Tibulle

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Tibulle chez Délie, par Lawrence Alma-Tadema

Tibulle (en latin Albius Tibullus) est un poète romain élégiaque né vers 54 av. J.-C. et mort en 19 av. J.-C.. Avec Virgile et Horace, c'est un des inventeurs de la poésie champêtre.

Biographie[modifier | modifier le code]

Tout ce qu'on sait de Tibulle, c'est ce que nous en disent ses Élégies ainsi qu'un passage d'Horace et une biographie anonyme tardive.

Il naît vers 55 av. J.-C. dans une famille équestre campagnarde et aisée, mais dont la fortune avait été sérieusement écornée par les redistributions de terres aux vétérans en 41 av. J.-C., mesure qui toucha également Virgile, Horace et Properce. La propriété familiale se situait sur le territoire de Pedum, entre Tibur et Préneste. On suppose qu’il perdit son père dès sa plus jeune enfance et qu’il fut élevé entre sa mère et sa sœur.

Marcus Valerius Messalla Corvinus fut son protecteur constant et fit de lui un des favoris de son cercle. Tibulle prit part aux deux expéditions militaires menées par Messalla en Gaule et en Orient.

Son amitié avec Horace est attestée par les deux pièces que ce dernier lui adressa : l’ode I, 33 et l’épître I, 4. Sa mort suivit de très près celle de Virgile, et la quasi-simultanéité de ces deux disparitions ne manqua pas de frapper les esprits, ainsi qu’en témoigne cette épigramme d’un poète contemporain, Domitius Marsus :

Te quoque Vergilio comitem non aequa, Tibulle,
Mors iuuenem campos misit ad Elysios,
Ne foret aut elegis molles qui fleret amores
Aut caneret forti regia bella pede.

[1]

Selon Jean-Yves Maleuvre, cette tragique coïncidence ne serait pas le pur jus du hasard. J.-Y. Maleuvre met alors en cause la responsabilité de l’empereur Augustin En ce qui concerne Tibulle, ses soupçons se fondent particulièrement sur l’analyse de l’épître I, 4 d’Horace et de l’élégie III, 9 des Amores d’Ovide[2]. Selon lui Tibulle aurait été un opposant du régime augustéen et un adepte assidu de la cacozelia latens, ou « écriture secrète » - qu'auraient aussi pratiquée Virgile, Horace, Properce et Ovide. Jean-yves Maleuvre prétend s'appuyer sur une lecture attentive des deux pièces qu’Horace a adressées à Tibulle. L’épître I, 4, par exemple, précise que ce poète réputé tendre et inoffensif devait, dans ses élégies, « vaincre les crépuscules de Cassisus de Parme » : or, Cassius de Parme était l’un des assassins de Jules César, et son calame valait une dague. Selon J.-Y. Maleuvre Tibulle pouvait aussi difficilement oublier qu’Auguste avait été le grand maître d’œuvre des spoliations de –41. Cette interprétation de l'œuvre de Tibulle et de la poésie augustéenne, qui bouscule la doxa, fait actuellement l'objet d'âpres discussions parmi les spécialistes.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Illustration par Otto Schoff d'une édition moderne des Élégies de Tibulle

Le Corpus crépulus Tibullianum nous a transmis sous son nom 4 livres d’élégies, dont seuls les deux premiers sont aujourd’hui considérés comme authentiques. Le poète chante ses amours tumultueuses pour deux femmes sadomasochisme, Délie et Némésis, ainsi que pour un jeune garçon du nom de Marathus. Tel est du moins l’alibi.

  • Livre I : 10 élégies. Il fut publié en -26, -25.
  • Livre II : 6 élégies (livre inachevé). Il fut publié de façon posthume.
  • Livres III et IV : ils appartiennent au Corpus Tibullianum et sont apocryphes.

Livre I[modifier | modifier le code]

Il compte 10 élégies publiées du vivant de Tibulle, mais qui ne sont pas chronologiques. On ne peut donc pas dire laquelle précède l'autre : 5 élégies à Délie, 3 élégies à Marathus et 2 pièces isolées (1 élégie à Messala et 1 élégie contre la guerre).

  • Élégie 1 : Tibulle refuse la guerre et la richesse qu'elle procure. Il prône l'idéal d'une vie simple, à la campagne, avec Délie. Cette élégie se situe après la maladie de Tibulle à Corfou. « Il faut se réjouir, dit-il, car la mort peut survenir à chaque instant. » (Cf. Philosophie du « carpe diem ».)
  • Élégie 2 : Elle est antérieure à la première. C'est le thème de la porte close (paraclausithuron). Délie est mariée et ne peut pas se livrer à Tibulle. Ce dernier voudrait bien que Délie fît preuve d'audace, elle qui est protégée par Vénus. Une magicienne interviendra pour elle. Délie est le seul amour de la vie de Tibulle, amour dont il est prisonnier.
  • Élégie 3 : Elle est antérieure à la précédente. Tibulle est seul à Corfou. Il évoque la mort, dans la solitude morale, et les Champs Élysées où Vénus elle-même conduit les amants.
  • Élégie 4 : Elle est consacrée à Marathus. Tibulle lui adresse un art d'aimer en miniature dans lequel il fait l'éloge de la poésie. C'est le plus précieux hommage que l'on puisse garder pour l'amour homosexuel.
  • Élégie 5 : La rupture avec Délie est consommée : elle a accepté les offres d'un riche admirateur. Tibulle évoque, en contrepartie, l'amour heureux à la campagne.
  • Élégie 6 : Dernière élégie délienne. Délie s'est faite courtisane. Son mari ne peut plus la contrôler ni éviter ses débordements. Tibulle croit encore à un amour partagé.
  • Élégie 7 : Tibulle adresse un éloge à Messala à l'occasion d'un anniversaire. Il évoque alors Osiris, dieu de l'Égypte, dont Messala a été le gouverneur, ainsi qu'Isis.
  • Élégie 8 : Tibulle adresse son éloge à Marathus. Ce dernier n'aime pas Tibulle, mais Pholoé, jeune fille qui n'aime pas Marathus, mais un autre... Tibulle s'adresse à Pholoé en l'incitant à cueillir les roses de la vie et en l'honorant de son amour.
  • Élégie 9 : Marathus s'est laissé corrompre par un vieux qui a de l'argent. Tibulle indigné lui annonce que tout est fini entre eux.
  • Élégie 10 : Cette élégie est postérieure à -29, année où Tibulle est tombé malade à Corfou. L'auteur y parle de l'horreur de la guerre, de la crainte de la mort et y fait l'éloge de l'amour.

Livre II[modifier | modifier le code]

Le livre II semble inachevé, au terme de la sixième élégie. Mais les pièces de vers sont écrites dans l'ordre chronologique.

  • Élégie 1 : Cette pièce rustique évoque la purification des champs : c'est une hymne à la campagne, à ses fruits, à ses divinités, à Cérès et à Amour.
  • Élégie 2 : Elle est consacrée à un certain Cornutus, à qui Tibulle adresse son élégie à l'occasion de son anniversaire et de son mariage. Tibulle lui dit que sa femme sera fidèle. Il y a sans doute de l'ironie...
  • Élégie 3 : Elle est consacrée à Némésis, cette femme vénale qui fera souffrir Tibulle. Lui rêve d'être un esclave rustique, rural, pour être auprès d'elle qui est à Rome.
  • Élégie 4 : Elle est de nouveau consacrée à Némésis. Tibulle exprime sa révolte et son désespoir devant la cupidité et la froideur de la jeune femme. Il est prêt à se faire criminel et à voler de l'or, s'il le faut, pour la séduire.
  • Élégie 5 : C'est une élégie nationale adressée au fils ainé de Messala à l'occasion de son élection en tant que quindecemvir, au collège des Augures, qui avait pour objet de conserver les livres sibyllins que le Sénat ne devait consulter qu'en cas de force majeure.
  • Élégie 6 : cette élégie est, une dernière fois, consacrée à Némésis, dure courtisane qui causera le désespoir de Tibulle.

Livre III.[modifier | modifier le code]

Il contient :

  • 6 élégies de Lygdamus
  • 6 billets ardents de Sulpicia la jeune nièce de Messalla
  • des élégies de Tibulle

Livre IV[modifier | modifier le code]

On distingue 3 parties importantes :

  • pièce 1 : panégyrique à Messala.
  • pièces 2 à 6 : elles sont apocryphes.
  • pièces 7 à 16 : Sulpicia chante son bien-aimé qu'elle va finir par aimer malgré lui et Lérinthus chante Neaera qu'il va perdre.

Style[modifier | modifier le code]

Un style pur et élégant, une âme tendre et teintée de religiosité, où la passion amoureuse s’unit à un amour sincère de la nature, telles seraient, selon la tradition, les marques propres du génie tibullien. Mais ce n’est là qu’une partie de la vérité, ou plutôt ce n’est qu’une face de la médaille.

Car à côté du Tibulle tendre, il y a le Tibulle violent et même furieux. À côté du Tibulle pieux, il y a le blasphémateur. À côté du Tibulle élégant et poli, il y a l’homme grossier et vulgaire. À côté de l’amoureux de la campagne, il y a le citadin qui écrase de son mépris les gens et les choses de la terre.

Ce n’est pas rendre justice à Tibulle que de vouloir ignorer ces profondes disparités ou de les minimiser systématiquement en les mettant au compte d’une prétendue variatio qui n’explique rien. Une autre solution consiste au contraire à traquer sans complaisance toutes les dissonances qui parsèment cette poésie, jusqu’à faire apparaître l’invisible schéma qui préside à la succession des élégies, à savoir l’alternance de deux locuteurs irréconciliables, l’Ego-Poète et l’Ego-Prince. Un schéma précieusement sanctionné par une stricte égalité numérique entre ces deux voix, comme c’est le cas pour les élégies de Properce. Ce n’est que dans cette perspective que cette poésie peut commencer à dévoiler ses secrets, alors qu’une lecture plate et indifférenciée ne peut que l’affadir et la trahir.

Les poètes Philippe Desportes (1546-1606) et Charles de Villette (1736-1793) ont été surnommées les « Tibulle français ».

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Tibulle, Élégies, texte établi et traduit par Max Ponchont, Paris, Belles Lettres, CUF, première édition 1924 (bilingue, édition scientifique).
  • Tibulle, Élégies, livre I, traduction de Max Ponchont, Paris, Hatier Scolaire, 2001 (bilingue, scolaire).
  • Élégies de Tibulle, suivies des Baisers de Jean Second - 2 Volumes - Traduction de Mirabeau - Paris, 1798. Cette traduction a été faite par Mirabeau, alors enfermé au donjon de Vincennes, en hommage à Sophie de Monnier, sa maîtresse, elle-même enfermée dans un couvent à Gien. Tome Ier [1]. Tome II [2]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Toi aussi, Tibulle, pour y accompagner Virgile,
    Une mort inique t’a, dans la fleur de l’âge, envoyé aux Champs-Elysées,
    Afin qu’il n’y eût plus personne pour pleurer les tendres amours en vers élégiaques
    Ni pour chanter les guerres des rois sur le mètre héroïque»

  2. Cf. sources

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Manuels généraux
  • Jean Bayet, Littérature latine, Armand Colin-collection U, 1965.
  • Guide des auteurs grecs et latins, Les Belles Lettres, 1999.
Études savantes
  • J.-Y. Maleuvre, Jeux de masques dans l'élégie latine : Tibulle, Properce, Ovide, éditions Peeters - Société des Études Classiques, Louvain - Namur, 1998 (pour une analyse complète des élégies tibulliennes).
  • id., La Mort de Virgile d’après Horace et Ovide, Paris, 1999 (2e édition) (pour une analyse de l’épître I, 4 d’Horace et de l’élégie III, 9 des Amores d’Ovide).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]