre. Napoléon, avec environ 16 000 hommes de la Garde, avance sur les hauteurs longeant la route de Smolensk, où Miloradovitch aligne 17 000 fantassins. Impressionné par la cohésion de la Garde, il évite le choc direct et se contente de la canonner à distance — sans succès décisif.
Dans l’après-midi, près de Nikolino, la Garde subit plusieurs attaques de cosaques. Denis Davydov, témoin russe, décrit la scène avec admiration : « … La vieille garde, entourant Napoléon, avançait sans hâte, impassible sous nos charges… Comme un bloc de granit… »
À la tombée de la nuit, Napoléon entre dans Krasnoï et en chasse les détachements d’Ożarowski. Il envisage un instant de tenir la ville.
Peu après minuit, observant les feux du camp d’Ożarowski au sud, Napoléon ordonne une attaque nocturne de la Jeune Garde. L’opération, finalement confiée à François Roguet au lieu de Jean Rapp, se déroule en trois colonnes avancées en silence.
L’assaut surprend totalement les cosaques : une moitié est mise hors de combat ou capturée ; les autres fuient vers le sud en jetant leurs armes dans le lac. Faute de cavalerie, Roguet ne peut exploiter davantage sa victoire[11].
La défaite d’Eugène
[modifier | modifier le code]-
Le comte Pavel Alexandrovitch Stroganov, né à Paris, considérait le français comme sa langue maternelle. Témoin de la Révolution française, il visita même le club des Jacobins en compagnie de son précepteur Gilbert Romme. Portrait par Jean-Laurent Mosnier (1808).
-
Dmitri Vladimirovitch Golitsyne étudia l’art militaire à Paris, à l’École militaire, tout comme Napoléon. Il participa à la prise de la Bastille et mourut à Paris. Portrait par George Dawe (1825).
Les attaques de Miloradovitch
[modifier | modifier le code]Le marque un tournant pour les Russes. Au lever du jour, les troupes de Miloradovitch s’emparent de la route de Smolensk et interceptent le IVe corps d’Eugène de Beauharnais. Surpris en colonne étirée, affaibli par le froid et le manque de vivres, le corps du vice-roi perd environ 2 000 hommes — près d’un tiers de ses effectifs — ainsi qu’une grande partie de son train de bagages et plusieurs pièces d’artillerie[9],[10].
Malgré ce succès, Miloradovitch ne reçoit pas l’ordre d’exploiter la situation. Koutouzov, craignant qu’une action trop vigoureuse n’entraîne une bataille générale contre Napoléon, lui intime de cesser l’attaque et de revenir vers Chilovo. L’anéantissement du IVe corps, alors possible, est ainsi repoussé. Les cosaques continuent toutefois de harceler les groupes dispersés d’Eugène, aggravant encore leurs pertes[12].
Koutouzov à Chilovo
[modifier | modifier le code]Dans le courant de la journée, l’armée principale de Koutouzov atteint enfin les abords de Krasnoï et se déploie dans un large arc autour de Novossiolki et Chilovo, à moins de 8 kilomètres de la ville. Malgré les pressions de ses subordonnés, désireux de profiter de la désorganisation française, Koutouzov refuse encore d’engager une bataille générale.
En soirée, il accepte toutefois une offensive pour le lendemain matin. Son plan prévoit trois actions :
à l’est, Miloradovitch doit maintenir la pression sur les IVe et Ier corps d’Eugène et de Davout ;
au centre, Golitsyne, avec environ 15 000 hommes, doit avancer vers le nord en direction d’Ouvarovo ;
à l’ouest, Tormassov doit effectuer une manœuvre d’encerclement en passant par Koutkovo, pour couper la route d’Orcha.
La colonne d’Ożarowski doit agir indépendamment sur les axes secondaires, au nord et à l’ouest de Krasnoï.
Mais le , vers 13 heures, Koutouzov apprend d’un prisonnier français — le médecin Puybusque, capturé le matin même avec son fils près d’Ieskovo — que Napoléon se trouve encore à Krasnoï avec la Garde[13]. Cette présence, qu’il n’avait pas anticipée, change radicalement la donne : craignant que l’Empereur ne transforme l’engagement en bataille générale, il hésite à poursuivre son plan offensif[14].
La feinte de la Garde
[modifier | modifier le code]Davout en danger
[modifier | modifier le code]
Vers trois heures de l’après-midi, Davout met sa colonne en marche depuis Rjavka. Les nouvelles reçues au matin sont accablantes : le IVᵉ corps d’Eugène a été repoussé la veille, et Ney n’a toujours pas quitté Smolensk. Davout renonce donc à l’attendre et tente d’atteindre Krasnoï avant la nuit.
Après quelques kilomètres, le Ier corps se heurte à l’obstacle décisif de la journée : le ravin de la Losvinka, un vallon étroit d’environ vingt mètres de profondeur qui coupe la route de Smolensk. Par temps sec, l’endroit est déjà difficile ; mais le 16 novembre, un redoux soudain transforme les pentes en boue glacée, rendant toute ascension presque impossible[15].
Au moment où les premières unités s’engagent dans la descente, Miloradovitch, qui a établi environ 12 000 à 17 000 hommes sur le plateau dominant la rive occidentale, ouvre un tir d’artillerie en enfilade[16]. La cavalerie russe apparaît ensuite sur les lisières du plateau et menace les côtés du défilé.
La situation se détériore rapidement :
- les caissons glissent, se renversent ou restent enlisés au fond du ravin, incapables de remonter la pente détrempée[17] ;
- les attelages, épuisés, doivent être abandonnés ;
- les colonnes compressées deviennent des cibles idéales pour l’artillerie russe, qui continue de frapper la route en tir plongeant[18].
Aucun des corps français ne parvient à franchir directement la hauteur tenue par Miloradovitch : Eugène la veille, comme Davout ce 16 novembre, sont stoppés net au pied du plateau par la combinaison du terrain, du dégel et de la supériorité russe[19].
Forcer le passage serait un massacre ; Davout tente donc de se dégager vers le nord, dans les champs détrempés, sous le harcèlement constant des cosaques.
C’est cette impasse — ravin impraticable, routes boueuses, artillerie russe sur la hauteur — qui convainc Napoléon qu’attendre Ney à Krasnoï serait fatal. Dès lors, gagner du temps et éviter l’encerclement devient l’unique objectif.
Sortie de la Garde
[modifier | modifier le code]Vers cinq heures de l’après-midi, environ onze mille hommes de la Garde quittent Krasnoï. Une première colonne suit la route de Smolensk ; une seconde, composée de six mille soldats de la Jeune Garde commandés par Roguet, avance par le sud vers Ouvarovo. Le flanc gauche est couvert par un bataillon de grenadiers de la Vieille Garde, véritable pivot de la manœuvre, tandis que la cavalerie de la Garde protège la droite. Mortier dirige l’ensemble de l’opération.
Napoléon marche en tête des grenadiers, sa canne à la main, en lançant :
- « J’ai joué assez longtemps à l’Empereur ; il est temps de jouer au général ! »
Face à cette démonstration, les Russes massent leurs bataillons et renforcent leurs positions par une artillerie écrasante. La Garde, trop faiblement dotée en pièces, subit un feu intense. Ségur note :
- « Les positions russes barraient l’horizon sur trois côtés : devant nous, sur notre droite, et même derrière nous. »
La réaction de Koutouzov demeure l’un des épisodes les plus débattus de la campagne. Alors qu’il dispose d’une supériorité écrasante, il annule l’offensive prévue pour la fin d’après-midi et se contente de canonner la Garde à distance. Certains y voient prudence calculée ; d’autres, une occasion manquée d’anéantir Napoléon.
Combats près d’Ouvarovo
[modifier | modifier le code]
Autour d’Ouvarovo, les engagements sont plus violents. La Jeune Garde tente de dégager la route pour Davout, déjà laminé par les attaques de la journée. Deux bataillons envoyés par Galitzine sont repoussés du village, mais une puissante canonnade russe arrête ensuite l’avance française et inflige de lourdes pertes.
Afin de regrouper ses forces au centre, Koutouzov ordonne à Miloradovitch de se déplacer vers l’ouest. Avec les unités de Tormassov déjà en place derrière Galitzine, la ligne russe devient un mur infranchissable. Cette manœuvre prive néanmoins Miloradovitch d’une occasion supplémentaire d’écraser Davout[20].
Au nord, les colonnes françaises se fraient un passage sous les tirs russes. Une partie de l’infanterie parvient à rejoindre Davout près de Krasnoï, mais la plupart des bagages sont abandonnés sur la route.
Peu après, Bennigsen ordonne de reprendre Ouvarovo. La première attaque, menée par deux régiments de cuirassiers, est brisée par un carré de voltigeurs de la Garde. La seconde attaque emporte ce carré : presque tous les voltigeurs sont tués ou capturés. Les renforts envoyés pour les soutenir sont, eux aussi, balayés par l’artillerie.
Non loin de là, le régiment néerlandais de la Vieille Garde est contraint d’abandonner une position exposée à un bombardement massif. Roguet tente une contre-attaque avec un régiment d’infanterie légère, mais celui-ci est presque détruit : une cinquantaine de soldats et quelques officiers survivent seulement.
Le 33ᵉ léger
[modifier | modifier le code]Le lendemain, l’arrière-garde du Ier corps — le 33e régiment d'infanterie légère, dont deux bataillons comptaient beaucoup de conscrits hollandais — subit près de Krasnoï une succession d’attaques de cosaques, de cuirassiers et d’infanterie régulière.
À court de munitions et progressivement isolé, le régiment forme plusieurs carrés qui repoussent les premiers assauts[21]. Lors de l’attaque suivante, les formations cèdent : le 33ᵉ léger est pratiquement détruit[22]. Selon Adolphe Martin, une poignée d’hommes seulement réussit à s’extraire[23], tandis que plusieurs témoins décrivent les derniers carrés taillés en pièces dans des combats au corps-à-corps, avant que des officiers russes n’interviennent pour arrêter la mêlée[24].
Pour Clausewitz, l’écrasement de cette arrière-garde marque la fin réelle des combats autour de Krasnoï le 18 novembre[25].
-
Pendant la bataille de Krasnoï, les cosaques poursuivent sans relâche les troupes françaises en retraite. Cette scène chaotique fut représentée par Auguste-Joseph Desarnod, qui apparaît lui-même dans le tableau comme le cavalier projeté au sol.
-
Le dernier combat du 3ᵉ régiment de grenadiers hollandais de la Garde par Jan Hoynck van Papendrecht, figurant la résistance désespérée du régiment par un matin d’un froid extrême[26].
-
À neuf heures du matin, l’arrière-garde de Davout — le 33ᵉ régiment d’infanterie légère — forme un carré défensif sur la Losvinka. Aquarelle de Jean-Antoine-Siméon Fort[27].
Retraite de Napoléon
[modifier | modifier le code]
Vers onze heures, alors que la Jeune Garde tient encore Ouvarovo au prix de pertes sévères, Napoléon apprend que Tormassov se prépare à couper la route vers l’ouest. Conjuguée à l’épuisement visible de la Jeune Garde, cette menace met fin à toute idée d’attendre Ney.
La Vieille Garde reçoit l’ordre de se replier immédiatement sur Krasnoï, puis de gagner Liady et Orcha en couvrant le IVᵉ corps. Mortier, qui commande la Jeune Garde, parvient à la retirer en ordre malgré la pression russe.
Ségur décrit ce moment comme l’un des plus douloureux de la retraite :
« Ainsi, le 1er Corps a été sauvé… mais nous avons appris que notre arrière-garde était à la rupture de sa résistance à Krasnoï, que Ney n’avait probablement pas encore quitté Smolensk, et que nous devions abandonner toute idée de l’attendre… »
La Jeune Garde n’est alors plus qu’une fraction de ce qu’elle était au matin : moins de la moitié de ses effectifs répond encore à l’appel.
Koutouzov retarde la poursuite
[modifier | modifier le code]Pendant plusieurs heures, Miloradovitch et Galitzine attendent en vain l’ordre d’attaquer Krasnoï. Ce n’est qu’en milieu d’après-midi que Koutouzov autorise enfin Tormassov à progresser par Koutkovo vers Dobroïe — trop tard pour espérer enfermer Napoléon.
Vers trois heures, Galitzine entre dans Krasnoï et submerge l’arrière-garde du général Friedrichs. Sur la route de Liady, les Français sont arrêtés par un détachement mêlant les hommes d’Ożarowski et de Rosen. Dans un chaos de chariots brisés, de détonations, de chevaux affolés et de fuyards, Napoléon parvient à se dégager et reprend la route d’Orcha, couvert par les cavaliers de Cobert et de La Tour-Maubourg.
Les cosaques s’emparent du train du Ier corps et des effets personnels de Davout, y compris son bâton de maréchal[28].
À la tombée de la nuit, Koutouzov occupe Krasnoï avec une grande partie de son armée. Ney, qui n’a quitté Smolensk que le matin même, ignore encore que la Grande Armée ne l’attend plus.
18 novembre : l’anéantissement de Ney
[modifier | modifier le code]-
La retraite de l’arrière-garde menée par le maréchal Ney à la Losvinka, représentée par Adolphe Yvon.
-
Épisode de la campagne de Russie - Nicolas-Toussaint Charlet
-
Napoléon, s’appuyant sur un bâton à cause du verglas, quitte Krasnoï en se retournant toutes les quinze minutes dans l’espoir de voir arriver Ney. Il est entouré de la Vieille Garde. Peinture de Vassili Verechtchaguine.
À l’aube du 18 novembre, Ney atteint la Losvinka. Sur les hauteurs qui dominent le ruisseau, Miloradovitch a déployé une ligne solide d’infanterie, d’artillerie et de cavalerie. Les troupes de Ney, épuisées et dispersées, rassemblent encore quelques milliers d’hommes, rejoints par des groupes de traînards poussés en avant par les cosaques de Platov.
Persuadé que Davout se trouve encore derrière les lignes russes, Ney refuse la proposition de reddition transmise par Miloradovitch. Il tente de forcer le passage. Les Français enfoncent deux lignes ennemies, mais la troisième, soutenue par une artillerie dominante, contre-attaque violemment.
Le témoin britannique Wilson décrit l’instant décisif :
- « Quarante pièces de canon vomirent simultanément leurs flammes… Une lutte brève et sanglante s’ensuivit ; l’ennemi fut rejeté dans le ravin. Les pentes étaient couvertes de morts et de mourants… et les blessés imploraient la mort comme la seule pitié possible. »
La position devient intenable. Admiratif de la résistance française, Miloradovitch renouvelle son offre de capitulation. Ney la rejette de nouveau. Avec un petit groupe de survivants, il se glisse dans les bois, poursuivi par les cosaques de Platov. Au prix d’efforts extrêmes et de nouvelles pertes, Ney parvient à franchir le Dniepr à demi pris par les glaces, en abandonnant son artillerie.
Pendant deux jours, Ney progresse par des sentiers détournés, poursuivi par les cosaques de Platov. Lorsqu’il rejoint Napoléon près d’Orcha, le 20 novembre, à peine quelques centaines d’hommes restent à ses côtés. Pour la Grande Armée démoralisée, son apparition tient du miracle[29].
Par son refus de se rendre et la manière dont il sauva les derniers débris de son corps, Ney acquiert définitivement le surnom de « Brave des braves », que Napoléon consacre après Krasnoï.
Conséquences
[modifier | modifier le code]À Krasnoï, les pertes françaises sont très lourdes. Outre les morts et les blessés, des dizaines de milliers d’hommes disparaissent ou sont faits prisonniers. Parmi eux figurent des personnalités comme Jean-Victor Poncelet, futur fondateur de la géométrie projective, et le peintre Auguste-Joseph Desarnod, qui s’établira plus tard en Russie.
La captivité elle-même se révèle meurtrière : une colonne de prisonniers, dirigée vers Roslavl puis Mglin, est décimée par le froid, la faim et la maladie. Seule une petite minorité atteint Tchernihiv, avant d’être envoyée encore plus loin vers le sud. Les survivants ne sont libérés qu’en 1814, après un parcours qui s’étend sur des milliers de kilomètres[30].
La Grande Armée perd également une grande partie de son artillerie et de son train logistique, déjà paralysés par la mort massive des chevaux et par le froid. Les pertes russes, d’après les estimations modernes, restent nettement inférieures[10].
Malgré tout, Napoléon parvient à préserver l’essentiel des corps de la Garde impériale, qui constituent encore le noyau solide autour duquel il espère reconstruire une armée. Mais il ne reste plus que quelques dizaines de milliers d’hommes réellement en état de combattre, et à peine quelques canons[31]. La cavalerie, pratiquement détruite, ne peut plus remplir aucune fonction stratégique.
Sur le plan militaire, Krasnoï est une victoire russe. Pourtant, l’empereur Alexandre Ier, déçu que la Grande Armée n’ait pas été totalement anéantie, reproche à Koutouzov sa prudence. Le prestige considérable du vieux maréchal et l’enthousiasme suscité par la retraite française convainquent néanmoins Alexandre de lui reconnaître le succès en lui conférant le titre de *prince de Smolensk*.
Analyse
[modifier | modifier le code]Outre la succession quotidienne des combats, plusieurs facteurs structurels éclairent la dynamique réelle de la bataille de Krasnoï. Deux éléments ressortent dans l’historiographie : l’effondrement de la cavalerie française, qui prive Napoléon de toute capacité offensive, et les divergences importantes dans l’estimation des pertes, liées à la nature même de la retraite de 1812.
Faiblesse de la cavalerie française
[modifier | modifier le code]La quasi-disparition de la cavalerie française, conséquence directe de la faim, du froid et de l’épuisement accumulés depuis Moscou, constitue l’un des éléments déterminants de Krasnoï. Privé de montures, Napoléon ne dispose plus de reconnaissance, ne peut protéger ses flancs et ne peut ni poursuivre ni exploiter un succès local. Les témoins français décrivent une armée avançant « pêle-mêle », les quelques escadrons de la Garde étant incapables d’assurer leur rôle[32],[2].
Cette absence de cavalerie explique la posture essentiellement défensive adoptée par Napoléon à Krasnoï, ainsi que la vulnérabilité des traînards, des convois et des colonnes étirées sur plusieurs kilomètres. Les cosaques, beaucoup plus mobiles, dominent la périphérie du champ de bataille, accentuant la désagrégation de la Grande Armée[33].
Regards croisés : Napoléon et Koutouzov
[modifier | modifier le code]Les sources contemporaines offrent deux lectures très différentes de Krasnoï : celle de Napoléon, qui voit dans l’épisode un désastre provoqué par le froid et l’épuisement, et celle de Koutouzov, qui revendique au contraire une manœuvre délibérée visant à détruire la cavalerie française avant l’affrontement décisif.
Les lettres de Napoléon
[modifier | modifier le code]Depuis Doubrovna, le 18 novembre, Napoléon écrit à Maret pour décrire la situation dramatique de son armée. Il insiste sur l’effet du froid — qui a tué la majorité des chevaux — et sur l’impossibilité d’employer son artillerie et sa cavalerie :
« Le froid de seize degrés a fait périr presque tous nos chevaux. Nous avons dû abandonner des centaines de pièces et une quantité considérable de voitures. Les cosaques profitent de l’inaction de notre cavalerie et coupent nos communications. Je suis inquiet pour Ney, resté à Smolensk pour faire sauter la ville[34]. »
À Paris, le 7 janvier 1813, il développe cette lecture dans une lettre adressée à son beau-père François Ier. Il rejette les récits l’accusant d’avoir fui précipitamment et insiste sur le rôle central des intempéries :
« Du 7 au 16 novembre, avec le thermomètre tombé à dix-huit et même vingt-deux degrés, trente mille chevaux de cavalerie et d’artillerie sont morts. J’ai dû abandonner plusieurs milliers de voitures. Nos bivouacs étaient insupportables ; les cosaques ont ramassé des milliers de traînards[35]. »
Pour Napoléon, Krasnoï n’est donc pas une bataille perdue, mais une **catastrophe climatique** où la désorganisation croissante permet aux Russes d’harceler une armée devenue incapable de manœuvrer.
La lecture de Koutouzov
[modifier | modifier le code]La perspective de Koutouzov est radicalement différente. Dans un passage souvent cité des sources russes, il explique que l’effondrement français ne fut nullement accidentel, mais le résultat d’une stratégie méthodique :
« J’ai veillé à ce que vos chevaux meurent de faim sur la route de Viazma à Smolensk. Je savais que vous seriez contraint d’abandonner à Smolensk ce qui restait de votre artillerie. Comme je l’avais prévu, vous ne pouviez plus combattre avec cavalerie ou artillerie[36] »
Koutouzov insiste également sur le fait que la fragmentation volontaire de la poursuite — canonner les colonnes, frapper les traînards, laisser les corps français s’étirer — faisait partie d’un plan destiné à **user l’armée française sans risquer une bataille rangée** :
« Votre B. m’a donné plus que je n’espérais : en laissant un jour d’intervalle entre chaque corps, il m’a offert la possibilité de les frapper séparément, sans que mes troupes quittent leurs positions. »
Pour le feld-maréchal, Krasnoï doit être compris comme une **victoire progressive**, non comme un choc décisif. Son objectif n’est pas d’écraser Napoléon sur place, mais de le **conduire, affaibli, vers la Bérézina**, où il espère porter le coup final.
Deux visions irréconciliables
[modifier | modifier le code]Dans les récits postérieurs, ces deux lectures demeurent incompatibles. Pour Napoléon : → *Krasnoï = une épreuve climatique et une retraite sous pression*. Pour Koutouzov : → *Krasnoï = l’exécution froide d’un plan visant à briser l’armée française avant le franchissement du Dniepr*.
Ce contraste éclaire la complexité de l’épisode : une bataille éclatée, sans véritable ligne de front, devenue un **duel de stratégies** — l’une forcée, l’autre patiente — qui annonce la lutte décisive de la Bérézina.
Témoignages contemporains
[modifier | modifier le code]Plusieurs témoins de la campagne ont laissé des descriptions marquantes des journées de Krasnoï, qui permettent d’illustrer la perception de l’événement dans la mémoire française et russe du XIXᵉ siècle.
Louise Fusil
[modifier | modifier le code]La chanteuse française Louise Fusil, qui accompagnait le retour du maréchal Lefebvre, a laissé un témoignage saisissant sur la topographie du lieu :
- « Quand nous aperçûmes Krasnoï, le cocher m’avertit que les chevaux ne pouvaient plus avancer. […] Je suivis le chemin des soldats et arrivai à une pente de glace si abrupte qu’ils la descendaient sur les genoux. […] Un officier me dit : « Le quartier général est encore ici, mais il ne le restera pas longtemps ; la ville commence à brûler ». »[37]
Elle affirme avoir recueilli un nourrisson abandonné et l’avoir conduit en France, bien que certains auteurs pensent qu’elle confond Krasnoï avec Liady[38].
Dominique-Jean Larrey
[modifier | modifier le code]Le chirurgien en chef de la Grande Armée Larrey souligne l’épuisement extrême des troupes et le rôle protecteur de la Garde :
- « Presque tous les soldats étaient sans armes, en désordre complet. La Garde, réduite à moins de la moitié de son effectif, demeurait le seul corps discipliné et protégeait la marche des isolés contre les cosaques. »[39]
Autres témoignages
[modifier | modifier le code]Jean-François Boulart mentionne la présence, près de Krasnoï, d’une comédienne française fuyant Moscou « montée sur un âne », dont la monture fut tuée par un coup de canon, la laissant à la merci des cosaques[40].
Sources
[modifier | modifier le code]Cet article est désormais basé sur la dernière version de l’article anglais (consultée en 2025), complétée par des sources primaires et secondaires francophones, russes, allemandes et anglophones.
Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Richard Brooks (éd.), Atlas of World Military History, p. 119.
- Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XIV, Paris, 1845.
- David G. Chandler, The Campaigns of Napoleon, Londres, 1966.
- ↑ George Nafziger, Napoleon’s Invasion of Russia, Chicago, 1988.
- ↑ Alexander Mikaberidze, The Battle of Krasnoi, in The Napoleonic Wars, Oxford, 2011.
- Adam Zamoyski, Moscow 1812: Napoleon’s Fatal March, Londres, 2004.
- ↑ « Plus de 30 000 chevaux périrent en peu de jours, notre cavalerie se trouva toute à pied… » — Les bulletins françois, p. 98.
- ↑ « 16 à 18 degrés au-dessous de glace » — Les bulletins françois, p. 98.
- Adam Zamoyski, Moscow 1812, Londres, 2004.
- Alexander Mikaberidze, The Battle of Krasnoi, Oxford, 2011.
- ↑ Armand de Caulaincourt, Mémoires, 1933.
- ↑ Kleßmann, Augenzeugenberichten, p. 287-289.
- ↑ Byond Smolensk par P. Hicks
- ↑ Kleßmann, Augenzeugen, p. 290-292.
- ↑ Zamoyski 2004, p. 371–372.
- ↑ Mikaberidze 2011, p. 105–106.
- ↑ Zamoyski 2004, p. 372.
- ↑ Segur 1824, p. 292–293.
- ↑ Kleßmann 1972, p. 287–289.
- ↑ Eckart Kleßmann, Augenzeugenberichte, p. 292-294.
- ↑ Chambray 1824, t. II, p. 215-216.
- ↑ Boutourlin 1824, t. II, p. 178-179.
- ↑ Martin 1827, p. 351-352.
- ↑ Chambray 1824, t. II, p. 216.
- ↑ Clausewitz 1843, p. 197.
- ↑ Arthur Chuquet, Human Voices from the Russian Campaign of 1812 (1912).
- ↑ « Siméon Jean Antoine Fort | La Division Ricard au combat de Krasnoe le 18 novembre 1812, 9 h. du matin | Images d'Art », sur Images d’Art
- ↑ L’Ambigu, p. 687.
- ↑ « Ney n’avait pas couru dans cette occasion la moitié des dangers personnels auxquels il s’était si valeureusement exposé à Elchingen, mais l’action la plus simple paraissait héroïque dans la situation désespérée où nous étions. » — Vie politique et militaire de Napoléon, p. 190.
- ↑ F.H.A. Sabron, Geschiedenis van het 33ste Regiment Lichte Infanterie, Breda, 1910, p. 112 et 114.
- ↑ Histoire abrégée des traités de paix entre les puissances de l’Europe, p. 170.
- ↑ Philippe de Ségur, La campagne de Russie, Paris, 1824.
- ↑ Dominic Lieven, Russia Against Napoleon, Londres, 2009.
- ↑ CG12 – 32060. – À Maret, Ministre Des Relations Extérieures
- ↑ CG13 – 32230. – À François II, Empereur d'Autriche
- ↑ « Beyond Smolensk », sur napoleon.org
- ↑ Louise Fusil, Mémoires, chap. XII.
- ↑ Bourgogne, Mémoires, p. 110–115.
- ↑ D.-J. Larrey, Mémoires, t. IV.
- ↑ J.-F. Boulart, Mémoires militaires, p. 98.
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Baron Fain, Manuscrit de 1812, Paris, 1827.
- Bourgogne, sergent, Memoirs of Sergeant Bourgogne, p. 110-115. en ligne.
- Buturlin, Dmitri, Histoire militaire de la campagne de Russie en 1812, 1824, p. 217. en ligne.
- Chambray, comte de, Histoire de l’expédition de Russie, Paris, 1824.
- Crossard, Jean-Baptiste Louis (baron de), Mémoires militaires et historiques pour servir à l'histoire de la guerre depuis 1792 jusqu'en 1815, t. V, 1829. en ligne.
- Everts, H.P., Campagne et captivité en Russie, extraits traduits par M.-E. Jordens, Carnet de la Sabretache, 1901, p. 698. en ligne.
- France (Napoléon Ier), Les Bulletins françois, concernant la guerre en Russie pendant l’année 1812, 1813.
- Genoude, abbé Antoine-Eugène de, Histoire de France, 1848.
- Guesdon, Alexandre Furcy, Histoire de la campagne de Russie en 1812, Paris, 1829. en ligne.
- Houdecek, François, La Grande Armée de 1812 : organisation à l’entrée en campagne. en ligne.
- Jomini, Antoine-Henri de, Vie politique et militaire de Napoléon, Paris, 1827.
- Labaume, Eugène, Relation circonstanciée de la campagne de Russie, Paris, 1814. en ligne.
- L’Ambigu (Jean-Gabriel Peltier), L’Ambigu, ou Variétés politiques et littéraires, 1813.
- Okunev, Nikolaï Alexandrovitch, Considérations sur les grandes opérations de la campagne de 1812, 1842.
- Rapp, général Jean, Mémoires, Paris, 1823. en ligne.
- Roguet, comte François, Mémoires militaires du lieutenant-général comte Roguet, J. Dumaine, 1865. en ligne.
- Sabron, F.H.A., Geschiedenis van het 33ste Regiment Lichte Infanterie (Het Oud-Hollandsche 3de Regiment Jagers), Breda, 1910.
- Schoell, Frédéric, Histoire abrégée des traités de paix entre les puissances de l’Europe, 1818.
- Tarlé, Eugène, La campagne de 1812, Moscou, 1938.
- Thiers, Adolphe, Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XIV, Paris, 1845.
- Vaudoncourt, Frédéric-Guillaume de, Histoire politique et militaire du prince Eugène Napoléon, vice-roi d’Italie, Paris, 1828.
Sources secondaires modernes (en anglais)
[modifier | modifier le code]- Alexander, Dominic, Napoleon’s Polish Gamble: The Battle for Smolensk 1812, Pen & Sword, Barnsley, 2022.
- Hartley, Janet, Napoleon in Russia: The Invasion of 1812, Yale University Press, New Haven, 2014.
- Lieven, Dominic, Russia Against Napoleon: The True Story of the Campaigns of War and Peace, Penguin, Londres, 2009.
- Martin, Alexander M., The Wartime World of Mikhail Kutuzov, Oxford University Press, Oxford, 2024.
- Mikaberidze, Alexander, Napoleon’s Russian Campaign of 1812: The Battle of Krasnoi, in: The Napoleonic Wars: A Global History, Oxford University Press, Oxford, 2021.
- Mikaberidze, Alexander, The Burning of Smolensk and Napoleon’s Retreat, Osprey, Londres, 2018.
- Nafziger, George, Napoleon’s Invasion of Russia, 1812, Presidio Press, Chicago, 1988.
- Zamoyski, Adam, Moscow 1812: Napoleon’s Fatal March, HarperCollins, Londres, 2004.