Antoine de Ville (capitaine)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Antoine de Ville
Description de cette image, également commentée ci-après
Éloge du « capitayne don Julien » (sic)
dans Les gestes du preux chevalier Bayard (1525)[1]
Biographie
Nationalité Drapeau de la Lorraine Duché de Lorraine
Naissance vers 1450,
Domjulien
Décès 1504 ?,
Naples ?

Plus haute cotation
Première ascension Mont Aiguille
26 juin 1492

Antoine de Ville (vers 1450-1523), seigneur de Lorraine, capitaine de Charles VIII, premier alpiniste à gravir le mont Aiguille en 1492, est considéré comme un pionnier de l'alpinisme.

Biographie[modifier | modifier le code]

Origines lorraines[modifier | modifier le code]

Sa date de naissance n'est pas connue mais Gaston Letonnier[n 1] la suppose aux environs de 1450 dans les Vosges[3]. Il est issu d'une famille noble réputée au XVe siècle de donner d'excellents artilleurs. Cette vieille famille lorraine dont le nom vient de la paroisse Ville-sur-Illon a plusieurs branches d'après Dom Calmet. L'une d'elles possède la seigneurie de Domjulien[3]. L'église de cette paroisse possède la pierre tombale d'un Antoine de Ville, seigneur de Domjulien mort en 1425. Il s'agit de son grand-père ou arrière-grand-père.

Antoine de Ville, chevalier, conseiller et chambellan du duc de Lorraine, seigneur de Domjulien est fils d'André II de La Ville, chevalier et seigneur de Domjulien grand officier et chancelier du chapitre de Remiremont, et de Jeanne d'Haussonville[4]. Il épouse Claude de Beauvau dont la dot sert à prêter une somme de 2000 francs à René II qui leur assigne en retour par lettre du une rente de 200 francs sur la garde de Toul et lui vend, peu après, la portion de la terre de Grand qui dépend du duché de Lorraine[5]. Ils ont au moins deux fils : le premier, Antoine de la Ville-sur-Illon qui épouse en secondes noces en 1528 Alix de Bertrand de Toulouse sœur de Jean de Bertrand chancelier de France, archevêque et cardinal[4] et le second, André III comte de Ville chevalier qui fait souche de la branche d'Alsace[6]. Dom Calmet leur donne deux filles : Marguerite de Ville qui épouse en premières noces Jean Saint-Amadour seigneur de Beaupré et en secondes noces Philibert du Châtelet seigneur de Sorcy le à Toul et Jeanne de Ville qui épouse le Christophe seigneur de Bassompierre[7]. Mais celles-ci sont également données comme étant les filles de Collignon de Ville bailli de Vosges, son cousin et néanmoins beau-frère par union avec sa sœur Mahaut[8].

Après les guerres contre les Bourguignons, le roi de France Charles VIII le nomme capitaine de Montélimar et de Saou puis chambellan de France. En se rendant en au pèlerinage d'Embrun, le roi de France voit le mont Aiguille réputé inaccessible et lui demande de le gravir. Antoine de Ville réalise l'escalade le . Il reste aux côtés de Charles VIII pour les guerres d'Italie et devient duc de Saint-Ange.

Il décède en 1504, mais d'après Gaston Letonnier plutôt vers 1523, à Naples en Italie.

Il ne faut pas confondre cet Antoine de Ville (capitaine de Charles VIII) avec d'autres Antoine de Ville de cette famille. Un neveu né vers 1470, écuyer du duc René II de Lorraine puis proche du duc Antoine, est nommé par ce dernier capitaine de Neufchâteau puis d’Épinal. Il participe lui aussi aux guerres d'Italie[9]. Le portrait de cet Antoine de Ville (écuyer de René II et capitaine d'Épinal) est la plus ancienne peinture de chevalet lorraine du musée lorrain. De même, dans sa descendance se trouve à la fin du XVIe siècle un autre Antoine de Ville, célèbre ingénieur militaire, prédécesseur de Vauban.

.

Bataille de Nancy[modifier | modifier le code]

Au service des ducs de Lorraine, les deux cousins Collignon et Antoine de Ville participent aux guerres entre le duc René II de Lorraine et Charles le Téméraire[5]. Collignon prend part à la prise de Bayon sur les bourguignons en escaladant les remparts puis a la charge de garder Vaudémont.
Antoine de Ville s'illustre à la bataille de Nancy le . Le seigneur de Domjulien est à l'avant-garde des troupes de René II. Il porte l'étendard de damas blanc représentant un bras d'or armé d'une épée avec la légende "Une pour toutes".

Dans son poème, la Nancéide, dédié à la victoire lorraine, Pierre de Blarru[10] lui consacre trois versets :

... Tum Domjunojulius issdem
Affuit : accipitrum oblitus, quos ipse domando
Principibus percharus erat, nec inutilis armis.

Après la victoire, René II, en regard des « notables et agréables services » rendus pendant ses guerres, lui donne les terres et seigneuries de Longuet et Saint-Nabord confisquées sur leurs précédents possesseurs pour s'être rallié au duc de Bourgogne. Le duc confirme cette donation par lettre patente du .

Au service du roi de France[modifier | modifier le code]

Carrière militaire[modifier | modifier le code]

Charles VIII qui cherche à remplacer les frères Bureau créateurs de l'artillerie et connaissant les mérites de la famille de Ville, envoie sa sœur Anne de Beaujeu pour la convaincre de le rejoindre[11]. Antoine de Ville part alors en Dauphiné. Le roi le nomme capitaine de Montélimar et de Saou, avec 50 hommes d'arme et 400 arbalétriers, et chambellan de France.

Château de Monte Sant’Angelo
gravure sur bois de Gigante

L'expédition du mont Aiguille réussie, il accompagne vers 1494 Charles VIII pour les guerres d'Italie avec 500 arbalétriers, s'empare en 1495 de Tagliacozzo, négocie avec les assiégés de Castel Nuovo à Naples et occupe en 1496 les forteresses de Monte Sant'Angelo et Venosa. Il obtient en plus le gouvernement de Brindisi et un revenu de 1200 ducats sur la douane de Manfredonia[12].

Matteo Boiardo lui aurait alors rendu visite et le décrit avec des détails pittoresques : «Ce «don Giuliano», capitaine des arbalétriers, dont le cri était «Diable !», portait pour enseigne un diable cornu, bien que le roi Charles lui eût ordonné de placer sur sa bannière l'image de Saint-Michel. Il était costumé de panne blanche, chamarré de broderies, d'émeraudes et d'énormes diamants tous faux. Les raisonnements du personnage valaient son étrange accoutrement.»[12].

Avant de retourner en France, le roi met de l'ordre et organise le royaume de Naples. Il laisse, rapporte Philippe de Commynes, «Monseigneur Dom Julien, Lorrain, l'en faisant Duc, en la ville de Sant-Angelo, où il a fait merveilles de le bien gouverner»[13]. Il obtient ainsi le titre de duc de Monte Sant'Angelo qu'il conserve au moins jusqu'à la mort de Charles VIII le . Lorsque le roi s'en retourne en France avec la plus grande partie de son armée, il laisse un corps d'occupation sous la conduite de Mr de Montpensier accompagné de plusieurs princes dont le seigneur de Domjulien à Tarente[14]. Enfin, Antoine de Ville, qui avec quelques défenseurs opiniâtres résistait encore dans le royaume de Naples, reçoit alors une lettre du sénéchal Étienne de Vesc lui donnant ce titre et lui demandant de quitter Monte Sant'Angelo et Venosa en toute discrétion[n 2][15]. Il ne rend cette place qu'en mars 1497[12].

Ascension du mont Aiguille[modifier | modifier le code]

La première ascension du mont Aiguille est réalisée le par Antoine de Ville, seigneur lorrain de Domjulien et Beaupré et capitaine du roi, accompagné, selon les sources, de sept hommes ou d'une vingtaine plus un notaire[n 3], sur ordre de Charles VIII, roi de France. Des échelles et des pitons sont utilisés pour réaliser cet exploit, qui est généralement considéré comme l'acte de naissance de l'alpinisme. Jusqu'ici dénommé « mont inaccessible », le mont est dès lors baptisé « Aiguille-Fort »[17].

Mont Aiguille vu de Clelles
Victor Cassien, Album du Dauphiné, 1839

Ils y trouvent « un beau pré » et une « belle garenne de chamois qui jamais n'en pourront partir», prisonniers qu'ils sont des parois vertigineuses limitant de toutes parts le sommet. Antoine de Ville vient d'accomplir le premier véritable exploit montagnard répertorié[18].

Antoine de Ville et ses compagnons séjournent plusieurs jours sur la prairie sommitale, y boivent et y mangent, font dire des messes, le baptisent, érigent 3 croix et bâtissent une petite maison de pierres sèches[19].

Certains se posent la question de savoir quelle est la raison d'une telle escalade. Trois mois plus tard, Christophe Colomb découvre le nouveau monde et exécute tout un cérémonial : preuves par actes écrits, bannières déployées et baptêmes des terres. Lorsque le mont Aiguille est pris d'assaut à la manière d'une forteresse, le rituel est le même : lettre au président du parlement de Grenoble[20], un prêtre faisant office de notaire atteste et officialise la réussite de la conquête, baptême de la montagne devenue «Mont-Fort». L'escalade et le caprice d'un roi détruisent l'image de la «montagne de paradis» et la transforment en un lieu.

Cependant, Symphorien Champier relate l'événement dès 1525 et fait l'éloge du capitaine lorrain[1]. Mais les reproches arrivent rapidement, Rabelais lui même multiplie les moqueries dans son Quart Livre pour un monarque affirmant son caractère divin. Plus tard, en 1781, Restif de La Bretonne s'en inspire pour décrire dans La Découverte australe l'utopie d'un monarque absolu[17]. Il faut attendre 1832 pour que le mont Aiguille soit une deuxième fois gravi par un paysan local Jean Liotard[19].

Commémoration de l'ascension[modifier | modifier le code]

Dès la fin du XIXe siècle, l'alpinisme se développe et de nombreuses voies sont ouvertes[21]. À l'occasion du 500e anniversaire de la première ascension du mont Aiguille, une série de manifestations est organisée par l'association «CO 500» crée pour cette occasion en 1989[22]. Celle-ci devient par la suite l'association «Culture et Montagne, Antoine de Ville»[23].

Une remarquable reconstitution de la première ascension est réalisée dans les mêmes conditions qu'en 1492 avec costumes d'époque, crochets, pics et échelles[24]. Elle est filmée et visible sur le site de « Vercors TV ».

La Poste, pour cette occasion, a mis en vente un timbre de 3,40F intitulé «1492, première ascension du mont Aiguille (Isère)»[25]. Ce timbre est le dernier dessiné et gravé par Georges Bétemps décédé depuis[26].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Gaston Letonnier, archiviste en chef honoraire de l'Isère, publia une étude "Nouvelles recherches sur Antoine de Ville et la première ascension du Mont Aiguille" parue en 1940 dans l'Annuaire de la Société des Touristes du Dauphiné p 121 à p 151[2].
  2. Après d'âpres négociations avec l'ambassadeur espagnol Fernand de Strata, un traité est signé le 25 février 1497 à Lyon, par lequel Charles VIII s'engage à ne plus envoyer de renforts aux places encore occupées dans le royaume de Naples mais conserve la faculté de ravitailler ces places pendant la trêve qui a lieu entre le et le . Quatre jours avant la signature le sénéchal de Beaucaire Étienne de Vesc adresse à Mr de Dompjulian, duc de Mont-Saint-Ange, la lettre suivante : « Monsr le duc, tant et de si bon cueur que faire puis me recommande à vous. Par ce porteur pourrez savoir des nouvelles de par deça et comme le roy a fait la trêve avecques le roy d'Espagne. Sy est fort à nostre advantage, et par ce moyen votre place et les autres qui tiennent pour le roy pourront estre advitaillées, et ay bonne espérance que les affaires dudict Sr se porteront très bien. Et sur ce prie notre seigneur, Monsr le duc, qu'il vous doint ce que lui saurez bien demander. Escript à Lyon, le XXIe jour de février. Le tout votre frère, Etienne de Vesc »
  3. F. de Bosco, aumônier du seigneur de Domjulien, énumère et nomme dans son rapport les 23 personnalités présentes au sommet le 26 juin et les jours suivants. Gaston Letonnelier et Marcel Renaudie les donnent chacun dans leur récit ou en annexe[16].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Symphorien Champier, Les gestes ensemble la vie du preulx chevalier Bayard, Lyon, à l'enseigne Saint Jean Baptiste, (lire en ligne)
  2. https://www.persee.fr/doc/mar_0758-4431_1988_num_16_1_1357 Visions de la montagne et imaginaire politique. L'ascension de 1492 au Mont-Aiguille, et ses traces dans la mémoire collective (1492-1834) [article] par Serge Briffaud
  3. a et b Un Lorrain précurseur de l'alpinisme moderne au XVe siècle par Michel Merland.
  4. a et b Viton de Saint-Allais 1816, p. 33.
  5. a et b H. Lepage, Commentaires sur la chronique de Lorraine au sujet de la guerre entre René II et Charles-le-Téméraire, vol. 1, Nancy, Société d'archéologie lorraine, (lire en ligne), p. 337-339
  6. Viton de Saint-Allais 1816, p. 36.
  7. Dom Calmet, Histoire généalogique de la maison du Châtelet, Nancy, vve de J-B Cusson, , 631 p. (lire en ligne), p. 136
  8. Viton de Saint-Allais 1816, p. 32.
  9. https://www.musee-lorrain.nancy.fr/fr/collections/les-oeuvres-majeures/portrait-d-antoine-de-ville-78 Portrait d’Antoine de Ville, Atelier d'Hugues de La Faye, Palais des ducs de Lorraine - Musée lorrain
  10. Musée Lorrain : Pierre de Blarru La Nancéide
  11. Larose et 1936 note 46.
  12. a b et c Philippe de Commynes, Mémoires de Philippe de Commynes. T. 2 : nouvelle édition publiée avec une introduction et des notes d'après un manuscrit inédit et complet ayant appartenu à Anne de Polignac, comtesse de La Rochefoucauld., Paris, Bernard de Mandrot, (1848-1920), Éditeur scientifique, 1901-1902 (lire en ligne), p. 233-234
  13. Philippe de Commynes, Les Mémoires de Philippe de Comines, Charles VIII., Paris, L'ANGELIUS, , 376 p. (lire en ligne), Livre VIII chap I p 280
  14. A. de Boislile, Notice sur Étienne de Vesc, sénéchal de Beaucaire, Société de l'histoire de France, (lire en ligne), p. 298 et 313
  15. A. de Boislisle, Étienne de Vesc sénéchal de Beaucaire, Société de l'histoire de France, (lire en ligne), p. 209-243
  16. Marcel Renaudie, Le mont Aiguille en Dauphiné : Haut lieu de prouesses, Pensée Universelle, , 138 p. (ISBN 2-402-22628-5, lire en ligne)
  17. a et b Une montagne de paradis sur Persée.fr, article par Serge Briffaud, Année 2010, 87, p. 129-135
  18. 1492, c'est aussi l'ascension du Mont-Aiguille ! (mensuel no 148 de la revue HISTOIRE d'octobre 1991)
  19. a et b Pour plaire à son souverain, Antoine de Ville invente l’alpinisme article sur le site Ave Tempus.com publié le 28 juin 2017 par Panta Rhei
  20. W. A. B. Coolidge, Les Alpes dans la nature et dans l'histoire, Lausanne, Payot, , 622 p. (lire en ligne), p. 261
  21. « Mont Aiguille », sur camptocamp.org (consulté le )
  22. « Depuis 1992 ... », sur culture-et-montagne-trieves.org (consulté le )
  23. « Association Culture et Montagne "Antoine de Ville" - Clelles en Trièves », sur culture-et-montagne-trieves.org (consulté le )
  24. « Première ascension du Mont Aiguille », sur vercors-tv.com (consulté le )
  25. « Timbre de 1992 », sur phil-ouest.com/ (consulté le )
  26. « PHILATELIE 1492 : première ascension du mont Aiguille », sur lemonde.fr/ (consulté le )

Annexes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Documentation sur Antoine de Ville, Dossiers biographiques Armand Boutillier du Retail et Jean Florac, Paris : L'Union française, 1943 [1]
  • W. A. B. Coolidge, Josias Simuler et les origines de l'alpinisme jusqu'en 1600., Grenoble, Allier Frères, , 398 p. (lire en ligne)
  • Nicolas Viton de Saint-Allais, Nobilaire universel de France. : VILLE (De ou De La), vol. 8, Paris, (lire en ligne), p. 28 à 42
  • Capitaine Larose, La chapelle de Tyachamps : Le dernier Sire de Ville, Épinal, (lire en ligne)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]