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Schibboleth

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Un schibboleth, en hébreu : שִׁבֹּלֶת[1], prononcé [ ʃibɔlɛt] en français[2],[3], est une phrase ou un mot qui ne peut être utilisé – ou prononcé – correctement que par les membres d'un groupe[4]. Il révèle l'appartenance d'une personne à un groupe national, social, professionnel ou autre. Autrement dit, un schibboleth représente un signe de reconnaissance verbal[5].

Dans la Bible, le mot schibboleth signifie « épi », « branche » (Genèse 41:7[6], Job 24:24, Zacharie 4:12) (à rapprocher de l'arabe senbala « épi »), ou encore « flot », « torrent » (Psaumes 69:2[7]).

Origine[modifier | modifier le code]

Le schibboleth apparaît dans le Livre des Juges 12:4-6. Dans cet épisode, les Guiléadites utilisent ce terme pour distinguer leurs ennemis éphraïmites parmi les fuyards. Les Éphraïmites se trompant sur la façon de prononcer la lettre shin, ils écorchaient là le dernier mot de leur vie[8]

Lorsque Jephté, chef des hommes de Galaad, eut défait les Éphraïmites et pris les gués du Jourdain, de nombreux fugitifs voulurent traverser le fleuve. « Quand un fuyard d'Éphraïm disait : « Laissez-moi passer », les gens de Galaad demandaient : « Es-tu éphraïmite ? » S'il répondait « Non », alors ils lui disaient : « Eh bien, dis « schibboleth » ! » Il disait « sibboleth », car il n'arrivait pas à prononcer ainsi. Alors on le saisissait et on l'égorgeait près des gués du Jourdain. »[9]

Cette guerre entre les Galaadites (de la tribu de Gad et de la demi-tribu de Manassé-transjordanien) et les Ephraïmites est à rapprocher des guerres lacédémoniennes entre Athènes et Sparte. En effet, les Ephraïmites, comme les Spartiates[réf. nécessaire], prenaient toujours le commandement de tous les combats auxquels ils prenaient part et s'attribuaient toute la gloire d'une éventuelle victoire. Jephté, sachant cela et ne voulant pas être privé de la gloire de son raid contre les non-israélites de Transjordanie, ne les avait pas invités ; aussi étaient-ils arrivés après tout le monde. Furieux, ils s'en étaient pris à Jephté et à ses soldats, mais comme le raconte la suite de l'histoire, mal leur en a pris.

Histoire et légendes[modifier | modifier le code]

Les Vêpres siciliennes par Francesco Hayez.

Plusieurs schibboleths interviennent d'une manière similaire au cours du Moyen Âge et de la Renaissance. Ainsi, une légende célèbre veut que la prononciation du mot sicilien ciciri (« pois chiche ») ait permis aux Siciliens de reconnaître leurs ennemis angevins et donc de les exécuter lors des Vêpres siciliennes[10]. Ensuite, la prononciation de l'expression Schild en vriend (« bouclier et ami », mais plus probablement ‌'s gildenvriend « ami des corporations ») joua un rôle identique pendant les Matines brugeoises. Puis, au début du XVIe siècle, le guerrier frison Pier Gerlofs Donia eut recours à un stratagème comparable pour distinguer ses alliés de ses ennemis.

Première Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Durant la Première Guerre mondiale, les Alsaciens eurent leur schibboleth. Des prisonniers allemands tentaient de se faire passer pour des Alsaciens, afin de bénéficier du régime spécial qui leur était accordé. Comme il était relativement facile à un Badois ou à un Souabe de contrefaire le dialecte alsacien, le chanoine Wetterlé eut l'idée originale de les démasquer en leur présentant un parapluie et en leur demandant : « Was esch das ? » (« Qu'est-ce que c'est ? »). Les Souabes répondaient « Regenschirm », les Badois « Schirm » et seuls les Alsaciens répondaient « barabli »[11].

C'est en souvenir de cet événement que l'artiste Germain Muller eut l'idée de baptiser son cabaret Le Barabli.

Tremblement de terre de Kantō[modifier | modifier le code]

Lors du tremblement de terre de Kantō, en 1923, au Japon, une rumeur se développa accusant les Coréens résidant au Japon de tirer parti de la catastrophe pour piller et rançonner, d'empoisonner les puits et d'allumer des incendies. Les nombreux feux présents un peu partout renforcèrent cette rumeur, et des milices populaires commencèrent alors à tuer les résidents coréens, en particulier dans les villes de Tokyo et Yokohama. Certains Coréens prononçant le son « g » ou « j » avec un accent, des barrages ont été mis en place dans les villes, où les mots « 15 円 » (jū-go-en), « 50 銭 » (go-jus-sen) et がぎぐげご (gagigugego) étaient utilisés comme schibboleths. Ceux qui ne prononçaient pas correctement ces mots étaient battus, voire tués, et de nombreux Chinois, Okinawais ou Japonais d'autres régions ont été identifiés à tort comme Coréens[réf. souhaitée].

Le ministère de l'Intérieur avait déjà déclaré la loi martiale pour maintenir l'ordre et la sécurité, et l'armée impériale conduisit une action simultanée avec les forces de police pour protéger les Coréens. Plus de 2 000 Coréens ont été protégés de la foule, mais des études récentes ont montré que dans certains cas l'armée et la police avaient peut-être au contraire participé aux exactions avec la foule[réf. souhaitée]. Dans certains quartiers, même les postes de police, où étaient réfugiés les Coréens, furent attaqués, mais on rapporte aussi des cas de protection par les habitants eux-mêmes.

L'armée distribua des tracts niant les rumeurs et ordonnant aux civils d'arrêter les attaques contre les Coréens, mais celles-ci persistèrent souvent jusqu'à l'intervention de l'armée. Le nombre total de morts liés à ces violences est incertain. Le chiffre officiel du ministère de l'Intérieur japonais est de 231 Coréens, 3 Chinois et 56 Japonais (en incluant les Okinawais). Les estimations réelles[réf. souhaitée] s'élèvent plutôt de 2 500 à 6 000 victimes coréennes ou originaires d'Okinawa, suivant les sources.

362 civils japonais furent arrêtés et condamnés, mais la plupart eurent des peines légères, ou sortirent ensuite de prison lors des grâces liées au mariage du prince Hirohito. À la suite de ces violences, le Japon a particulièrement mis en avant l'importance d'avoir accès à des informations fiables lors des catastrophes naturelles. Les instructions à suivre lors d'un tremblement de terre recommandent notamment de se procurer des informations fiables grâce à la radio, et de ne pas écouter les rumeurs.

« Opération persil » à Haïti[modifier | modifier le code]

Dans les années 1930, de nombreux travailleurs haïtiens étaient entrés en République dominicaine pour travailler dans les champs de canne à sucre.

Prétextant des craintes d'infiltrations et de tentatives de coup d'État par des Dominicains en exil et leurs alliés haïtiens, le président de la République dominicaine Rafael Trujillo décida d'éliminer physiquement dès le les membres de la communauté haïtienne travaillant dans les plantations dominicaines le long de la frontière avec Haïti.

Les Haïtiens et les Dominicains étant difficilement différenciables d'après leur seule apparence physique et leur habillement, les soldats de l'armée de Trujillo usèrent d'un stratagème de schibboleth en demandant aux Haïtiens de dire « perejil » (persil en français), un mot espagnol difficile à prononcer correctement pour un francophone[12],[13]. En effet, « perejil » contient en espagnol les sons [r] et [x] (ou jota), absents en créole haïtien comme en français. Comme tout locuteur confronté à un son étranger, les locuteurs du créole haïtien tendent à « [faire] passer les phonèmes étrangers dans le moule phonologique »[14] de leur langue. Ainsi, « au lieu de /perexil/, comme on l’attendrait d’un ‘hispanophone natif’, ils réalisent [pelehil] »[14], dans lequel un /h/ remplace le [x] et un [l] remplace le /r/.

Une mauvaise prononciation identifiait immanquablement les Haïtiens et signait leur arrêt de mort. Ce carnage à la machette, connu sous le nom de « Massacre du persil », causa environ 20 000 morts selon les sources, certaines évoquant même plus de 30 000 morts[14].

Guerre des Malouines[modifier | modifier le code]

Durant la guerre des Malouines les Britanniques ont utilisé le mot de passe « Hey Jimmy », nom que les Argentins prononçaient immanquablement « Yimmy »[15]

Littérature[modifier | modifier le code]

Victor Hugo fait allusion à l'épisode biblique dans Cromwell :

« Olivier, capitaine et juge dans Sion !
Les saints, siégeant à Londre en congrégation,
Sachant que ta science est un vase à répandre,
Te demandent par nous s'il faut brûler ou pendre
Ceux qui ne parlent pas comme saint Jean parlait,
Et disent Siboleth au lieu de Schiboleth. »

— Victor Hugo, Cromwell, acte III, scène 2

Terry Pratchett donne deux interprétation de shibboleth dans le roman "Je m'habillerai de nuit", cinquième volume indépendant de la série Les Annales du Disque-monde.

Un garde du château, Preston explique l’impossibilité de vérifier la réponse « Ami » ou « Ennemi » lorsque lui-même demande « Qui va là, ami ou ennemi ? ». Mais il explique que les autres gardes on mis au point un shibboleth permettant de répondre à la question : « Sors toi le nez de ce bouquin Preston, et fais nous entrer tout de suite ! ». Ici le shibboleth ne repose donc pas sur la capacité de prononciation, mais sur une réponse, sans lien avec la question, et qu’on ne peut penser à donner qu’en connaissant de près le gardien de la porte.

Peu après, le même garde donne la signification du terme shibboleth par « un mot ou une expression que l’ennemi n’arrive pas à prononcer ». Il poursuit, en donnant un exemple : pour se prémunir de la duchesse, personnage odieux et condescendant, il suggère que ce serait une bonne idée de choisir le shibboleth « s’il vous plaît ». Ici le shibboleth consiste donc en une expression de politesse que « l’ennemi » n’envisagerait jamais de prononcer.

Philosophie[modifier | modifier le code]

L'un des ouvrages de Jacques Derrida est intitulé Schibboleth : pour Paul Celan et s'inspire en partie du recueil de poésie philosophique La Rose de personne de ce dernier.

Sociologie[modifier | modifier le code]

En Grande-Bretagne, des auteurs comme Nancy Mitford ou John Betjeman ont illustré la notion de schibboleth social : certains mots anglais sont jugés « U », et d'autres « non-U ». Ces deux abréviations renvoient respectivement à Upper class (élégant) et à Non-Upper class. Par exemple, le mot « lunettes » se traduit par spectacles en anglais « U » et par glasses en anglais « non-U ». Il existe ainsi toute une liste de termes dûment répertoriés par les analystes du snobisme.

Les Britanniques se servent aussi de mots qui se prononcent très différemment de ce qu'ils s'écrivent pour détecter d'éventuels intrus. Par exemple, tout Britannique bien éduqué sait que le Magdalene College à Cambridge se prononce en fait Môd-lin', tout comme le nom du diariste Samuel Pepys se prononce Pîps et non Pè-pis'.

Psychanalyse[modifier | modifier le code]

Sigmund Freud estime, en 1932, que la compréhension des mécanismes qui font le rêve, compréhension sans laquelle il n'est pas selon lui d'interprétation possible, constitue le schibboleth qui doit différencier le « vrai » psychanalyste de celui qui se prétend tel sans l'être[16].

Webcomics[modifier | modifier le code]

Le webcomic xkcd a inventé le mot « shibboleet » (mot-valise entre « schibboleth » et leet speak), qui dans les rêves du personnage serait un mot-code à donner au support technique pour indiquer qu'on a un problème nécessitant un technicien de haut niveau[17].

Musique[modifier | modifier le code]

Dans Cronaca del Luogo de Luciano Berio, œuvre évoquant par divers biais l'histoire du peuple juif, le terme schibboleth revient plusieurs fois, scandé par le chœur, notamment lors de l'avant-dernière scène, La Casa.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La graphie shibboleth, souvent rencontrée, étant celle de l’anglais ; on rencontre aussi quelquefois la graphie totalement francisée chibolet.
  2. Le Petit Robert 2013.
  3. Littré.
  4. (it) Gian Luigi Beccaria, Dizionario di linguistica.
  5. Voir diverses utilisations dans le Trésor de la langue française.
  6. « השבלים : Les épis. »
  7. « ושבלת שטפתני : Et le flot m'a submergé. »
  8. La lettre hébraïque ש (schin’ ou sin’) peut se lire sch ou s selon les cas et le mot schibboleth dépend de la prononciation dialectale.
  9. Juges 12:5-6.
  10. Julien Théry, « Les Vêpres siciliennes », dans Les trente nuits qui ont fait l'histoire, Belin, 2014, p. 89-103, en ligne. (ISBN 9782701190105).
  11. Germain Muller et l'origine du mot barabli - INA.fr
  12. Chronique du Dr Hugues Saint-Fort sur « la question de l'accent » - ToutHaïti.com
  13. « Perejil », le mot qui tue - Le Kiosque Médias
  14. a b et c Arnaud Richard et Renauld Govain, « Schibboleth, la langue comme arme de détection massive : 1937, le massacre des Haïtiens », Lengas, no 80,‎ (ISSN 0153-0313 et 2271-5703, DOI 10.4000/lengas.1193, lire en ligne, consulté le 11 février 2020)
  15. (en) Michael Parsons, The Falklands War, Sutton Pocket Histories,
  16. Voir sur cairn.info.
  17. Voir sur xkcd.com.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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