Opération Tchétchévitsa

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L'opération Tchétchévitsa (en russe : Чечевица, littéralement Lentilles) est le nom de code pourtant parlant[1] pour la déportation par les Soviétiques des Tchétchènes et des Ingouches, accusés faussement[2] de collaboration avec l'Allemagne, vers l'Asie centrale du 23 au 28 février 1944[3], pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ce nettoyage ethnique est sans précédent dans l'URSS par sa brutalité[4] et par l'ampleur des moyens déployés et des contingents à déporter en un temps record : au moins 120 000 soldats et officiers furent mobilisés, 150 millions de roubles[5] affectés, 194 trains de 65 wagons de marchandises chacun[6],[7] réquisitionnés pour rafler et déporter en une semaine près d'un demi-million de personnes.

Le 14 novembre 1989, le Soviet suprême de l'Union soviétique déclara « illégales », « criminelles » et « barbares » les déportations de minorités ethniques effectuées sous Staline[8]. Le 26 avril 1991, la République socialiste fédérative soviétique de Russie adopta la loi « Sur la réhabilitation des peuples opprimés » en condamnant « une politique de calomnie et de génocide » dont les peuples déportés eurent été victimes[9].

Selon l'amendement adopté le 26 février 2004 par la plénière du Parlement européen, « la déportation de l'ensemble du peuple tchétchène ordonnée par Staline le 23 février 1944 a, en vertu de la 4e Convention de La Haye de 1907 et selon la Convention sur la prévention et la répression du crime de Génocide adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU de 1948, constitué un acte de génocide »[10].

Déroulement[modifier | modifier le code]

Le 23 février 1944, aux premières heures du jour, 150 000[11] militaires soviétiques (120 000 ou 200 000[12], selon d'autres sources) encerclèrent toutes les localités de la République de Tchétchénie-Ingouchie. Sous le prétexte fallacieux d'une collaboration avec les troupes allemandes[13] qui, en réalité, ne pénétrèrent même pas sur le territoire de la Tchétchénie[14],[15], et malgré ou grâce[16] au fait qu'une grande partie des adultes mobilisables de la république fut envoyée au front[17], près d'un demi-million de Tchétchènes-Ingouches furent entassés dans des camions de marque Studebaker fournis par les États-Unis au titre du lend-lease, et emmenés vers les gares les plus proches, où ils furent répartis dans les milliers de wagons à bestiaux[18] et transportés, sans eau ni nourriture, vers le Kazakhstan et la Kirghizie. Des centaines, peut-être des milliers de déportés qui ne pouvaient être acheminés dans les délais impartis aux points d'embarquement dans les convois ferroviaires, furent sommairement liquidés[19],[20] : noyés, brûlés vifs – comme dans le village de Khaïbakh, le 27 février 1944 – ou exterminée à la grenade[21]. Entre un tiers[22] et la moitié[23] des déportés, voire plus de la moitié[24], périssent durant trois à quatre semaines du transfert ou pendant les premières années de leur survie en déportation, à cause de privations, de froid ou de maladie.

Conformément aux instructions de Staline, les « valeureux participants[25] » qui « se sont le plus distingués[26] » dans l'opération Tchétchévitsa reçurent des décorations.

La République autonome de Tchétchénie-Ingouchie fut dissoute, son territoire partagé entre d'autres républiques, les biens des exilés appropriés par des colons russes, la toponymie changée, les monuments nationaux rasés, les tombes dans les cimetières détruits, les archives historiques, scientifiques et littéraires brûlées, toute mention de l'existence même d'une nationalité tchétchène supprimée des documents et de la mémoire collective[27],[28],[29],[30].

Par ailleurs, pour saluer l'extinction des Tchétchènes, une statue du général Iermolov, figure emblématique de la conquête russe du Caucase, fut érigée à Grozny en 1949 et une citation d'Iermolov gravée sur son socle : « Il n'y a pas sous le soleil de peuple plus vil et plus fourbe que celui-là »[31].

Ce n'est qu'en 1957, avec la déstalinisation, que la République de Tchétchénie-Ingouchie fut rétablie, et les « déplacés spéciaux » « réhabilités » et autorisés à rentrer dans leur patrie. De nombreuses tensions, incidents, émeutes anti-tchétchènes émaillèrent cependant le retour des rescapés[32].

Perpétuation du souvenir[modifier | modifier le code]

Dans les années 1990, fut construit à Grozny un mémorial qui rend hommage aux victimes de la Tchétchévitsa. Sur son mur frontal, il était écrit : « Nous ne pleurerons pas, nous ne plierons pas, nous n'oublierons pas. » Hérité de l'époque de l'indépendance de facto de la Tchétchénie et, de fait, perçu comme gênant par les nouvelles autorités, ce mémorial fut dissimulé et rendu inaccessible en 2008, avant d'être démantelé et « déplacé »[33] à un autre endroit du centre-ville en 2014.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. À cause de sa ressemblance paronymique avec l'ethnonyme des Tchétchènes, le choix du nom de code pour cette opération est considéré par certains comme volontairement cynique et injurieux ((ru) Петр Мультатули, « Депортация: Оболганные народы Северного Кавказа », sur Царьград,‎ (consulté le 15 juillet 2018) ; (ru) [vidéo] Познер – Гость Асламбек Аслаханов. Выпуск от 24.04.2017 sur YouTube).
  2. Cf., par exemple, l'article « Tchétchènes » dans « Le Petit Larousse », Paris : Larousse, 2011, p. 1716.
  3. Dans son ordre no  00193 en date du 28 février 1944 « Sur les démarches à effectuer à la suite de l'achèvement de l'opération de déportation des Tchétchènes et des Ingouches », le chef du NKVD Lavrenti Beria, qui supervisait l'opération sur place avec ses adjoints Ivan Serov et Bogdan Koboulov, considère la tâche accomplie et prescrit à ses troupes, sauf exception, de rentrer dans leurs cantonnements ((ru) История сталинского Гулага. Конец 1920-х – первая половина 1950-х годов: Собрание документов в 7-ми томах / Т. 1. Массовые репрессии в СССР / Отв. ред. Н. Верт, С. В. Мироненко. Отв. сост. И. А. Зюзина. – М.: «Российская политическая энциклопедия» (РОССПЭН), 2004. С. 486). Le lendemain, dans son rapport à l'attention de Staline du 29 février 1944, il annonce l'envoi du dernier convoi avec à son bord les anciens dirigeants et les autorités religieuses de la Tchétchénie-Ingouchie (ibid., с. 490).
  4. Aurélie Campana, Grégory Dufaud & Sophie Tournon (dirs), Les déportations en héritage. Les peuples réprimés du Caucase et de Crimée hier et aujourd'hui, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 46 : « Le déroulement des [déportations ethniques en URSS] est marqué par une extrême brutalité dans tous les territoires […] Mais la plus grande violence se manifeste sans conteste envers les Tchétchènes et les Ingouches. »
  5. (ru) «Исторические хроники» с Николаем Сванидзе. 1944 год. Константин Рокоссовский, реж. Роман Масло, Россия, 2005, sur Россия-1 (consulté le 30 décembre 2015).
  6. (ru) История сталинского Гулага, op. cit., с. 81.
  7. De pareils chiffres entrent toutefois en contradiction avec les témoignages de survivants de la Tchétchévitsa qui font état de la surpopulation des wagons de trains, ce qui n'aurait pas pu avoir lieu, si les déportés avaient été effectivement répartis équitablement dans tous ces convois ferroviaires ((ru) Хасан Бакаев, « Депортация: "потерянные" в дороге вайнахи », sur ВайДахар,‎ (consulté le 14 juin 2016)).
  8. (ru) « Декларация Верховного Совета СССР "О признании незаконными и преступными репрессивных актов против народов, подвергшихся насильственному переселению, и обеспечении их прав" », Ведомости народных депутатов СССР и Верховного Совета СССР, no 23,‎ , p. 607 (lire en ligne).
  9. (ru) « Закон Российской Советской Федеративной Социалистической Республики "О реабилитации репрессированных народов" », Ведомости Съезда народных депутатов РСФСР и Верховного Совета РСФСР, no 18,‎ , p. 539-540 (lire en ligne).
  10. « À propos », sur L'Européen : le blog d'Olivier Dupuis (consulté le 30 décembre 2015).
  11. (ru) Степан Кашурко, « Кровавое зарево Хайбаха », dans Дош, no 2 (2),‎ , p. 8 (lire en ligne [PDF]).
  12. Mariel Tsaroieva, Mythes, légendes et prières ancestrales des Ingouches et Tchétchènes, Paris : L'Harmattan, 2009, p. 14.
  13. Le décret annonçant la suppression de la Tchétchéno-Ingouchie, publié deux ans après les faits, le 25 juin 1946, dans les Izvestia, organe de presse officiel de l'URSS, prétendait que de nombreux Tchétchènes, « à l'instigation d'agents allemands, se sont enrôlés dans des détachements de volontaires organisés par les Allemands, ont mené le combat contre les unités de l'Armée rouge aux côtés des troupes allemandes, et ont constitué, sur instructions allemandes, des bandes de saboteurs pour combattre à l'arrière le pouvoir soviétique » et que l'essentiel de la population de la république tchétchéno-ingouche « n'a rien fait pour contrer les agissements de ces traîtres à la Patrie » ((ru) « Закон РСФСР "Об упразднении Чечено-Ингушской АССР и о преобразовании Крымской АССР в Крымскую область" », Сборник законов РСФСР и указов Президиума Верховного Совета РСФСР, Москва,‎ , p. 64 (lire en ligne)). En réalité, comme le fait remarquer le spécialiste de la Russie, Eric Hoesli, les Allemands « s'étaient arrêtés aux portes de la Tchétchéno-Ingouchie, la république ne pouvait donc porter le fardeau de la collaboration » (Eric Hoesli, À la conquête du Caucase. Épopée géopolitique et guerres d'influence, Paris : Éditions des Syrtes, 2006, p. 413). Cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu de lutte antisoviétique en Tchétchéno-Ingouchie. Quasi-endémique dans les années 1920-1940, elle y gagna en intensité lors de la guerre germano-soviétique de 1941-1945, mais sans aucune collusion militaire ni idéologique avec les nazis ((ru) Авторханов А. Народоубийство в СССР. Убийство чеченского народа. – Мюнхен: Свободный Кавказ, 1952. С. 59 ; Laurent Vinatier, Russie : l'impasse tchétchène, Paris : Armand Colin, 2007, p. 7-8). En octobre 1942, la Pravda, un autre organe de presse officiel de l'URSS, écrivait d'ailleurs que les Tchétchènes et les Ingouches avec les Russes et d'autres peuples du Caucase du Nord et du Sud « se sont dressés » contre les Allemands (cité dans (ru) Филькин В. И. Патриотизм трудящихся Чечено-Ингушской АССР в период Великой Отечественной войны. 2-е изд., доп. – Грозный: Чечено-Ингушское книжное издательство, 1989. С. 12). Le propre fils de Beria, Sergo Beria, affirme dans ses mémoires : « J'avais pu constater, durant mon séjour sur le front du Caucase, comment les Tchétchènes et les autres peuples montagnards combattaient les Allemands. On dénombra parmi eux bien moins de collaborateurs que parmi les Cosaques. Toutes les affirmations faites à ce sujet ont été gonflées par la vieille école impérialiste russe. […] Il y avait trois cent mille Russes dans l'armée Vlassov. Personne n'a songé à déporter le peuple russe pour autant. En réalité, on n'avait pas oublié que les Caucasiens avaient résisté à la soviétisation » (Sergo Beria, Beria, mon père. Au cœur du pouvoir stalinien, trad. de Françoise Thom, [Paris] : Plon/Critérion, 1999, p. 151). Selon Vassiliï Filkine, historien russe et cadre du parti communiste de la Tchétchéno-Ingouchie, 28 500 Tchétchènes et Ingouches combattirent sur le front ((ru) Артем Кречетников, « Операция "Чечевица": 65 лет депортации вайнахов », sur BBC News Русская служба,‎ (consulté le 25 juin 2018)). En 2013, le président russe, Vladimir Poutine, déclara : « Les Tchétchènes ont souffert à cause des répressions. Pourtant les Vaïnakhs en général – aussi bien les Tchétchènes que les Ingouches – ont beaucoup fait pour la victoire dans la Grande Guerre Patriotique [guerre germano-soviétique de 1941-1945]. Ils se sont comportés d'une manière extrêmement vaillante et se sont montrés de courageux guerriers et défenseurs de la Patrie. C'est un fait évident, de nombreux documents le confirment. Les Tchétchènes sont un peuple héroïque, c'est dans leur mentalité. Et c'est ainsi qu'ils se sont comportés lorsque le malheur [agression nazie] est arrivé dans notre maison commune » ((ru) [vidéo] Путин: чеченцы – героический народ. 6.09.2013. Пресс-конференция по итогам G20 sur YouTube).
  14. François Jean, « La nouvelle "guerre du Caucase" » [PDF], sur Médecins Sans Frontières, (consulté le 30 décembre 2015), p. 2.
  15. (ru) Виктория Пупко, « 23 февраля – день памяти жертв сталинской депортации 1944 года », sur Вестник,‎ (consulté le 30 décembre 2015).
  16. « L'opération [Tchétchévitsa] est facilitée, dit Nikolaï Svanidze, historien et présentateur de télévision russe, par le fait que la population masculine se trouve dans les rangs de l'Armée rouge et dans les détachements de partisans » ((ru) «Исторические хроники» с Николаем Сванидзе, op. cit.). Idem déclare, par exemple, Jean-Jacques Marie, spécialiste de l'Union soviétique : « Ainsi au lieu de se battre contre les troupes allemandes les 120 000 hommes de troupes de NKVD étaient dès 1942 mis en réserve pour les opérations de ratissage ultérieures et protégés de tout contact avec l'ennemi susceptible d'affaiblir leur puissance de feu. Elles pourront ainsi préparer tranquillement l'expulsion de deux peuples [Tchétchènes et Ingouches] sans hommes en âge de porter les armes » (Jean-Jacques Marie, Les peuples déportés d'Union Soviétique, Bruxelles : Complexe, 1995, p. 77).
  17. Mariel Tsaroieva, op. cit., p. 14.
  18. « Un wagon à bestiaux est un wagon ferroviaire de marchandises aménagé pour le transport de bétail, ainsi que de détenus et d'exilés » ((ru) Беловинский Л. В. Энциклопедический словарь истории советской повседневной жизни. – М.: Новое литературное обозрение, 2015. С. 641). En l'occurrence, vu que les survivants de la Tchétchévitsa mettent en évidence qu'on les expédiait dans « d'affreux wagons à bestiaux sales et puants dans lesquels il n'y avait strictement rien » ((ru) Дмитрий Беляков, « Испытание сомнением », sur Журнал Русский репортер,‎ (consulté le 13 avril 2016)), pas même de toilettes ((en) Umalt Chadayev, « The deportation of 1944 – how it really was », sur Prague Watchdog, (consulté le 14 juin 2016)), on peut se demander s'il ne s'agissait pas vraiment des wagons conçus pour le transport du bétail et laissés tels quels.
  19. Nicolas Werth, « Les déportations des populations suspectes en Russie/URSS », dans Communisme, 2004, no  78/79, p. 34.
  20. (ru) Павел Полян, Не по своей воле... История и география принудительных миграций в СССР, Москва, ОГИ – Мемориал,‎ (lire en ligne), « Тотальные депортации "возмездия" народов Северного Кавказа и Крыма в 1943–1944 гг. ».
  21. Michel Gurfinkiel & Vladimir Fedorovski, Le Retour de la Russie, Paris : Odile Jacob, 2001, p. 215.
  22. (ru) Дмитриевский С. М., Гварели Б. И. et Челышева О. А., Международный трибунал для Чечни, vol. 1, t. I–V, Нижний Новгород,‎ , 530 p. (lire en ligne [PDF]), p. 78.
  23. Michel Gurfinkiel & Vladimir Fedorovski, op. cit., p. 215.
  24. Alexandre Grigoriantz, Les Caucasiens. Aux origines d'une guerre sans fin, Gollion : Infolio, 2006, p. 151.
  25. Cité par Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme. Essai d'investigation historique. Quand meurt le chœur. Les victimes, Paris : Bernard Grasset, 2015, p. 199.
  26. Cité par Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme. Essai d'investigation historique. D'une main de fer. Les bourreaux, Paris : Bernard Grasset, 2015, p. 442.
  27. Nicolas Werth, op. cit., p. 35.
  28. Joël Kotek (dir.), L'Europe et ses villes-frontières, Bruxelles : Complexe, 1996, p. 133.
  29. Para Partchieva & Françoise Guérin, Parlons Tchétchène-Ingouche. Langue et culture, Paris : L'Harmattan, 1997, p. 22.
  30. (ru) Дмитриевский С. М., Гварели Б. И. et Челышева О. А., op. cit., p. 77.
  31. (en) Carlotta Gall & Thomas De Waal, Chechnya: A Small Victorious War, London: Pan Original, 1997. Repris dans « Guerre de Tchétchénie : restauration de l'état russe et formalisation des aires d'intérêts impérialistes dans la région » [PDF], sur Mouvement communiste, (consulté le 30 décembre 2015), p. 40.
  32. (ru) Александр Черкасов, « Насылающие ветер », sur Полит.ру,‎ (consulté le 30 décembre 2015).
  33. Le mot est mis entre guillemets parce que ce n'est pas le mémorial dans son intégralité qui fut déplacé, mais seulement de vieilles pierres tombales dont il était essentiellement, mais pas uniquement, composé et encore, non plus comme un mémorial à part entier, mais plutôt comme un prolongement d'un autre ensemble commémoratif rappelant, quant à lui, les pertes subies par le régime tchétchène prorusse dans sa lutte contre les indépendantistes ((ru) Александр Черкасов, « Память бывает разная », sur Эхо Кавказа,‎ (consulté le 13 avril 2016)).

Articles connexes[modifier | modifier le code]