Ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon à la France libre

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon à la France libre, le , est une opération de la Seconde Guerre mondiale menée par l'amiral Muselier sur l'ordre du général de Gaulle.

Contexte[modifier | modifier le code]

Depuis l'armistice du 22 juin 1940 et l'occupation partielle de la France métropolitaine par les Allemands, l'administration de l'île est sous le contrôle du gouvernement de Vichy, représenté par l'administrateur Gilbert de Bournat[1] et par l'amiral Robert[2], Haut-commissaire pour les possessions françaises en Amérique (Guyane, Antilles et Saint-Pierre). Un accord Greenslade[3]-Robert du règle les relations franco-américaines sur la base d'un statu quo dans la région. En dépit de l'attaque de Pearl Harbor et de la déclaration de guerre de l'Allemagne aux États-Unis le , le statu quo est de nouveau confirmé par les accords Horne[3]-Robert le .

L'île dispose d'un puissant poste émetteur radio et d'un câble transatlantique[4]. Ces moyens de communications confèrent à l'île une position stratégique à l'entrée du Saint-Laurent[1]. Certains craignent des vues annexionnistes du Canada voisin sur l'archipel[1],[2] ; Canada qui avait préparé, avec l'aval de Washington, un projet de débarquement pour prendre possession de Saint-Pierre-et-Miquelon. Plusieurs prétextes furent avancés, parmi lesquels des émissions radio qui se faisaient l'écho de la propagande de Vichy[2]. Certains avancèrent même que cette station radio aidait les U-Boots allemands présents sur les bancs de Terre-Neuve[2]. Le Premier ministre canadien William Lyon Mackenzie King ne permit pas l'exécution de ces plans.

Déroulement[modifier | modifier le code]

En novembre 1941[5], de Gaulle envoie l'amiral Muselier au Canada dans le but de préparer une opération sur l'île. Le Muselier est à Halifax en Nouvelle-Écosse où il regroupe ses moyens militaires : le sous-marin Surcouf et les trois corvettes Mimosa, Aconit et Alysse[6]. Avant de passer à l'action, Muselier sollicite l'avis des gouvernements canadien et américain. Les États-Unis donnent une réponse défavorable[7],[2] le jour même des accords Horne-Robert. De Gaulle décide de passer outre et donne l'ordre à Muselier d'exécuter cette opération[6],[2].

Malgré son désaccord, l'amiral Muselier s'exécute et orchestre le ralliement de l'archipel, à l'insu et contre l'avis des autorités américaines et canadiennes[2], mais avec un premier assentiment de Winston Churchill[2]. Le , la flottille française appareille sous prétexte d'entraînement avec 230 hommes[6]. Elle aborde les îles le 24 à trois heures du matin[6]. Face à une poignée de gendarmes, l'affaire est réglée en vingt minutes sans un coup de feu[6]. Le lendemain, une consultation est organisée auprès de la population qui donne une majorité de 98,2 % des suffrages exprimés (77,4 % des inscrits) en faveur de la France libre[8],[9]. Alain Savary, qui participait à l'opération, est nommé gouverneur de l'archipel. Roger Birot, qui commande la division des trois corvettes, y est nommé commandant provisoire de la marine[10]. Saint-Pierre-et-Miquelon est ainsi l'une des premières terres françaises ralliées à la France libre.

Les Américains sont furieux et dès le , Cordell Hull, le secrétaire d'État des États-Unis, publie une déclaration[2] : « […] l'action entreprise par trois bâtiments des soi-disant Français libres à Saint-Pierre et Miquelon était une action arbitraire, contraire à l'agrément de toutes les parties intéressées. » Et la radio américaine transmet son communiqué : « […] l'action entreprise à Saint-Pierre et Miquelon par les navires prétendus Français libres, l'a été sans que le gouvernement des États-Unis en ait eu au préalable connaissance et sans qu'il y ait aucunement donné son consentement[11]. » Les États-Unis envisageront d'intervenir militairement avant d'y renoncer devant l'attitude ferme de Muselier et celle favorable aux Français libres de leur propre opinion publique ; opinion publique très satisfaite en particulier par le fait que la radio de Vichy cesse ses émissions et que les sous-marins allemands, qui attaquaient les convois alliés de l'Atlantique, ne puissent plus profiter de ses messages codés[2]. L'expression « soi-disant » employée par Cordell Hull au sujet des Français Libres fut jugée choquante « par presque tout le monde[2] ».

Conséquences[modifier | modifier le code]

L'affaire du fit couler beaucoup d'encre. Winston Churchill, qui se trouvait à Washington pour rencontrer le président Roosevelt depuis le et pour trois semaines[12] s'étonnera dans ses mémoires de la réaction disproportionnée de Cordell Hull face à cet incident mineur, car il avait donné, avant son départ pour les États-Unis, un premier assentiment à de Gaulle sur ce projet[2],[13], en jugeant que : « Les forces navales de la France Libre étaient parfaitement capables de mener cette opération à bien et le Foreign Office n'y vit aucun inconvénient[2]. ». En réalité, la crise diplomatique s'éteindra très vite devant la situation autrement plus redoutable sur les autres théâtres d'opérations[2], notamment dans le Pacifique. Toutefois, cet incident alimentera la méfiance de Roosevelt envers de Gaulle avec des conséquences sur leurs relations jusqu'à la fin de la guerre[14].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Aron 1964, p. 193.
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m et n Winston Churchill, The Second World War, Plon, 1948-1954 ; rééd. La Deuxième Guerre mondiale, Le Cercle du Bibliophile, 12 vol. , 1965-1966, tome sixième, « La grande alliance – L'Amérique en Guerre, 1941–1942 », chap. XV : « Washington et Ottawa », p. 303-304.
  3. a et b John W. Greenslade et Frederick J. Horne étaient deux amiraux américains.
  4. Aron 1964, p. 200 et 203-204.
  5. Aron 1964, p. 199.
  6. a, b, c, d et e Aron 1964, p. 203.
  7. Aron 1964, p. 200-202.
  8. Aron 1964, p. 205 :
    « Pour Saint-Pierre les résultats sont :
       France Libre : 651
       Collaboration : 11
       Abstentions ou nuls : 140 »
  9. « Le ralliement de Saint-Pierre et Miquelon à la France Libre », sur cheminsdememoire.gouv.fr, ministère de la Défense (France) (consulté le 11 octobre 2013) :
    « Pour l'ensemble de l'archipel les résultats sont :
       France Libre : 783
       Collaboration : 14
       Abstentions ou nuls : 215 »
  10. « Roger Birot », dans Vladimir Trouplin, Dictionnaire des Compagnons de la Libération, Bordeaux, Elytis, (ISBN 2356390332 et 9782356390332), p. 126 [notice en ligne].
  11. Aron 1964, p. 207.
  12. Winston Churchill, La Deuxième Guerre mondiale, op. cit., p. 299.
  13. Aron 1964, p. 200.
  14. Aron 1964, p. 208.
  • Article de Caroline Hocquet, Historia, décembre 1986.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Robert Aron, Grands dossiers de l'histoire contemporaine, Paris, CAL (Club des amis du livre), (1re éd. : Grands dossiers de l'histoire contemporaine ; Nouveaux grands dossiers de l'histoire contemporaine, Paris, Librairie Académique Perrin, 1962-1964), 494 p., « Le putsch de Saint-Pierre-et-Miquelon », p. 191-208.Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Winston Churchill, The Second World War, Plon, 1948-1954 ; rééd. La Deuxième Guerre mondiale, Le Cercle du Bibliophile, 12 vol. , 1965-1966, tome sixième, « La grande alliance – L'Amérique en Guerre, 1941–1942 », chap. XV : « Washington et Ottawa », p. 303-304.Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Louis de Villefosse, Souvenirs d'un marin de la France libre, les Éditeurs français réunis, Paris, 1951.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]