Mitra 15

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Le Mitra 15 est, avec l'Iris 80, l'un des ordinateurs réalisés par la Compagnie internationale pour l'informatique (CII) dans le cadre du plan Calcul. Il a été commercialisé de 1971 à 1985 et permettait de fonctionner en relation avec un grand système. Il fut fabriqué à un millier d'exemplaires pour la CII jusque 1975 dans l'usine de Toulouse, puis à Crolles dans la banlieue de Grenoble. Au total plus de 7 000 exemplaires ont été fabriqués[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

Le Mitra 15[2] est considéré comme le premier des mini-ordinateurs de la CII, conçus dès le départ en complémentarité et en réseau avec le plus puissant des ordinateurs français de l'époque, l'Iris 80, du même constructeur[3], avec lequel il devient compatible. Son nom est un acronyme signifiant « Mini-machine pour l'Informatique Temps Réel et Automatique ». Il fonctionnait, dans ses premières versions, avec une mémoire principale à tores de ferrite au lithium organisée en mots de 16 bits[3]. Il a été conçu et développé par une équipe dirigée par Alice Recoque[4],[5],[6].

Le premier Mitra 15 livré est présenté le et produit à Crolles puis Échirolles[7]. Six mois plus tard, le premier microprocesseur commercialisé, le , est l'Intel 4004, encore balbutiant et réservé à un seul client[7].

Visant le contrôle-commande de processus industriels comme le calcul scientifique, il se veut adaptable à des domaines d'application très divers, grâce à un système de microprogrammation innovant et un bon rapport performance/prix[7]. Des déclinaisons de ce mini-ordinateur ont également été produites en fonction des besoins des clients de CII. Le Mitra 15 fut également développé en une version militarisée, le Mitra 15M[7]. La microprogrammation a recours à un microprogramme, stocké dans une mémoire morte, dont l’exécution fait qu’un ordinateur simple (la micromachine) exécute toujours le même algorithme, pour les instructions d’un autre ordinateur (la macromachine, où simplement la machine, seule vue par le programmeur.

Seule la première version est incompatible avec les Iris de l'époque, l'Iris 50[7]. Le Mitra 125 fut très utilisé comme interface frontale de l'ordinateur CII Iris 80 (MCR-2). Lui succèdent les Mitra 15-20 et Mitra 15-30, produits en 1972. Le Mitra 15-30 qui dispose d'une armoire à configuration étendue[7] est destiné en particulier aux clients de l'industrie des télécommunications et coûte 13.000 dollars. Puis, sont produits le Mitra 15M / 05, sorti en 1975 et le Mitra 125, appelé aussi « Mitra 15M / 125 », vendu en 1975, avec des capacités d’adressage étendues. Une version européenne avec opérateur rapide voit également le jour. C'est le Mitra 125 MS[7], spécialement étudiée pour le Spacelab[7], laboratoire spatial modulaire utilisé durant certaines des missions de la navette spatiale américaine, pour réaliser des missions de microgravité.

Son successeur immédiat, le Mitra 225 est une version puissante[8] construite à partir de 1975 autour du microprocesseur en tranches AMD 2901[9]. Cette famille de processeurs, davantage facile à programmer que ceux d'Intel[9], est introduite elle aussi en 1975 par le fondeur Advanced Micro Devices qui profite de ce composant performant pour battre ses concurrents.

À partir de 1976, les mini-ordinateurs sont regroupés dans la Société européenne de mini-informatique et systèmes, constituée pour les applications civiles ; sont ajoutés aux Mitra (67% pour la Thomson, actionnaire de la CII) les mini-ordinateurs Solar de Télémécanique (24%) et 9% de l'IDI[7]. Thomson devient actionnaire ainsi de la SEMS plutôt que de la CII, où l'américain Honeywell l'a remplacé au capital. Thomson récupère les Mitra 15M militaires ainsi que d'autres produits à travers une autre filiale : la CIMSA, Compagnie pour l'Informatique Militaire, Spatiale et Aéronautique[7]. De son côté, la SEMS, dans un document intitulé SIS Systèmes Interactifs SEMS, s'efforce de démontrer qu'elle peut fournir une variété de services. Mais à aucun moment elle ne précise la nature du calculateur qui sera utilisé, Mitra ou Solar[7].

Le Mitra 525 entérine, dans une architecture à trois bus, les possibilités d'extension du Mitra 225 avec lequel il reste compatible. Le Mitra 625 de 1982 n'apportera que des modifications de détail, autorisant jusqu'à 25% de puissance en plus[7]. Enfin, le Mitra 725 de 1984 est produit à une époque où la SEMS est transférée chez Bull, qui « ne s'occupera guère de cette SEMS, ayant à traiter les Level 6 d'Honeywell » ainsi que les lourdes pertes financières de la période 1982-1984[7].

Les Mitra 525, 625 et 725 utilisaient les circuits ECL MC10800 et MC10802[7], introduits par Motorola en 1975, alors que le 3002 d'Intel lui fait perdre de l'ascendant sur les concurrents[10]. L'Emitter Coupled Logic ou Logique à émetteurs couplés (ECL) est une technique permettant un niveau de performances supérieur à la technique TTL moyennant une consommation bien plus importante.

Concurrence et innovation[modifier | modifier le code]

Les prédécesseurs du Mitra 15 ont contribué à faire croître le marché français des mini-ordinateurs. En novembre 1971, un rapport du Sénat, publié après qu'ait été renouvelée en août la convention liant l'État aux actionnaires de la CII[11], constate que la compagnie détient déjà 47 % du parc français des mini-ordinateurs utilisés[11]. Le rapport souligne également les espoirs placés dans le Mitra 15, « développé entièrement sur les crédits propres de la CII »[11] ; il attire enfin l'attention sur la crise globale « qui sévit dans le secteur des composants »[11], après la surchauffe de l'année 1969[12], crise provoquée par la forte baisse des coûts lors des deux années précédentes.    

Présenté à la presse début mai 1971[13], le Mitra 15 est livrable vers la fin de cette même année[13]. Il améliore les performances des mini-ordinateurs 10010 et 10020 de la CII[13], lesquels ont « déjà réussi à prendre pied, non sans succès » sur ce marché[13] ; celui-ci augmente « au rythme de 40 % par an »[13], même si 6 constructeurs sur 7 sont américains, observe Le Monde[13].  Microprogrammable à la demande, le CII Mitra 15 permet de moduler la puissance de calcul à la demande en ajoutant jusqu'à quatre cartes[13]. De juin 1971 à juillet 1972, l'effectif de l'usine ouverte par la CII à Toulouse à la fin 1968 augmente de 50 %[12]. Tous ses ordinateurs Iris y sont désormais montés et le succès commercial du mini-ordinateur Mitra 15, qui n'était pas encore prévu dans la convention du plan-calcul s'impose face aux développements, et incite à ces embauches[12].

Fin septembre 1971[14], c'est la Télémécanique qui annonce son premier vrai mini-ordinateur, le T1600, en trois déclinaisons (1610, 1620, 1630)[14], pour la télé-informatique, la saisie de données, l'enseignement et l'appareillage de commandes[14]. D'une capacité de 4 à 64 K mots[14], il a pour originalité la microprogrammation élaborée avec le fournisseur de composants Sescosem[14] et succède à son T2000[14]. Son département automatisme et informatique ne représente encore que 7 à 8 % de son chiffre d'affaires mais vise 25 % à horizon de 5 ans[14]. En 1970, Télémécanique vendait environ 40 % des machines pour automatismes industriels, et qui représentaient 13 % des petits ordinateurs utilisés à des fins autres que la gestion[14].

Le fabricant américain d'instruments de mesure Hewlett-Packard lance, quant à lui, en 1971 le HP 2100 (en) : c'est un véritable mini-ordinateur technique et scientifique qui remplace tous ses autres modèles[15]. Puis, en 1974 voit le jour la série 21MX dont la mémoire centrale ne s'appuie plus sur la technologie à tores magnétiques mais repose sur des semi-conducteurs[16].

Digital Equipment Corporation (DEC) avait lancé en 1964, le PDP-8, ordinateur 12 bits, considéré comme le premier mini-ordinateur, vendu environ 16 000 $ qui peu à peu conquit de nombreux marchés de niche, laboratoires, chemins de fer et applications industrielles. Le dernier ordinateur marquant de cette série PDP, positionnée plus bas en gamme que le Mitra 15 sera le PDP-11.

Créée à la fin des années 1960 et entrée en Bourse dès l'automne 1969, l'entreprise Data General était spécialisée dans les mini-ordinateurs. Trois des quatre fondateurs, Edson de Castro, Henry Burkhardt III et Richard Sogge, étaient d'anciens employés de DEC, qui opérait sur le même créneau. Leur premier produit fut le Data General Nova, mini-ordinateur 16 bits qui est en concurrence avec le Mitra 15 pour les achats en gros d'EDF, le français l'emportant finalement mais en le vendant sous le nom « FDE 15D », enrichi de fonctionnalités CIT-Alcatel[17].

Le Mitra 15 atteint en 1974 un chiffre d'affaires de 150 millions de francs, soit un huitième des ventes totales de la CII[18], dont « 30 % pour la téléinformatique » et « environ 20 % » à l'exportation, observe Le Monde.

Réseau « datagramme » de Cyclades[modifier | modifier le code]

Aux débuts des Cyclades, réseau de commutation de paquets, Louis Pouzin l'avait appelé « Mitranet », en référence à l'ordinateur Mitra 15, alors utilisé par l'IRIA[19]. Mais quelqu’un au ministère des Finances a dit « Ce n’est pas possible, Mitranet ce n’est pas un nom français »[20]. Du coup, Louis Pouzin a appelé son réseau « Cigale », car lors de la démonstration effectuée fin 1973, « à tout le ban et l’arrière-ban, les ministres et cætera, on avait mis un haut-parleur sur la ligne, et quand il passait un paquet, ça faisait « creuh creuh », puis Cyclades.

Les ordinateurs Mitra 15 et les Iris 80, de conception encore expérimentale, étaient capables de fonctionner comme outil général de transmission de données, grâce à la fonction Transiris de l'Iris 80, supportant un fonctionnement en datagramme, qui évoluera ensuite en Datanet, avec un processeur frontal.

Programme nucléaire français[modifier | modifier le code]

Le Mitra 15 a servi aussi pour surveiller le déploiement de l'utilisation de la nouvelle génération de générateurs électriques d'EDF, lors du programme nucléaire français. Il a en particulier été utilisé dans le cadre du Schéma directeur d’automatisation du réseau de transport, lancé en 1973.

Le Mitra 15 équipe alors progressivement l’ensemble des sites de conduite du réseau — une centaine en France — pour assurer et gérer les échanges de données entre les équipements de téléconduite des sites commandés et les nœuds régionaux qui pilotent la conduite du réseau électrique. En 1975, les Mitra 15 d'EDF sont systématiquement complétés d'écrans et d'imprimantes[21].

Les barrages lacustres servant d'appoint dans les périodes de moindre disponibilité de la puissance nucléaire[22]. Pour assurer nuit et jour « l’équilibre en temps réel entre la production et la consommation d'électricité »[22], une « énergie qui ne se stocke pas ». Réseau de transport d'électricité[22] utilisait cet ordinateur pour gérer « les marges et réserves globales, la fréquence, la tension », via un des postes de commande hydraulique (PCH)[22], qui dialoguait avec les commandes de vannes des barrages[23].

L'un d'eux était déployé au centre de dispatching EDF de Lyon[22], afin de mieux utiliser les centrales hydrauliques des Alpes, toutes proches[22]. Il était complété par des armoires de commande de type ETC 50, installées au sein de chaque usine hydroélectrique de la région[22]. L'ensemble était relié par un circuit télécoms[22], privé et autonome d'EDF[22], déployé en parallèle de celui des PTT[22] ; la vitesse faible de 50 bits/seconde[22] était importante pour l'époque, pour transmettre les informations dans les deux sens[22], avec un codage détectant toute anomalie[22]. Le calcul permettait d'adapter le recours aux grandes retenues d’eau, les lacs de barrages alimentés par la fonte des neiges aux heures de forte consommation[22], celles-ci estimées sur un cycle annuel[22] corrigé régulièrement ; sans oublier leur « joker », à savoir les quelques stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), comme celles qui ouvriront en 1980 au Barrage de Bissorte et en 1988 au Barrage de Grand'Maison.

Le Mitra 15 et ses périphériques ont été installés en 1971. Après 30 ans de services, lors de l'arrêt de l'exploitation de ce poste de commande au début de l'année 2001, l'association ESTEL, fondée vers 1990 par Jean-Marc Spetebroodt, Jean Lhabitant et Henri Thibert[24], pour la sauvegarde du patrimoine télécommunications et contrôle-commande EDF et RTE, a récupéré une partie du matériel[22].

Réseau télécom des PTT[modifier | modifier le code]

Les spécificités[modifier | modifier le code]

Le CII Mitra 15 fait partie, avec le Télémécanique T1600, des ordinateurs conservés[2] au musée informatique ACONIT de Grenoble, « des machines, robustes », avec lors de leur conception des Mémoire à tores magnétiques, assignées non seulement aux commande de vannes de barrages hydro-électriques, mais aussi aux sous-automates de centraux téléphoniques[23],[25]. Conçu pour gérer un grand nombre d'interruptions, le Mitra 15 peut en plus être émulé sur de gros ordinateurs centraux de plusieurs constructeurs différents, que ce soit l'IBM 360 ou l'Iris 80 de la CII[26]. Au sein du réseau télécom des PTT, il est utilisé avec des Iris 80 de la CII.

Commutateurs des télécoms[modifier | modifier le code]

Les Mitra 15 ont équipé les commutateurs téléphoniques de la présérie E10N4 entre 1972 et 1976, vendus par CIT-Alcatel aux PTT[7]. Les circuits imprimés sont sous-traités désormais à l'établissement CIT de Coutances[27]. Les premiers commutateurs téléphoniques installés entre 1972 et 1975, sont équipés d'un calculateur Mitra 15[28]. Ce dernier, présenté en 1971, est réalisé en technologie à circuits intégrés TTL à partir de 1972[28]. Un Centre de Traitement des Informations (CTI) est chargé de superviser en différé un groupe de commutateurs E10 dans toutes les fonctions (exploitation, maintenance, sauvegarde du système et de la taxation...)[28]. À partir de 1976, après la baisse de prix des composants permet un système global de commutateur téléphonique de 2ème génération entièrement électronique, à base de nouveaux circuits intégrés, qui deviennent abordables[28].

Ainsi, un nouveau commutateur téléphonique E10N3, appelé aussi E10/64, est industrialisé en grande série à partir de 1976 par la Compagnie Industrielle des Télécommunications, du groupe CGE, la future Alcatel, pour succéder au E10N4 [28].

L'amélioration principale du commutateur téléphonique consiste ensuite en l'adoption d'un nouveau calculateur Mitra 125, plus rapide et puissant, pour replacer entièrement le Centre de Traitement des Informations (CTI)[28]. Une fois la mise au point définitive du E10N3 réalisée, tous les commutateurs E10N4 installés en France sont convertis en commutateurs E10N3, grâce au remplacement de leur Centre de Traitement des Informations (CTI) par un calculateur Mitra 125[28]. Ensuite, les Mitra 125 seront eux-mêmes rapidement remplacés par un MITRA 225[28].

Ensuite Alcatel cherche son remplaçant, en préférant avoir la maitrise du produit de remplacement[27]. En 1991, le système Mitra 225 avait fait son temps et arrivait en bout de course. En 1993, la fabrication des calculateurs Mitra 225, de la société SEMS cesse totalement. Les pièces de rechange n'étant plus disponibles, le parc de calculateurs Mitra 225 qui supportent les CTI doit être changé.

Transport aérien[modifier | modifier le code]

La CII sera le seul fabricant européen à s'implanter dans le contrôle du vol des avions[29], avec des contrats passés par l'aéroport de Copenhague pour le miniordinateur 10020[29]. Sept exemplaires, de son successeur plus puissant, le 10070, desserviront le réseau de contrôle français[29] et deux le réseau brésilien[29], ce qui lui ouvre en 1973 un contrat de 10 millions de francs[29] avec l'organisation européenne pour la sécurité de la navigation aérienne, Eurocontrol, en vue de l'ouverture d'un troisième centre européen, à l'Aéroport de Shannon, situé à 15 km de Limerick, dans l'ouest de l'Irlande[29], Siemens-Irlande étant chargé de s'occuper de « toute la mise en œuvre du système »[29].

Informatique expérimentale dans l'enseignement secondaire[modifier | modifier le code]

Le Plan Calcul avait créé au sein du Ministère de l'Éducation nationale une « Mission à l'Informatique », liée à la Délégation générale à l'informatique[30] et lors d'un colloque CERI / OCDE organisé à Sèvres en mars 1970[30], il fut débattu des apports potentiels de l'informatique à l'enseignement[30]. Il fut alors décidé d'installer des ordinateurs, à titre expérimental, dans 58 lycées[30],[31], mais il restait encore à choisir le langage informatique qui serait employé pour les programmer[30]. Jacques Hebenstreit, chef du service informatique de l'École Supérieure d'Électricité (Supélec) de Gif-sur-Yvette, proposa alors aux autres participants de créer ce qui deviendra le LSE[32] (Langage Symbolique d'Enseignement), appelé aussi « Langage de Sup-Élec » ou « Langage Simple à Enseigner », car il estimait que « le texte était le dénominateur commun des activités d'enseignement, et que donc le langage devait pouvoir le manipuler facilement ».

Dans le cadre de cette opération ministérielle, dite « Expérience des 58 lycées »[33], un peu plus de cinq cents enseignants, déchargés de leurs fonctions dans ces 58 établissements éligibles, reçurent une formation informatique lourde pendant un an, à plein temps, sur 5 centres universitaires du territoire français (Nancy, Grenoble, Paris, Toulouse, Rennes). Six mille autres reçurent une formation légère, sous la forme d'un cours par correspondance diffusé par le CNTE accompagné de stages de deux à trois jours.

Un rapport de définition du langage de programmation LSE fut remis au Ministère de l'Éducation nationale en octobre 1971[30], rédigé par Yves Noyelle, en charge pour le projet au sein l'équipe de Jacques Hebenstreit, de l'analyseur de commande, système d'exploitation, système de gestion de fichiers[32],[30]. Pour répondre aux spécifications du Ministère et équiper les 58 lycées pilotes[31], la Délégation générale à l'informatique retient deux mini-ordinateurs, le T1600 de la Télémécanique grenobloise et le Mitra 15[2],[30] de la CII, celui-ci prévu en production pour la fin 1971 dans son usine de Toulouse. L'entreprise CII sous-traite alors l'essentiel du développement à Supélec, tandis que le concurrent Télémécanique s'implique davantage[30]. En décembre 1972, une configuration partielle matérielle, système et langage, travaillée d'arrache-pied par Supélec est rendu sur Mitra 15. Les performances y sont « entre trois et quatre fois meilleures » que celles du T1600 de la Télémécanique[30], mais avec deux mois de retard sur le délai de livraison. Ce point est alors sanctionné par la décision du Ministère de commander un peu plus d'ordinateurs Télémécanique T1600 que de CII Mitra 15[30], alors que les deux constructeurs devaient au départ se répartir à égalité l'approvisionnement des 58 lycées[30],[31]. Les livraisons de ces matériels s'opérèrent de 1972 à 1975 dans les 58 lycées, par la dotation d'un ensemble informatique complet, en temps partagé, comportant : un mini-ordinateur CII Mitra 15 ou Télémécanique T1600, un disque dur de 256 ou 384 Ko, un lecteur de disquettes 8 pouces, 8 terminaux écrans claviers Sintra TTE, un Teletype ASR-33 et le langage LSE implémenté.

La fusée Ariane[modifier | modifier le code]

À Kourou, au Centre Spatial Guyanais, le banc de contrôle Ariane 1 était organisé autour de deux Mitra 15 : un pour la gestion des systèmes électriques, un pour la gestion des systèmes fluides. Les bancs de contrôle Ariane 4 utilisaient aussi deux calculateurs Mitra 15/30 et périphériques pour les contrôles commandes. L'un en zone de préparation (CCD) Contrôle Commande Dock, l'autre en zone de lancement (CCE) Contrôle Commande Électrique. Les périphériques ont évolué au cours des campagnes de lancement et notamment les disques à têtes magnétiques DRI qui ont été remplacés par des disques à mémoire RAM dont la rapidité des temps d'accès a nécessité des réaménagements de logiciels.

En Zone de lancement, le Mitra 15, associé à un Frontal Table Image (FTI) d'architecture Intel, permettait, entre autres fonctions celle qui amenait à l'allumage largage du lanceur. Une étude de pérennité de ces calculateurs et de l'ensemble des bancs de contrôle a permis leur utilisation jusqu'en 2003 date du dernier vol Ariane 4 V159.

Les décisions politiques sur le Mitra 15 en 1976[modifier | modifier le code]

La CII est handicapée par sa fusion de 1974-1976 avec Honeywell-Bull, plus centré sur l'informatique traditionnelle de gestion, et l'abandon d'Unidata, qui a provoqué la résiliation des commandes de Siemens[34], la vente du Mitra 15 étant en partie couplée par la CII avec celle du gros ordinateur Iris 80, au point qu'on peut alors « se demander » si la CII « ne sera pas contrainte de se lancer sur ce marché et de fabriquer ses propres matériels », observe Le Monde[35]. Le mini-ordinateur Mitra 15, pilier depuis 1971 de sa stratégie d'informatique distribuée, est alors cédé à son actionnaire Thomson, qui s'oppose depuis plus d'un an à la fusion de la CII avec Honeywell-Bull, malgré une mission spéciale de médiation[36], alors que ce projet de fusion CII-Honeywell-Bull « divise profondément le gouvernement »[37]. Thomson obtient à l'issue de cette médiation de se faire rembourser par l'Etat les pertes de 1975 et les départs volontaires qui en résultent à l'usine de Mitra 15 de Toulouse[36] et il accepte finalement de donner son feu vert à la fusion. Les Mitra 15 sont agrégés dans une nouvelle filiale de Thomson, la SEMS, avec ceux de la Télémécanique.


Références[modifier | modifier le code]

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  3. a et b Musée virtuel de l'informatique
  4. Alice Recoque, « Quelques détails sur Alice Recoque, Congrès de la S.I.F., janvier 1976 », sur https://www.societe-informatique-de-france.fr, (consulté le 28 janvier 2021)
  5. « Portrait de 85 femmes inspirantes du monde des nouvelles technologies », sur https://www.50a.fr, (consulté le 28 janvier 2021)
  6. Elisa Braun, « Elles ont marqué l'histoire de la technologie : Alice Recoque, le génie informatique à la française », sur Le Figaro, (consulté le 27 juillet 2018).
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  10. Encyclopedia of Microcomputers: Volume 4, par Allen Kent, James G. Williams, page 166
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  12. a b et c « Deux greffons fragiles sur l'industrie de Toulouse : Motorola et la Compagnie internationale pour l'Informatique » par Pierre Mazataud, dans la Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, 1975 [4] 
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  20. « Du datagramme à la gouvernance de l’Internet » Entretien avec Louis Pouzin par Claudia Marinica et Marc Shapiro, dans le Bulletin de la société informatique de France – numéro du 6 juillet 2015, page 21 [10]
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  22. a b c d e f g h i j k l m n o et p « Destin d’objets scientifiques et techniques : Comment l’informatique dirigeait les eaux au siècle dernier » par  Henri Thibert, avec la collaboration de Xavier Hiron et Cyrielle Ruffo, chargés de mission patrimoine scientifique et technique contemporain pour  l'ACONIT (Association pour un conservatoire de l'informatique et de la télématique), le [12] 
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