Tsar Bomba

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Réplique de la Tsar Bomba présentée dans le Musée de la bombe atomique à Sarov.
Un Tupolev Tu-95 au décollage.

Tsar Bomba (en russe : Царь-бомба) est une bombe à hydrogène développée par l’industrie nucléaire de l'Union soviétique. Avec 57 mégatonnes, c'est l'arme de destruction massive la plus énergétique jamais utilisée[1]. Larguée par un bombardier Tupolev Tu-95 modifié (rendu étanche, débarrassé d'une partie de ses réservoirs, recouvert d'une peinture réfléchissante, et ouvert dessous pour pouvoir transporter la bombe) à environ 13 km, elle explosa le à 3,7 km environ[2] au-dessus du « site C » de l'archipel de la Nouvelle-Zemble dans l'Arctique russe, alors soviétique. Elle fut larguée après une interruption de deux années d'essais atmosphériques « à la suite d'un accord tacite avec les États-Unis et la Grande-Bretagne »[3] et représente l'apogée de la course aux armements nucléaires qui, avec la crise des missiles de Cuba, aboutit à la « Détente ».

Description[modifier | modifier le code]

Le développement d'une bombe H dotée d'une telle énergie par les Soviétiques prend source dans l'avancée américaine dans ce domaine : Castle Bravo, plus puissante bombe américaine conçue, qui explosa en 1954.

La Tsar Bomba était une bombe H conçue à l'origine comme une bombe à trois étages, dite « FFF » (fission-fusion-fission), mais finalement réduite en une bombe H (fission-fusion). D’une énergie d’environ 57 mégatonnes, elle est à ce jour la bombe la plus énergétique à avoir explosé.

Comparaison des rayons de la boule de feu de quelques armes nucléaires. À noter que les effets de souffle s'étendent bien au-delà de la boule de feu.

L'engin fut réalisé afin de pouvoir servir de base à des bombes de 100 mégatonnes[note 1] (soit 100 000 000 de tonnes de TNT, selon le souhait de Nikita Khrouchtchev qui déclarait déjà, dans ses discours, que l’URSS disposait d’une telle bombe[4].

Le troisième étage en uranium, destiné à générer l'énergie additionnelle pour atteindre 100 mégatonnes, ne fut pas utilisé pour le test, mais remplacé par du plomb inerte afin de limiter son énergie à 50 mégatonnes et, selon le souhait d'Andreï Sakharov, de réduire les effets des retombées radioactives[4]. L'explosion de la bombe FFF (au maximum de sa puissance) aurait engendré une augmentation de 25 % des retombées radioactives mondiales depuis l’invention de la bombe nucléaire[5], et aurait sans aucun doute provoqué une catastrophe écologique immense, et causé des dégâts sur des centaines de kilomètres à la ronde. L’engin expérimental tirait son énergie à 97 % de la fusion thermonucléaire[4], ce qui indiquerait que la structure de la bombe (de son étage primaire, une bombe à fission dopée, ou une « petite » bombe H) incorporait un feuillet d'éléments fission-fusion-fission, avec une énergie totale de fission de 1,7 mégatonne[note 2] ou « 5 yottawatts »[6].

Elle fut conçue en moins de quatre mois à l’Institut panrusse de recherche scientifique en physique expérimentale par une équipe de physiciens comprenant notamment Andreï Sakharov. Elle avait une masse de 27 tonnes, une longueur de 8 mètres et un diamètre de 2 mètres.

Effets de l’explosion[modifier | modifier le code]

Localisation de l’explosion par rapport à la Russie actuelle.
Effet supposé de la bombe sur la région parisienne : le cercle rouge (rayon : 35 km) correspond à la zone de destruction complète.

Larguée à environ 13 000 mètres d'altitude, la bombe chuta sur plus de 8000 m avant d'exploser à 11 h 32 (heure de Moscou), le , à une altitude de 4 000 m au-dessus de la cible et 4 200 m au-dessus du niveau de la mer, lors d’un test dans l’archipel de la Nouvelle-Zemble (océan Arctique). Elle fut larguée d’un bombardier Tu-95, piloté par Andreï E. Dournovtsev. La bombe était équipée d’un système de parachutes afin de permettre au bombardier de s’éloigner à une distance de sécurité de la zone d’explosion. La détonation développa instantanément une boule de feu de plus de 7 km de diamètre. L’éclair de l’explosion fut visible à plus de 1 000 km du point d’impact et le champignon atomique en résultant parvint à une altitude de 64 km avec un diamètre de 30 à 40 km. Même avec leur distance, les pilotes rapportèrent que l'avion chuta d'un kilomètre au moment de l'explosion.

Au point zéro, tout était effacé, le sol avait été nivelé et faisait penser à une « patinoire ». Des maisons de bois furent détruites à des centaines de kilomètres, d’autres perdirent leur toit. La chaleur fut ressentie à 300 km. La Tsar Bomba pouvait infliger des brûlures au troisième degré à plus de 100 km de distance, alors que la zone de destruction complète se situait dans un rayon de 30 km, et la zone de dommages importants à un rayon de 40 km[1].

L’explosion a été estimée à 57 mégatonnes par les États-Unis. Plus tard, les scientifiques russes ont annoncé une énergie de 50 mégatonnes. Par comparaison, la bombe Little Boy avait une énergie de 13 à 16 kilotonnes (0,013 à 0,016 mégatonne) soit 3 125 fois moins énergétique. Les Soviétiques auraient limité l'énergie, prévue initialement à 100 mégatonnes, afin selon les mots de Khrouchtchev, « de ne pas briser tous les miroirs de Moscou ».

Actuellement, la plus énergétique bombe nucléaire en service (et connue) est une ogive de 18 à 25 mégatonnes montée sur les ICBM soviétiques puis russes SS-18 (Code OTAN : Satan). Il a également existé une bombe américaine de 25 mégatonnes, la B41, mais elle fut retirée du service en 1976[7].

L’essai américain le plus énergétique en comparaison est un tir de 15 mégatonnes, nom de code Castle Bravo. D'une énergie initialement prévue de 5 mégatonnes, elle a causé un grave accident radiologique en comparaison de celle du Tsar, qui à cause de forts vents dans la haute atmosphère a vu ses retombées radioactives dispersées sur une plus grande surface[4]. Ses retombées s'ajoutent néanmoins à celles de 90 autres essais nucléaires russes[3] (et aux retombées d'autres essais faits par d'autres pays) dans l'air, au sol ou dans l'eau. En termes d'énergie destructrice, elle représentait à elle seule vingt-trois fois l'équivalent du total cumulé des explosifs largués sur l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale[3], ou encore 4 000 bombes atomiques du type de celle lancée sur Hiroshima[8].

Histoire du nom[modifier | modifier le code]

Le surnom de « Tsar Bomba » fut donné par les Américains, en comparaison avec la Tsar Kolokol, une cloche gigantesque, et du Tsar Pouchka, qui reste encore un des plus grands canons au monde. Les Soviétiques, qui ont renversé le gouvernement des tsars, utilisèrent le surnom « Ivan » durant la phase de développement de la bombe, non pas en référence à Ivan le Terrible, mais par souci de discrétion en donnant le nom le plus banal qui soit, comme les bombes américaines à qui on attribua les noms de : « Little Boy » et « Fat Man ».

L'expression « Tsar Bomba » comporte une certaine ambiguïté. Les traductions exactes de « Bombe du Tsar », « Bombe reine » et « Reine des bombes » seraient respectivement « Бомба царя », « Царица бомба », « Царица бомб ». Le mot « bomba » (« бомба ») est féminin et appelle un autre féminin (« tsaritsa »/« царица » et non « tsar »/« царь »), mais c'est un calque évident du Tsar Kolokol ou du Tsar Pouchka qui ne pose aucun problème linguistique aux Russes eux-mêmes[réf. nécessaire].

Devenir de la région située sous l'explosion[modifier | modifier le code]

De juillet 1954 à 1990 (dernière expérience) 224 explosions dont 91 dans l'atmosphère ont eu lieu dans ou au-dessus de l'archipel montagneux de Nouvelle-Zemble (environ 90 000 km2), principalement sur trois sites dits A, B et C[2] (la Tsar Bomba a été larguée au-dessus du site C ; Soukhoï Nos, utilisé de de 1957 à 1962[9]). Il a été estimé que le total de l'énergie ainsi libérée équivaudrait à environ le centuple de celle de toutes les explosions de la Seconde Guerre mondiale (dont les bombes atomiques) et « près de 55 % de l'énergie dégagée par la totalité des essais atmosphériques mondiaux (440 Mt) » selon un rapport du Sénat et de l’Assemblée nationale française[10].

Après avoir ratifié et appliqué l'interdiction des essais nucléaires dans l'atmosphère, la mer et le sol, le gouvernement russe utilisait ce « polygone de tir » (aujourd'hui partiellement désaffecté[11]) pour l'entreposage de déchets nucléaires radioactifs (l'archipel abrite plusieurs sites d'immersion de conteneurs de déchets (réacteurs de sous-marins nucléaires, combustible nucléaire de brise-glaces notamment)[11]. Il a été estimé que « plus de 11 000 containers de déchets radioactifs et une vingtaine de réacteurs y ont été enterrés ou immergés au large des côtes, parfois par moins de 40 mètres de fond ». Une base aérienne a aussi été installée et entretenue sur le territoire du village de Rogachevo (sud-ouest de l'île Sud)[11].

En mai 2002, le Minatom a dit vouloir créer un nouveau lieu d’enfouissement dès 2005 entre les mers de Barents et de Kara (coût environ 80 millions de dollars), qui a suscité de nouvelles inquiétudes notamment parce que peu avant (en juin 2001) la Douma a voté plusieurs amendements à la loi sur la protection de l'environnement, visant à autoriser la Russie à importer des déchets nucléaires étrangers pour les stocker et/ou retraiter[11].

En juin 2009, Vladimir Poutine a signé une ordonnance créant un Parc national, le Parc national Rousskaïa Arktika ou « Parc arctique russe », dans la région d'Arkhangelsk de l'archipel de Nouvelle-Zemble. Le ministère de l'environnement projette une surface de plus de huit millions d'hectares[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Au-delà de 100 mégatonnes, le champignon atomique atteint une altitude tellement élevée que son sommet part dans l'espace. Créant un trou béant dans l'atmosphère terrestre et soulevant une quantité de poussières gigantesque, les effets d'une telle bombe sont supposés dignes d'une crise biologique semblable à une météorite[réf. nécessaire].
  2. Les plus énergétiques bombes A ne sont pas mégatonniques.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) Big Ivan, The Tsar Bomba (“King of Bombs”) - The Nuclear Weapon Archive, 3 septembre 2007
  2. a et b (en) Nuclear Explosions in the USSR: The North Test Site, Reference Material - Rapport IAEA (Division of Nuclear Safety and Security), version 4, décembre 2004, 136 pages [PDF]
  3. a, b et c Paul Quilès, Arrêtez la bombe !, Le Cherche Midi, 2013 (ISBN 978-2-7491-3143-6), chap. 1 : « Un peu d'histoire » [lire en ligne]
  4. a, b, c et d 1954-1961 : Les bombes H de la guerre froide (The World's Biggest Bomb), documentaire d'Andy Webb, 2011, 53 min
  5. (en) Soviet Nuclear Weapons - The Nuclear Weapon Archive, 7 octobre 1997
  6. (en) Keeping the Energy Debate Clean: How Do We Supply the World’s Energy Needs? - Derek Abbott, Proceedings of the IEEE, volume 98, no 1, janvier 2010 pp. 42-66 [PDF]
  7. (en) The B-41 (Mk-41) Bomb - The Nuclear Weapon Archive, 21 octobre 1997
  8. (en) Andrew D. Patterson, Christian Lanz, Frank J. Gonzalez, et Jeffrey R. Idleb, « The Role of Mass Spectrometry-Based Metabolomics in Medical Countermeasures Against Radiation », Mass Spectrometry Reviews, volume 29, no 3, mai-juin 2010, pp. 503-521 [lire en ligne]
  9. La Nouvelle-Zemble : carrefour stratégique de l’Arctique russe - Olivier Vandercruyssen, Regard sur l'Est, 15 avril 2010
  10. Rapport sur les incidences environnementales et sanitaires des essais nucléaires effectués par la France entre 1960 et 1996 et éléments de comparaison avec les essais des autres puissances nucléaires - Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, Assemblée nationale et Sénat français, 2001, p. 188 [PDF]
  11. a, b, c et d Nouvelle-Zemble : une décharge radioactive à ciel ouvert au nord de l’Europe - Arte, 18 mars 2012
  12. Un parc national créé dans l'archipel de Nouvelle-Zemble - sputniknews.com/RIA Novosti, 15 juin 2009

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]