Sarlabot

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Bœuf et vache de race Sarlabot[1].

La race Sarlabot ou race désarmée ou race cotentine sans cornes[2] ou normande améliorée[3] est une race bovine française sans cornes créée vers 1840-1850 par Henri Philippe-Auguste Dutrône (1796-1866[4]), éleveur à Trousseauville-Dives[5]. Il souhaitait ainsi créer une race de bovins inoffensifs et éviter les accidents. Cette race connut une certaine notoriété et était en voie d'extinction vers 1900.

C'est sous le nom de Sarlabot qu'un Bœuf Gras de cette race a participé au cortège des Bœufs Gras au Carnaval de Paris en 1857 et un autre en 1858.

Sarlabot est à Trousseauville-Dives le nom de la ferme où la race a été créée, ainsi que du château où à l'époque habite Dutrône[3]. La ferme fut transformée par la suite en restaurant[6] et à présent n'existe plus. Il exista également un golf de Sarlabot. Le château est toujours là[7]. Et un nouveau quartier de Dives-sur-Mer – situé en contrebas et créé en 2009, – porte le nom de Sarlabot[8].

À propos de la race Sarlabot[modifier | modifier le code]

Sarlabot Bœuf Gras en 1857[9].
La ferme Sarlabot.

En 1857, au cortège carnavalesque parisien des Bœufs Gras, un des Bœufs Gras fait sensation. Il s'appelle Sarlabot, du nom de la ferme de Trousseauville-Dives dont il vient. Au-dessus de lui, sur son char, une banderole annonce : SARLABOT, Bœuf sans Cornes de Race Normande[10]. Il appartient à une nouvelle race sans cornes créée en France : la race Sarlabot.

La Presse littéraire le 15 mars 1857 parle de[11] : « Sarlabot, le bœuf de la nouvelle race cotentine, autrement dit normande, élevé et engraissé par M. Dutrône, sur son domaine de Sarlabot, à Trousseauville, canton de Dozulé (Calvados). »

La Presse du 23 février 1857 parle également de Sarlabot et souligne son absence de cornes : « le bœuf de race sans cornes, qui a fait hier l'admiration des connaisseurs[12] ».

Il s'agit d'un bœuf sans cornes, obtenu par des croisements de bovins de race Cotentine avec des races anglaises sans cornes. Cette race nouvelle est le produit de 18 années d'efforts de son créateur. Le Journal d'agriculture pratique publie en 1857 un portrait gravé de la bête. Qui est repris pour illustrer deux brochures sur Sarlabot : Rapport de M. Magne et lettre de M.M. les membres du syndicat de la boucherie de Paris sur Sarlabot et Rapport sur Sarlabot Ier bœuf de la race Cotentine sans cornes.

On lit dans ce dernier rapport, fait en 1858 à la Société impériale zoologique d'acclimatation par Urbain Leblanc, membre de l'Académie de médecine et président de la Société de médecine vétérinaire de Paris :

M. Dutrône, conseiller honoraire à la Cour impériale d'Amiens, alarmé des quasi-délits, des accidents et des inconvénients de toute sorte qui proviennent de la présence des cornes chez l'espèce bovine, s'est appliqué à constituer une race nationale sans cornes, en alliant des animaux appartenant aux races anglaises et écossaises à tête nue avec des sujets à cornes de la race française COTENTINE ou normande.
Un bœuf Sarlabot fait partie des collections du Jardin d'Acclimatation à Paris en 1865[13].
Le Journal d'agriculture pratique nous apprend que plusieurs animaux de la race Sarlabot ont été repartis dans les environs de Paris et à Paris même, — qu'un taureau et une vache ont été donnés par M. Dutrône au Muséum d'histoire naturelle, — qu'une vache se trouve encore à l'ermitage de Sannois, près d'Enghien, chez M. Féline, et une autre chez M. Levasseur, à Maisons-Laffitte ; elles sont très bonnes laitières.— Il en a été de même de deux vaches mises par M. Dutrône à la disposition de M. Magne, qui a constaté à l'école d'Alfort leur qualité supérieure. Enfin, une vache donnée à une loterie en faveur de Petit-Bourg[14], est échue à M. Vuillaume, aux Thernes, où ses qualités laitières sont encore notoires.

Après celui de 1857, le deuxième Bœuf Gras Sarlabot qui défile au Carnaval de Paris en 1858, est jugé si réussi par les bouchers parisiens, qu'ils font porter en tête de l'animal ces mots sur un écusson[15] : « La boucherie reconnaissante pour la formation de la race sans cornes Sarlabot. »

Juste après le défilé 1858, le célèbre boucher Duval ayant acheté le Bœuf Gras Sarlabot, exige qu'il lui soit livré immédiatement. Dutrône refuse de le livrer avant quinze jours. Duval, qui s'estime lésé, attaque en justice Dutrône. Demande des dommages et intérêts. Pour justifier sa demande, il détaille avec précisions le budget du défilé des Bœufs Gras 1858 dont il est l'organisateur. La dépense totale s'élève à 14 187 francs et 10 centimes. Il perd son procès[16].

Dutrône cherche à propager la race qu'il a créé y compris hors de France. En août 1859, il offre un taureau et une génisse Sarlabot au roi et à la reine de Grèce[17].

Des opposants à la race Sarlabot[modifier | modifier le code]

Maurice La Châtre, Nouveau dictionnaire universel, Paris 1865[18].

Dutrône n'a pas connu que des encouragements pour créer sa race. Comme le relève en passant L'Illustration, du 7 mars 1857, parlant de Dutrône : « Ainsi non content d'avoir, malgré bien des mauvais vouloirs, constitué dans sa province la souche d'une précieuse race[19] ».

Les sociétés d'éleveurs ont toujours refusé d'accorder à la race Sarlabot une catégorie spéciale[20].

C'est le rejet de la race Sarlabot par les éleveurs, pour des motifs qui ont été critiqués, qui finira par la faire disparaître[3].

Lettre du bourgmestre de Gand à Dutrône en 1861[modifier | modifier le code]

Le Bœuf Gras Sarlabot IV[21].
Gand, le 7 mai 1861[22].
Monsieur le conseiller,
En vous adressant le prix d'honneur hors concours, que le conseil provincial d'agriculture et le conseil communal viennent de vous décerner à l'occasion du bœuf gras sans cornes Sarlabot IV. j'aime à vous dire que le jury et l'administration n'ont point été déterminés seulement par la magnifique conformation et le parfait engraissement de ce nouveau lauréat de la race Sarlabot[21].
D'une part, le rapport comparatif fait par M. le vétérinaire du gouvernement, Bastin, sur Sarlabot III et les six autres bœufs primés à notre Concours de l'année dernière; — d'une autre part, les rapports faits sur Sarlabot Ier et sur Sarlabot II par les commissions de la Société d'acclimatation, de la Société protectrice des animaux, et par le syndicat de la boucherie de Paris, ont fourni une large base à cette décision tout exceptionnelle. — Je dis tout exceptionnelle, parce que votre médaille d'or est la première, monsieur le conseiller, que le jury gantois ait décerné, ses plus hautes récompenses ayant consisté, jusqu'à ce jour, en médailles de vermeil.
J'aime aussi consigner ici que nous avons voulu nous associer, et au sentiment patriotique qui vous a conduit à conserver, en la perfectionnant, la race indigène de votre pays, et au sentiment humanitaire, magistral, qui vous fait consacrer votre existence à favoriser, chez toutes les nations, la propagation de races qui, par la suppression de leur redoutable armure, diminuent, pour les familles, les dangers de blessures, les dangers de mort, et pour l'administration ainsi que pour la justice le nombre et la gravité des quasi délits à prévenir ou à punir.
Je vous prie, monsieur le conseiller d'agréer, etc.
Le Bourgmestre de la ville de Gand, chevalier de l'ordre de Léopold.
Ch. de Kerchove.

Un jugement sévère de la race Sarlabot en 1867[modifier | modifier le code]

Rendant compte des animaux présentés à l'Exposition universelle de 1867, le Journal d'agriculture pratique juge sévèrement les bœufs de race Sarlabot[23] :

Les cotentins sans cornes, la race des Sarlabot, un croisement plus philanthropique que zootechnique, l'entreprise à peu près infructueuse d'un homme de bien, se composaient de trois animaux qui, comme tous ceux que nous avons vus jusqu'ici, sont hauts sur jambes, étroits, grossiers, plus loués que louables. À ces taureaux croisés on a accordé : au n°59 de M. Dassonville-Guyot, un premier prix et une mention honorable aux n° 54 et 55 de M. Deleporte-Bayart. Jusqu'à présent, les sarlabots ne paraissent guère mériter que les récompenses des Sociétés d'acclimatation ; ils ont encore fort à faire avant de pouvoir lutter, quant à la conformation, dans les concours de boucherie.

Un jugement positif de la race Sarlabot en 1868[modifier | modifier le code]

En 1868, dans le Journal de l'agriculture de la ferme et des maisons de campagnes, de la zootechnie, de la viticulture, de l'horticulture, de l'économie rurale et des intérêts de la propriété, Achille Cochard, parlant de la race Sarlabot, écrit[24] :

LA RACE BOVINE SANS CORNES SARLABOT AU POINT DE VUE DE LA BOUCHERIE.
Nous ne croyons pas nécessaire de faire aujourd'hui une nouvelle étude sur la race créée par M. le conseiller Dutrône ; mais la place importante qu'elle est appelée à prendre dans l'élevage français fait que les succès qu'elle obtient doivent être signalés aux agriculteurs. M. Deleporte-Bayart, de Valenciennes, a exposé au concours d'animaux de boucherie qui s'est tenu à Metz le 31 mars dernier, un bœuf sans cornes Sarlabot dont nous donnons le portrait (fig. 3), et qui a mérité le 1er prix dans la catégorie des bœufs de quatre ans au plus. Le sur-lendemain le même animal obtenait un nouveau succès à Gand, au neuvième concours international annuel entre la France, la Belgique et la Hollande pour les bœufs gras de race désarmée, nés et élevés sur le continent, produits par des croisements des races indigènes entre elles ou avec les races laitières de Norfolk et de Suffolk avec une race belge, française ou hollandaise. Cet animal, acheté à l'âge de 7 mois chez M. le conseiller Dutrône, fut élevé dans l'arrondissement de Valenciennes, où il devint père de plus de 500 veaux dont la plupart sont nés sans cornes comme lui. Il commença à 17 mois le service de reproducteur. A 23 mois il obtint le 1er prix comme reproducteur au concours de l'arrondissement de Valenciennes en 1866. À l'âge de 35 mois il a reçu une mention honorable à l'Exposition universelle de 1867, à Billancourt. Il était fils de Sarlabot VlI, primé au concours international de Gand en 1864; petit-fils de Sarlabot IV, prix d'honneur au concours international de Gand en 1861 ; arrière-petit-fils de la vache Trousseauville, primée en 1855 au concours international de Chelmsford (Angleterre), et du taureau Munck, 1er prix au concours universel de Paris en 1855. Il fut castré le 15 novembre 1867, étant âgé de 35 mois et demi; engraissé pendant 98 jours après être devenu bœuf, il pesait à Metz le jour du concours 860 kilog. M. Deleporte-Bayart l'a présenté à Metz et à Gand comme exemple remarquable de la précocité et de l'aptitude à l'engraissement de la race Sarlabot, en même temps que, comme taureau castré jeune après avoir servi de reproducteur, il donnait une des solutions du problème de la viande produite au meilleur marché possible. Au risque d'être écarté du concours, mais afin de montrer d'une façon péremptoire la réalisation du but qu'il se proposait d'atteindre, M. Deleporte-Bayart a déclaré, dans les pièces à produire pour l'inscription, que son bœuf n'avait été castré que 4 mois et demi auparavant. Cet animal, abattu à Valenciennes le 8 avril, a donné comme rendement, en rapportant celui-ci à 100 du poids vif :
Pour 100.
Proportion des 4 quartiers (poids net)................... 64.661
du poids du suif........................................................ 9.702
du cuir....................................................................... 5.935
des issues et du sang................................................ 7.398
des intestins, faces, déchets, etc. 12.304

En 1904, la fin annoncée de la race Sarlabot[modifier | modifier le code]

En 1904, Marcel Vacher parle de la race Sarlabot[25] :

En créant la race Sarlabot, M. Dutrône n'entendait pas poursuivre une entreprise zootechnique : il voulait réaliser une idée philanthropique en rêvant le désarmement général des races bovines. C'est pour les rendre moins offensives, moins dangereuses à l'homme et à elles-mêmes, qu'il les privait de leurs cornes.
Pour atteindre ce but, il avait donc fait choix, comme nous l'avons vu, d'un taureau sans cornes de la variété anglaise de Suffolk ou Red-Polled au pelage à fond rouge et souvent bigarré et bringé (brindled) comme le sont nos normands. Ajoutons que, contrairement à la célèbre race noire sans cornes, Aberdeen-Angus, si remarquable au point de vue de la production de la viande et de la masse de chair, les Red-Polled sont surtout des animaux laitiers, de conformation plutôt médiocre. Cela dit, pour expliquer la très modeste valeur reconnue aux métis normands suffolks sans cornes de M. Dutrône.
Le taureau suffolk sans cornes, ayant été accouplé à des vaches normandes qui avaient des cornes, M. Dutrône ne conserva que les veaux naissant sans cornes, éliminant avec soin tous les autres. Ce fut par cette sélection rigoureuse et déterminée par la production d'animaux désarmés que M. Dutrône créa la famille des Sarlabots. Malgré la propagande la plus active faite autour d'elle, malgré les encouragements qui lui furent réservés, la race Sarlabot ne résista pas à la mort de son créateur. Son apogée peut se fixer vers 1865, et je ne sache pas qu'aujourd'hui on ait des chances de rencontrer quelques très rares descendants de la race Sarlabot.

La fin du dernier troupeau en 1907[modifier | modifier le code]

Rapport de M. Magne sur Sarlabot.png
Deux brochures sur Sarlabot Bœuf Gras de 1857, l'une publiée en 1857, l'autre en 1858.

En juillet 1907, J. Giniéis, dans le Recueil de médecine vétérinaire fait l'histoire et la description de la race Sarlabot, et annonce son extinction, en dépit de ses qualités, du fait de l'hostilité des éleveurs normands[3] :

La race de Sarlabot
Grâce à l'aimable dévouement et aux relations de mon ami et confrère Radulphe, vétérinaire à Lisieux, il m'a été possible, lors d'un séjour en plein pays d'Auge, de faire quelques observations zootechniques et de recueillir des renseignements documentaires sur la race de Sarlabot et la vacherie de Corbon.
Le croisement de bovins sans cornes avec des bovins ordinaires avait été opéré par Gilbert, à l'époque de la Révolution, à l'Établissement rural de Sceaux. Il fut continué ensuite à l'École d'Alfort jusque vers 1825.
M. le professeur Railliet nous a très obligeamment permis de consulter les notes qu'il a recueillies sur ce point d'histoire zootechnique et desquelles il résulte que, dès cette époque, on était en possession de métis à tête désarmée. Cependant les opérations les plus connues sont celles de Dutrône.
Pour ne pas prêter serment à l'Empire, Dutrône donnait en 1852 sa démission de conseiller à la Cour d'Amiens et se retirait dans son château de Sarlabot, près de Dives. Il avait de la fortune et beaucoup de générosité. Sa philanthropie, qui était fort grande, étendait sa bienfaisance sur les animaux eux-mêmes. Et comme les chevaux et les bœufs paissaient mêlés ensemble, Dutrône rêva, idée originale, de créer une race bovine désarmée afin d'éviter les accidents dans ses pâtures. Il croisa donc les vaches normandes avec un angus. Bientôt naquirent des produits dépourvus de cornes comme leur père. Mais ces métis possédaient, paraît-il, une conformation défectueuse et un squelette grossier ; leur pelage, d'ailleurs, souvent noir, toujours de nuance foncée, éloignait trop toute ressemblance avec la cotentine. Aussi Dutrône. abandonnant pareil élevage, choisit-il pour ses vaches normandes la race « Red polled », originaire des comtés de Norfolk et de Suffolk, excellente laitière et de robe pie-rouge, parfois bringée. Tous les descendants dépourvus de cornes furent conservés. Les premiers étaient pie-rouges avec quelques bringeures; une sélection attentive développa ces dernières convenablement. Telle fut l'origine de la race de Sarlabot.
Confinée dans son berceau primitif où existaient encore quelques individus vers 1883, impuissante à s'étendre au-dehors malgré la propagande active de son auteur, cette race serait complètement disparue aujourd'hui — au moins à l'état de groupe — si, en 1866, Dutrône n'avait envoyé un taureau sarlabot à son parent, M. Arsène Purin, propriétaire-éleveur à Méry-Corbon, canton de Mézidon. Là, le mâle sarlabot produisit avec les vaches normandes des métis souvent désarmés, parfois pourvus de cornes. Les premiers seuls furent gardés. Accouplés dès lors en consanguinité étroite, ils formèrent une famille importante. Par atavisme, naissaient de temps en temps des sujets armés, aussitôt rejetés de la reproduction.
Les animaux de Méry-Corbon — que j'ai pu examiner et sur lesquels M. Purin m'a donné tous les renseignements désirables — sont des normands sans cornes. Ils ont les lèvres épaisses, le mufle large, la tête camuse au niveau du front, les orbites saillantes, l'œil gros, sorti, proéminent, la taille et la conformation générale de la cotentine. Seulement, le resserrement du crâne entre les temporaux, le chignon élevé, pointu, saillant, décèlent les caractères céphaliques d'un bovin désarmé. Les cornes sont absentes ; il n'y a même pas trace de chevilles osseuses ; peut-être la peau est-elle légèrement épaissie dans la région où elles se trouvent normalement.
Primitivement, la robe était plutôt pie-rouge avec des bringeures clairsemées. À cause de l'exposition dans les concours — où les sarlabots paraissaient sous le nom de « normande améliorée » — et pour se rapprocher davantage de la cotentine, les bringeures furent développées par sélection. Aujourd'hui, le pelage est nettement pie-rouge bringé.
Très bonnes laitières, les femelles donnent de 22 à 26 litres de lait au moment du vêlage. Quant à l'aptitude à la boucherie, elle est manifeste ; tous les animaux s'engraissent vite et bien ; ils seraient même plus précoces que le pur normand.
Actuellement, le troupeau se compose d'une dizaine de bêtes. Parmi les purs sarlabots, se trouve une vache âgée de six ans, pourvue de cornes avortées d'une longueur de 6 centimètres environ. Elle avait été achetée du côté de Livarot ; on n'en connaissait point l'origine. Saillie par un sarlabot, elle a produit une génisse sans cornes, pie-rouge légèrement bringé, véritable type du sarlabot primitif.
L'exploitation de cette race ne pouvait réussir. Désarmés, les animaux se laissent péniblement saisir à l'herbage et sont d'attache difficile à l'étable, sans compter que l'absence d'appendices ne met pas à l'abri des coups de tête parfois violents. Et puis le sarlabot heurte l'esthétique de l'éleveur normand ; qu'importent ses qualités ! C'est un animal sans cornes, voilà tout.
Devant cet ostracisme, cette « excommunication », comme dit le propriétaire, M. Purin devait s'incliner.
« Il n'élevait que pour lui », puisque ses bêtes ne se vendaient pas dans la région : les génisses comme les bœufs allaient à la boucherie, et à la boucherie parisienne. Ainsi, l'absence de débouchés suffisamment rémunérateurs condamnait les sarlabots à disparaître. Ils vont disparaître, en effet, malgré une lutte tenace, le propriétaire de Méry-Corbon ayant résolu de les vendre, en juillet, au marché de la Villette. Il ne restera plus qu'un mâle et deux génisses âgés de quelques mois qui seront vendus sous peu, à leur tour. Ils vont disparaître ! Exemple concret et brutal de l'impuissance d'un éleveur, lorsqu'il veut imposer une race malgré la répugnance d'un pays !
Encore bien qu'il n'existe que ce seul troupeau homogène et jadis nombreux, on trouve aussi quelques sarlabots chez M. Jules Purin, de Méry-Corbon. Très certainement en rencontrerait-on quelques individus disséminés et isolés chez divers particuliers. D'ailleurs, voilà déjà longtemps qu'un officier de marine démissionnaire acheta un sarlabot de Méry-Corbon, pour l'importer dans une propriété de la Meuse. Que sont devenus les produits? On l'ignore. Quelque confrère de la région pourrait, sans doute, nous renseigner à ce sujet.
Avant que cette race soit à jamais éteinte, j'ai cru utile d'en retracer brièvement l'histoire, d'en faire le portrait et de donner les raisons de son échec économique.

La race Sarlabot dans la culture[modifier | modifier le code]

La vache Sarlabot dans un poème de Victor Hugo en 1865[modifier | modifier le code]

Le premier Bœuf Gras Sarlabot sur son char de Carnaval au défilé des Bœufs Gras 1857 à Paris[26].
Le deuxième Bœuf Gras Sarlabot sur son char de Carnaval au défilé des Bœufs Gras 1858 à Paris[27].

En 1865 paraît à Bruxelles le recueil de poèmes de Victor Hugo Les chansons des rues et des bois. Dans celui-ci, dans le poème L'Ascension humaine, on trouve « la vache Sarlabot[28] ».

Extrait du poème de Victor Hugo :

« Va, Dieu crée et développe
« Un lion très réussi,
« Un bélier, une antilope,
« Sans le concours de Poissy[29].

« Il fait l'aile de la mouche
« Du doigt dont il façonna
« L'immense taureau farouche
« De la Sierra Morena ;

« Et dans l'herbe et la rosée
« Sa génisse au fier sabot
« Règne, et n'est point éclipsée
« Par la vache Sarlabot.

« Oui, la graine dans l'espace
« Vole à travers le brouillard
« Et de toi le vent se passe,
« Semoir Jacquet-Robillard[30] !

:

Un dessin de Rosa Bonheur en 1866[modifier | modifier le code]

En 1866, on lit dans le Bulletin de la Société impériale zoologique d'acclimatation[31] :

L'incomparable talent de Rosa Bonheur vient de donner, ces jours derniers, à la race bovine normande sans cornes SARLABOT. le dernier genre de célébrité qui lui manquait. Un simple croquis de l'illustre artiste, représentant un jeune taurillon, donné au Comité central franco -polonais, pour être vendu au profit des réfugiés, a été, après de vives enchères, adjugé au prix de 1 000 francs.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Lithographie en couleurs, planche XXXI, extraite du livre Het Rundvee, zijne verschillende soorten, rassen en veredeling ; door G. J. Hengeveld, Haarlem 1865 (« Les Bovins, leurs différentes sortes, races et leur reproduction ; par G. J. Hengeveld, Harlem 1865 »). Dessin et peinture de la planche : G.J. Hengeveld. Lithographiée par Emrik et Binger. Elle se trouve après la page 266 du livre.
  2. « Pour créer cette race, M. Dutrône a allié, sur son domaine de Trousseauville-Dives (Calvados) , les taureaux sans cornes d'Angus et de Suffolk aux vaches cotentines ; cette race est connue sous le nom de race cotentine sans cornes ; elle est dite aussi race sarlabot. » Mémoires d'agriculture, d'économie rurale et domestique, 1868-1869, p. 242.
  3. a b c et d ZOOTECHNIE, La race de Sarlabot, par J. Giniéis, répétiteur de zootechnie à l'École de Grignon., Recueil de médecine vétérinaire, 15 juillet 1907, pp. 434-437.
  4. Précisions des dates de naissance et mort de Dutrône et de ses prénoms donnés par : Michel Vivier H. P.-A Dutrône, notable philanthrope et les bovins désarmés de Sarlabot. Une aventure zootechnique dans le monde agricole augeron du XIXe siècle., Le Pays d'Auge, juillet août 2007, p. 10. Les mêmes dates sont indiquées sur le site Calames, dans la fiche bibliographique d'une lettre manuscrite conservée à la bibliothèque de la Sorbonne et adressée à Dutrône. Sur cette fiche il est appelé Henry Dutrône.
  5. On lit dans le Journal d'agriculture pratique, n°7, quatrième série, tome VII, 5 avril 1857, p. 314 :
    La vacherie de M. Dutrône présente, terme moyen, 20 à 25 têtes de bétail, vaches, veaux, taureaux et bœufs de tout âge.
    Elle existe depuis plus de quinze ans.
  6. La ferme de Sarlabot existait encore en 1921. Marcel Monmarché, à la page 266 du volume Normandie des Guides bleus Hachette, sorti cette année-là, indique que c'est un restaurant.
  7. L'ensemble, château, ferme et terres en dépendant formaient une grande propriété unique, ainsi décrite lors de sa mise en vente dans le Journal des débats, du 20 septembre 1872, p. 4, 4e colonne :
    Étude de Me TOUTAIN, notaire à Caen, 16, place Saint-Sauveur.
    A VENDRE
    par adjudication définitive, le 26 septembre 1872, à trois heures de l'après-midi, à Caen, en l'étude et par le ministère dudit Me Toutain, le
    CHÂTEAU DE SARLABOT ET TERRES EN DÉPENDANT,
    Le tout sis en la commune de Dives, section de Trousseauville, et par extension sur Grangues, arrondissement de Pont-l'Evêque.
    Cette propriété comprend, outre le château de Sarlabot et les réserves, trois fermes composées de bâtiments d'habitation et d'exploitation, terres en herbage, prés et labour.
    La superficie est de 64 hectares 60 ares 33 centiares.
    Le revenu, par baux authentiques et enregistrés, s'élève à 8,980 fr. par an (non compris la location du château).
    La situation de cette magnifique propriété est tout à fait exceptionnelle.
    Abritée de la mer par un rideau d'arbres séculaires, elle n'en jouit pas moins d'une vue splendide, s'étendant tout à la fois sur la mer, les stations de bains de Houlgate, de Beuzeval, de Cabourg-Dives, sur la belle vallée de la Dives (l'une des anciennes et renommées vallées d'Auge), sur l'embouchure de l'Orne.
    Trouville est a 16 kilomètres.
    Un chemin de fer en voie d'exécution va mettre prochainement Dives et Beuzeval en communication directe avec Paris.
    Mise à prix abaissée a 330,000 fr.
    Une seule enchère fera prononcer l'adjudication.
    S'adresser pour les renseignements
    A Paris, à Me Bazin, notaire, rue de Menars,
    Et à M. Mignot, rue de Richelieu, 97, passage des Princes (escalier B), chez lequel sont déposés des plans et des vues de la propriété.
    A Dives, à M. Fleury, percepteur ;
    A Caen, à Me Toutain, notaire, dépositaire des titres de propriété et du cahier des charges.
  8. Voir un article sur le site Internet du journal Le Pays d'Auge, qui parle du quartier Sarlabot et indique la date de sa création.
  9. Dessin d'Eugène Lambert gravé par Pesard et publié en 1857 dans le Journal d'agriculture pratique. Il est repris pour illustrer deux brochures sur Sarlabot : Rapport de M. Magne et lettre de M.M. les membres du syndicat de la boucherie de Paris sur Sarlabot et Rapport sur Sarlabot Ier bœuf de la race Cotentine sans cornes.
  10. Le terme Normande est utilisé ici dans le sens de zone géographique et pas de race normande au sens actuel.
  11. Promenade des bœufs gras., Introduction en France d'une nouvelle race., La Presse littéraire, 15 mars 1857, p. 344.
  12. La Presse, 23 février 1857. Voir l'article reproduit sur la base Commons.
  13. Pierre-Henri-Louis-Dominique Vavasseur Guide du promeneur au Jardin zoologique d'acclimatation, éditeur : au Jardin zoologique d'acclimatation, Paris, mai 1865, p. 51.
  14. Le Petit-Bourg mentionné ici est situé dans le département de Seine-et-Oise et se trouve être un orphelinat et colonie agricole ouvert en 1844. Cet orphelinat est mentionné par exemple par La Mode, revue des modes, galerie de mœurs, album des salons, en 1849, page 533.
  15. Annales de l'agriculture française, 1858, p.176.
  16. Petit-Jean Courrier du Palais, Le Monde illustré, 8 mai 1858, p. 299, 1re et 2e colonnes. Voir l'extrait de cet article où il est question de ce procès, reproduit sur la base Commons.
  17. Journal de Gand, Extrait du n°6, du 3 mars 1860., Agriculture, élevage. Race Cotentine sans cornes, les Sarlabot: délibération du Conseil Communal de Gand et programme de concours, Vanderhaeghen, 1860, p. 12.
  18. Maurice La Châtre, Nouveau dictionnaire universel, Docks de la Librairie, Paris 1865, tome premier, p. 60, 3e colonne.
  19. L'Illustration, 7 mars 1857
  20. Bulletin des séances de la société nationale d'agriculture de France, séance du 27 janvier 1904, p. 62.
  21. a et b La rubrique FAITS DIVERS, du Journal d'agriculture pratique, en 1861, p. 623, 1re colonne, rapporte ceci :
    La première prime au concours international des bœufs sans cornes, à Gand – A Gand, au concours international pour les bœufs sans cornes, la prime de 500 fr. a été décernée au bœuf Sarlabot IV (1,025 k.) élevé, engraissé et présenté par M. le conseiller Dutrône, de Dives (Calvados).
  22. Journal d'agriculture pratique., 1861, p. 505, 1re colonne.
  23. Journal d'agriculture pratique, 1867, p. 557, 1re colonne.
  24. Journal de l'agriculture de la ferme et des maisons de campagnes, de la zootechnie, de la viticulture, de l'horticulture, de l'économie rurale et des intérêts de la propriété, 1868, volume 4, pp. 57-58.
  25. Bulletin des séances de la société nationale d'agriculture de France, séance du 27 janvier 1904, p. 61.
  26. Le Moniteur des comices et des cultivateurs, Journal spécial des associations, des établissements et des intérêts agricoles, tome 2e, novembre 1856-octobre 1857, p. 290.
  27. Détail d'un dessin pleine page figurant le cortège de la promenade du Bœuf Gras, paru dans Le Monde illustré, 27 février 1858, p. 136.
  28. L'Ascension humaine, Les chansons des rues et des bois, Livre second – Sagesse, 4e édition, Librairie internationale, Paris 1866, p. 364.
  29. Le concours de Poissy était un célèbre concours d'animaux de boucherie qui se déroulait à Poissy, près de Paris.
  30. Voir l'image et la description du semoir à la volée de Jacquet-Robillard. dans le Journal d'Agriculture pratique, 1861, p. 421.
  31. Bulletin de la Société impériale zoologique d'acclimatation, 1866, p. 304.

Sources[modifier | modifier le code]

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