Guerre du Caucase

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La construction de la Route militaire géorgienne fut un facteur-clé de la conquête russe du Caucase
Carte de la conquête des Khanats semi-autonomes du Caucase par les Russes
Les Montagnards quittant l’aoul, par Piotr Grouzinski

La guerre du Caucase, ou conquête du Caucase, désigne une série d’opérations militaires de l’Empire russe ayant abouti à l’annexion de la Ciscaucasie. C’est la guerre la plus longue qu’aient conduite les Russes dans toute leur histoire[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

Elle a lieu sous le règne de trois tsars : Alexandre Ier, Nicolas Ier et Alexandre II. Les chefs militaires russes les plus importants sont Alexis Ermolov (campagne de 1816-1827), Mikhaïl Semionovitch Vorontsov (campagne de 1844-1854) et Alexandre Bariatinski (campagne de 1856-1862). Les écrivains Mikhaïl Lermontov et Léon Tolstoï y prennent part, et le poète Alexandre Pouchkine y fait référence dans son poème byronien Le Prisonnier du Caucase (1821).

L’invasion russe rencontre une résistance acharnée. La première campagne, qui s’achève au moment de la mort d’Alexandre Ier et de la révolte décembriste de 1825, ne permet d’obtenir que de maigres succès face à ce que les chefs militaires russes considéraient n’être qu’une « poignée de sauvages » : un échec surprenant, puisque l’armée impliquée était celle qui venait de vaincre Napoléon. Les succès des armées d’Alexis Ermolov sont de plus entachés de tristes réussites, dont la quasi-extermination de certaines populations, dont les Tchétchènes[2]. Si les actions d’Ermolov sont saluées par Pouchkine dans son Prisonnier du Caucase[3], elles laissent sceptique le général Mikhaïl Orlov, qui avait reçu la capitulation de Paris en 1814[4] : « Il est aussi difficile d’asservir les Tchétchènes et d’autres peuples de cette région que d’aplanir le Caucase. […] Cela étant dit, il y a quelque chose de majestueux dans cette guerre permanente, et les portes du temple de Janus ne se ferment pas en Russie, comme dans la Rome antique. Qui, à part nous, peut se vanter de mener une guerre éternelle ? »[5] Il est à noter que ces lignes datent de 1820 et qu’il faudra attendre encore 44 ans avant que la guerre ne touche à sa fin.

Entre 1825 et 1830, l’intensité des opérations diminue, la Russie étant impliquée dans deux autres conflits, contre l’Empire ottoman et la Perse. Alors qu'elle a obtenu des succès considérables au cours de ces deux guerres, les combats reprennent dans le Caucase, contre le mollah Ghazi, Gamzat-bek et Hadji Murad, puis l’imam Chamil, qui conduit la résistance des montagnards dès 1834, et jusqu’à sa capture par Bariatinski en 1859.

La seconde période d’accalmie a lieu après la trêve conclue avec Chamil en mars 1855, lorsque la Russie est engagée dans la guerre de Crimée. Cependant, la trêve fut de courte durée, puisque la guerre recommença à la fin de la même année.

La guerre du Caucase s’achève avec la conquête du Nord du Caucase et l’exode massif de musulmans vers l’Empire ottoman. Chamil, de son côté, prête allégeance au tsar et est exilé par la suite en Russie centrale. La guerre se termine officiellement le 2 juin 1864 (21 mai dans le calendrier julien), avec une déclaration du tsar.

Rôle des Tchétchènes[modifier | modifier le code]

Les Tchétchènes, qui constitueront plus tard « le principal pilier du pouvoir de Chamil »[6], se distinguent dès le début de la guerre par une constance et une profondeur sans égales[7] de leur lutte contre l’expansion et la domination russe au Caucase de l’est. « De toutes les tribus indigènes de l’Oblast du Terek, celle des Tchétchènes, de par son nombre, son organisation sociale et plus encore en raison des propriétés topographiques du territoire qu’elle occupe, a conservé plus longtemps que les autres sa capacité à résister et, effectivement, elle l’a exercée contre nous de la façon la plus déterminée qui soit. Les premières expéditions que nous avons menées contre ce peuple, et dans lesquelles nous avions perdu nos moyens, notre temps et la vaillance militaire des soldats russes, n’ont en réalité pas permis de le soumettre définitivement à notre autorité »[8], constate en 1863 le général Mikhaïl Loris-Melikov, chef de l’Oblast du Terek. L’année suivante, l’adjoint du commandant des forces russes au Caucase abonde dans le même sens : « Ici [= en Tchétchénie], tout s’est ligué contre nous : et le caractère du peuple, et sa vie publique, et le terrain. [...] Une longue guerre, que les Tchétchènes nous menaient, n’a pas exhaussé ni amélioré leur caractère [...]. Le démocratisme était chez eux toujours porté à ses dernières extrémités [...]. Même dans la langue des Tchétchènes, il n’y a pas de mot ordonner. »[9]

C’est également aux Tchétchènes que voue une hostilité toute particulière Ermolov[10]. Il les qualifie de « vauriens »[11], de « malfaiteurs »[12] et de « plus vicieux des brigands qui attaquent la Ligne »[10]. Dans ses lettres à son ami, le général Arseni Zakrevski, Ermolov se délecte[13] à élaborer des projets vindicatifs contre les Tchétchènes qui donnent, selon lui, le mauvais exemple à d’autres Circaucasiens[14]. Ses expéditions « punitives » ne se font pas sans résistance. Ainsi, le général Nikolaï Grekov, commandant du flanc gauche de la Ligne, écrit dans son rapport à Alekseï Veliaminov, chef d’état-major et bras droit d’Ermolov : « Ces deux circonstances extrêmes [de fortes gelées et la disette de fourrage qui s’ajoutent à l’offensive russe] sont assez fortes pour dompter n’importe quel autre peuple, mais c’est à peine si elles ont ébranlé un peu les Tchétchènes : leur opiniâtreté est incroyable. »[15] Ermolov en conclut que « les Tchétchènes ne saisissent pas même le droit le plus facile à comprendre, celui du plus fort ! Ils résistent »[16].

D’après Lermontov, les vétérans russes considèrent les Tchétchènes comme une « engeance »[17]. En 1840, il publie sa Berceuse cosaque qui suscite de nombreuses réminiscences, allusions, imitations et parodies[18]. Son plus célèbre passage, « Le méchant Tchétchène rampe sur la berge, / Il aiguise son couteau »[19], sera souvent évoqué dans le contexte des deux guerres russo-tchétchènes de la fin du XXe et du début du XXIe siècles[20].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Hoesli 2006, p. 10.
  2. Les populations tchétchènes auraient passé alors de 700 000 à 60 000 personnes. Cf. Milana Terloeva, Danser sur les ruines. Une jeunesse tchétchène, Paris : Hachette Littératures, 2006, p. 205.
  3. Orlov 1963, p. 236, 341.
  4. Orlov 1963, p. 25-27.
  5. Orlov 1963, p. 228.
  6. Selon l’historien militaire russe Arnold Zisserman ((ru) Арнольд Зиссерман, Двадцать пять лет на Кавказе (1842–1867) : Часть первая. 1842–1851, Санкт-Петербург, Типография А. С. Суворина,‎ (lire en ligne), p. 91). La Grande Encyclopédie soviétique le confirme : « Les Tchétchènes étaient considérés à juste titre comme les adversaires les plus forts et les plus actifs du gouvernement tsariste lors de la conquête du Caucase du Nord. La poussée des troupes tsaristes contre les montagnards amena ces derniers à s'allier afin de lutter pour leur indépendance, et dans cette lutte des montagnards, les Tchétchènes jouaient un rôle éminent en fournissant le gros des forces et des vivres pour le gazawat (guerre sainte). La Tchétchénie était le “grenier” du gazawat » ((ru) Большая советская энциклопедия / Под общ. ред. В. В. Куйбышева, Н. И. Бухарина и др.; Гл. ред. О. Ю. Шмидт. – Т. 61. – М.: «Советская энциклопедия», 1934. Сс. 530-531). En 1859, en tentant de remonter le moral aux Tchétchènes après la chute de la capitale de l'imamat, Vedeno, Chamil leur dit lui-même : « Vous êtes la flamme de la religion, le socle musulman [du Caucase] » (cité par (ru) Гаджи-Али, « Сказание очевидца о Шамиле », Сборник сведений о кавказских горцах, Тифлис, no VII,‎ , p. 54 (lire en ligne)).
  7. Hoesli 2006, p. 52.
  8. Cité par (ru) Юрий Братющенко, « Читал ли Сталин записку генерала Карпова », sur Ynik.info (Портал интересных статей),‎ (consulté le 6 mai 2017).
  9. Cité par le grand spécialiste du Caucase de l’époque Adolf Bergé ((ru) Адольф Берже, « Выселение горцев с Кавказа », sur Lib.ru,‎ 1880 (année de la première publication) (consulté le 6 mai 2017)).
  10. a et b Hoesli 2006, p. 42.
  11. Ermolov 1890, p. 210.
  12. Ermolov 1890, p. 233, 443, 447.
  13. Ermolov 1890, p. 279.
  14. Ermolov 1890, p. 225, 253.
  15. Cité par (ru) Николай Дубровин, История войны и владычества русских на Кавказе : Ртищев и Ермолов, vol. VI, Санкт-Петербург, Склад издания у В. А. Березовского,‎ (lire en ligne), p. 527.
  16. Cité par (ru) Сергей Шостакович, Дипломатическая деятельность А. С. Грибоедова, Москва, Издательство социально-экономической литературы,‎ (lire en ligne), p. 74.
  17. (ru) Михаил Лермонтов, « Кавказец », sur ФЭБ (Фундаментальная электронная библиотека «Русская литература и фольклор»),‎ 1841 (année d’écriture) (consulté le 6 mai 2017). Voir à ce sujet (ru) Николай Маркелов, « “Где рыскает в горах воинственный разбой...” », sur Журнальный зал,‎ (consulté le 6 mai 2017).
  18. (ru) Борис Эйхенбаум, « Варианты и комментарии », sur ФЭБ (Фундаментальная электронная библиотека «Русская литература и фольклор»),‎ (consulté le 6 mai 2017).
  19. Viviane Scemama Lesselbaum, « Les berceuses », sur Nikibar, (consulté le 6 mai 2017).
  20. Voir, entre autres, « Présidentielle, le débat Chirac-Jospin. Cinquième partie », transcription du premier débat télévisé entre Jacques Chirac et Lionel Jospin lors de la campagne présidentielle de 1995 animé par Alain Duhamel et Guillaume Durand, sur Libération, (consulté le 6 mai 2017) et (ru) Дмитрий Фурман, « Самый трудный народ для России », sur Old.sakharov-center.ru (Музей и общественный центр им. Сахарова),‎ (consulté le 6 mai 2017).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Eric Hoesli, À la conquête du Caucase : Épopée géopolitique et guerres d’influence, Paris, Syrtes,
  • (ru) « Бумаги графа Арсения Андреевича Закревского », Сборник Императорского русского исторического общества, Санкт-Петербург, vol. 73,‎ 1890 (lire en ligne)
  • (ru) Михаил Орлов, Капитуляция Парижа. Политические сочинения. Письма, Москва, Издательство Академии наук СССР,‎ (lire en ligne)

Articles connexes[modifier | modifier le code]