Etymologiae

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page des Étymologies, manuscrit carolingien du VIIIe siècle, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique.

Etymologiarum libri viginti communément appelée Etymologiae ou Origines est une encyclopédie qu'Isidore de Séville (560-636) a rédigée vers la fin de sa vie. L'ouvrage compte 20 livres et 448 chapitres (soit environ 100 000 mots). Extrêmement populaire durant tout le Moyen Âge, avec plus de 1 000 manuscrits conservés, il sera encore réédité à la Renaissance, où l'on compte plus de dix éditions entre 1470 et 1580.

Même si Isidore était évêque, le plan qu'il suit n'est en rien influencé par la religion. Les sources consultées, évaluées à 154, sont exclusivement latines, mais puisent aussi bien chez les auteurs païens (Virgile, Cicéron, Caton, Varron, Horace, Catulle, Juvénal, Martial, Ovide, Suétone, Salluste, etc.) que chez les chrétiens (Jérôme, Cyrille d'Alexandrie, Eusèbe de Césarée, Théophile d'Alexandrie, Hippolyte de Rome)[1].

Première édition imprimée de 1472 (par Guntherus Zainer, Augsbourg), page de titre du livre 14 (de terra et partibus), illustrée avec une carte en T.

Méthode[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

L’étymologie est au cœur de la pensée pré-scientifique d’Isidore. En cela, ce dernier ne fait que s'inscrire dans une tradition très ancienne, en vertu de laquelle l'étymologie livrerait le vrai sens d'un mot et révèlerait le caractère intrinsèque de ce qu'un mot désigne. Au IIe siècle av. J.-C., Apollodore d'Athènes et Apollodore d'Ixion ont écrit des traités sur la question. À Rome, le savoir étymologique s'est développé en même temps que la compilation d'encyclopédies[2]. Varron, en plus de ses travaux encyclopédiques, a consacré plusieurs chapitres de son livre De lingua latina aux étymologies, mais ceux-ci sont perdus et il est douteux qu'Isidore y ait eu accès[2]. À l'exception de la médecine, on note, après le Ie siècle, un déclin de la recherche originale à Rome et les ouvrages encyclopédiques s'intéressent davantage à définir les termes plutôt qu'à décrire les fondements théoriques des sciences ou le fonctionnement des techniques[3]. S'appuyant sur des ouvrages antérieurs, Isidore a ainsi accès, surtout indirectement, à des travaux qui peuvent remonter jusqu'à 800 ans avant lui[4].

Exemples[modifier | modifier le code]

Cette méthode étymologique peut surprendre. À titre d’exemple, il écrit que le peuple des Saxons a été appelé ainsi parce que c’est la race d’hommes la plus dure et la plus courageuse (« durum et validissimum genus hominum » (IX, 2, 100). La proximité des mots « saxo » (saxon) et « saxum » (roc) lui permet d’identifier la qualité essentielle des Saxons dont le nom serait dérivé du mot roc.

Même si Isidore n’est pas naïf au point d’accepter des explications populaires farfelues, il s'en tient à une méthode étymologique qui procède par approximations et combinaisons de mots au besoin. Voici comment il analyse le nom de l'ours en se basant sur un vers latin célèbre :

On dit que l’ours (ursus) est ainsi nommé de ce qu’il forme ses petits avec sa gueule (ore suo), quasiment orsus. On dit en effet qu’il engendre des petits informes qui naissent comme des morceaux de chair, que la mère transforme en membres en les léchant. De là ce [vers] qui suit : « L’ourse façonne avec sa langue le petit qu’elle a engendré. » Mais la raison en est une naissance avant terme. Tout au plus, l’ourse met bas au trentième jour ; cette courte gestation produit des êtres informes[5].

Un travail de compilation[modifier | modifier le code]

L'ouvrage s'attache aussi à fournir des données exhaustives et pratiques. Ainsi, le livre I, qui porte sur la grammaire, détaille la nature des mots de la langue et énumère au chap. 21 les divers signes utilisés pour la correction et l'annotation des manuscrits : séparer des paragraphes, vers à permuter, passage interpolé, beau passage, inconvenance, etc.[6]

Cette synthèse du savoir antique intègre aussi des données de la Bible. Ainsi, le Paradis terrestre est dûment localisé au livre XIV, dans la section où il est question de la géographie de l'Asie[7]. Isidore précise que le terme grec paradis se traduit par jardin en latin, et se dit Eden en hébreu, signifiant délices.

Fidèle à sa mission de compilateur, Isidore préfère décrire le monde à travers les auteurs qu'il a lus plutôt qu'à partir de sa propre expérience. Ainsi, lorsqu'il est question des types de parchemin, au lieu de se baser sur son scriptorium, il copie ce qu'en a dit Pline. Des pratiques qu'il décrit comme étant d'usage « courant » peuvent renvoyer à l'époque de ses sources, plusieurs siècles auparavant. Ses descriptions de l'Espagne et même de Séville sont sommaires et de type livresque[8].

Attitude critique[modifier | modifier le code]

Isidore se montre critique à l'égard de certaines superstitions[9]. Ainsi, il rejette la croyance selon laquelle la présence d'une patte de tortue sur un bateau pourrait en retarder la course[10]. De même il nie tout pouvoir prédictif à l'astrologie et aux horoscopes : « Ces horoscopes sont indéniablement contraires à notre foi et devraient être ignorés par les chrétiens[11] ». Rapportant la pratique ancienne des augures, en vigueur dans la Rome antique, Isidore la rejette en disant que « ce serait un péché de croire que Dieu confierait ses conseils à des corbeaux[12]».

Isidore recourt à la théorie de l'évhémérisme en ce qui concerne les dieux de la mythologie romaine : ceux-ci seraient tout simplement des hommes exceptionnels qui, après leur mort, ont fait l'objet d'un culte[13]. Dans ce même chapitre, il rejette la tradition selon laquelle les noms des dieux étaient des allégories du monde physique : Cronos pour le temps, Neptune pour l'eau, et ainsi de suite[9].

Dans la section sur les monstres, au chapitre (XI), Isidore énumère un certain nombre d'espèces dont les explorateurs de l'époque affirmaient avoir entendu parler au cours de leurs voyages dans des pays lointains. Il y aurait ainsi en Inde des cynocéphales et des cyclopes ; en Libye vivraient les Blemmyes, hommes sans tête, avec les yeux et la bouche dans le dos ; ailleurs, on trouverait des hommes sans nez, d'autres avec une lèvre inférieure si grande qu'elle peut couvrir le visage et le protéger du soleil, etc.[14] Isidore rapporte ces données en minutieux lexicographe, sans se prononcer sur leur existence, disant seulement que certaines personnes croient de telles choses. Il rejette toutefois l'existence de nombreuses créatures mythologiques, comme la Gorgone, les sirènes, le chien Cerbère, etc.

Importance de cet ouvrage[modifier | modifier le code]

Au VIIe siècle, alors que le monde ancien était en plein bouleversement et que la religion chrétienne avait atteint une position dominante, il y avait débat sur l'opportunité de continuer à étudier et à transmettre le savoir des païens. Augustin d'Hippone avait tranché la question dans son traité De Doctrina christiana en « incitant les chrétiens à tirer parti des sciences que leur a transmises l'antiquité profane, à les connaître pour les mettre au service d'une culture proprement chrétienne, à être assez instruits pour atteindre à une meilleure interprétation de l'Écriture sainte, de la Parole de Dieu[15]. » Isidore se base sur cette autorité pour construire son encyclopédie. De par sa formation et sa remarquable bibliothèque, il avait un accès direct à la culture antique. Il a voulu sauvegarder pour les générations à venir cet héritage.

Son ouvrage eut un succès considérable et « a amplement contribué à maintenir, de l'antiquité à la Renaissance, la survie du patrimoine humain constitué par les connaissances des anciens […] Il a fondé les règles du genre encyclopédique tel que celui-ci vivra au Moyen Âge[16]. »

Contenu[modifier | modifier le code]

Livre Titre latin Équivalent[17]
I de grammatica Grammaire
II de rhetorica et dialectica Rhétorique et logique
III de quattuor disciplinis mathematicis Arithmétique, géométrie, musique et astronomie
IV de medicina Médecine
V de legibus et temporibus Lois et chronologie
VI de libris et officiis ecclesiasticis Livres et offices ecclésiastiques
VII de deo, angelis et sanctis Dieu, les anges et les saints
VIII de ecclesia et sectis L'Église et les sectes
IX de linguis, gentibus, regnis, militia, civibus, affinitatibus Langues, nations, royaumes, armée, citoyens, parents
X de vocabulis Étymologies
XI de hominibus et portentis Des hommes et des monstres
XII de animalibus Zoologie
XIII de mundo et partibus Cosmographie
XIV de terra et partibus Géographie physique
XV de aedificiis et agris Architecture et topographie
XVI de lapidibus et metallis Minéralogie et métallurgie
XVII de rebus rusticis Agriculture
XVIII de bello et ludis Science militaire et jeux
XIX de navibus, aedificiis et vestibus Navires, édifices et vêtements
XX de domo et instrumentis domesticis Provisions de bouche et ustensiles domestiques

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. R. Collison, Encyclopaedias: their History throughout the Ages, New York & London, Hafner, 1964, p. 34.
  2. a et b Barney et al. 2006, p. 11
  3. Barney et al. 2006, p. 12
  4. Barney et al. 2006, p. 13
  5. Bernard Ribémont, Le livre des propriétés des choses, Stock, 1999, p. 11. Cette ancienne croyance a survécu dans l'expression populaire « un ours mal léché » pour désigner un individu mal éduqué. La Fontaine parle d'un ours « à demi léché » dans sa fable L'Ours et l'Amateur des jardins
  6. Lire en ligne
  7. Livre XIV. De Asia
  8. Barney et al. 2006, p. 14
  9. a et b Barney et al. 2006, p. 19
  10. XII, 6, 56 (la) « Tradunt aliqui, quod incredibile est, tardius ire navigia testudinis pedem dextrum vehentia »
  11. III, 71, 38 (la) « Horum igitur signorum observationes, vel geneses, vel cetera superstitiosa, quae se ad cognitionem siderum coniungunt, id est ad notitiam fatorum, et fidei nostrae sine dubitatione contraria sunt, sic ignorari debent a Christianis, ut nec scripta esse videantur. »
  12. XII, 7, 44 (la) « Magnum nefas haec credere ut Deus consilia sua cornicibus mandet. »
  13. VIII, 11.
  14. Barney et al. 2006, p. 245
  15. Y. Lefèvre, « Le Liber Floridus et la littérature encyclopédique au Moyen Âge », Liber Floridus Colloquium, Ghent, Story-Scientia, 1973. p. 2.
  16. Y. Lefèvre, p. 3.
  17. Brehaut 1912 p. 17–18

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Etymologiae (Etymologies, vers 630), trad., Paris, Les Belles Lettres, livres II (1983), III (2009), IX (1984), XI (2010), XII (1986), XIV (2011), XVI (2012), XVII (1981), XX (2010, 176 p.)
  • (la) Opera omnia, Paris, 1580 (Disponible sur Google Books. Les Etymologiae occupent les 132 premières pages de ce volume in-folio de 722 pages imprimé sur deux colonnes.)
  • Isabelle Draelants, « Encyclopédies et lapidaires médiévaux », Cahiers de recherches médiévales, vol. 16 « La réception d’Isidore de Séville durant le Moyen Âge tardif (XIIe-XVe s.) »,‎ 2008 (lire en ligne)
  • (en) Ernest Brehaut, « An Encyclopedist Of The Dark Ages: Isidore Of Seville », Studies in history, economics and public law, New York, Columbia University, vol. 48, no 1,‎ 1912 (lire en ligne [PDF])
  • (en) Stephen Barney, W. J. Lewis, J. A. Beach et Oliver Berghof, The Etymologies of Isidore of Seville, Cambridge, Cambridge University Press,‎ 2006

Liens externes[modifier | modifier le code]