Kaocen

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Kaocen
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L'ancien palais de Kaocen Ag Kedda, en 1991 Hôtel de l'Air, Agadez, Niger.
À droite un mur de l'ancien palais de Kaocen Ag Kedda, en 1991 Hôtel de l'Air, Agadez, Niger.

Kaocen Ag Kedda (1880–1919) (également Kaosen, Kawsan, en touareg : ⴾ𐤟፡ⵙⵏ Kawsen) était un noble touareg et chef de clan. Né en 1880 près de l'oued Tamazlaght Aïr (Niger moderne), Kaocen est issu de la tribu des touaregs Ikazkazan, un sous-ensemble de la confédération Kel Owey. Il a dirigé la révolte de Kaocen, une rébellion contre la domination coloniale française de la région autour des montagnes de l'Aïr au nord du Niger, en 1916-17. Après la défaite de la révolte, Kaocen s'enfuit vers le nord ; il a été capturé et pendu en 1919 par les forces locales à Mourzouk, en Libye.

Né dans la tribu familiale de wuro des Touareg Ikazkazan dans l'actuel (monts de l'Aïr) au nord du Niger, sa lignée exacte est débattue. Son frère Mokhtar Kodogo a été son commandant en second tout au long de sa vie et n'a survécu qu'un an après sa mort, tué alors qu'il dirigeait une révolte parmi les Toubou Fula au Sultanat de Damagaram.[réf. nécessaire]

Résistance au français[modifier | modifier le code]

Adhérant à l'ordre religieux soufi militant anti-français Sanusiya, Kaocen s'est engagé dans de nombreuses batailles, pour la plupart infructueuses, contre les forces françaises à partir d'au moins 1909. Il attaqua les colonnes françaises dans ce qui est aujourd'hui l'est du Niger et l'ouest du Tchad. Il a participé à plusieurs raids dans la région du Borkou, de l'Ennedi et du Tibesti, dont la bataille de 1909 à Galakka. Sous les ordres directs du chef de Sanusiya, il commanda les forces à Ennedi en 1910, seulement pour être vaincu par les Français et contraint de se retirer à la frontière du Darfour. De retour d'abord à Ounianga Kabir puis au Fezzan (centre du pouvoir des Sanusiya), Kaocen rallia à la fois des sujets tribaux et d'autres nomades (pas tous touaregs ) fidèles aux Sanusiya[réf. nécessaire].

Là, en octobre 1914, la direction de Sanusiya a déclaré un jihad contre les colonialistes français. En 1916, les forces de Kaocen ont commencé à attaquer les villes des montagnes de l'Aïr. Avec l'aide du sultan d'Agadez, les forces de Kaocen assiégèrent la garnison le 17 décembre 1916. Ils se sont emparés de toutes les grandes villes de l'Aïr, dont Ingall, Assodé et Aouderas, plaçant ce qui est aujourd'hui le nord du Niger sous contrôle rebelle pendant plus de trois mois[réf. nécessaire].

Un novateur politique et militaire[1][modifier | modifier le code]

L’action de Kawsan dans le domaine militaire aussi bien que politique et idéologique a durablement marqué la société touarègue. Kawsan fut en effet novateur sur plusieurs plans ; novateur non isolé cependant comme le soulignent les récits historiques touaregs qui insistent sur l’aspect concerté de son action appartenant à une stratégie élaborée et choisie par nombre de ses proches pour faire face à une situation historique inédite. Kawsan sut par ailleurs s’appuyer pleinement sur les ressources humaines dont son éducation l’avait doté : pour déployer son action, il mobilisa en effet le vaste réseau de relations sociales, commerciales et politiques des Ikazkazen de l’Aïr, qui le reliait aux Uraghen de l’Ajjer et lui donnait un accès direct à la Tripolitaine, au Fezzan, au Sud tunisien, au Gourara et au Touat. Vers l’Est, ses relais allaient jusqu’en Égypte et vers le Sud, jusqu’à Kano et Sakato au Nigéria.

Dans son projet politique, Kawsan reprenait le principe égalitaire développé dans le système confédéral des ighollan de l’Aïr* en l’étendant aux individus. Il a été le premier à appliquer avec constance l’idée qu’un individu se définit par ses actions et non par son rang, sa classe ou sa filiation. A ce propos, il n’a jamais hésité à se heurter au paternalisme des anciens. Il envisageait d’ailleurs de supprimer la fonction des chefs traditionnels (eṭṭebelen), garants de l’idéologie de la protection, pour leur substituer un représentant politique unique, tentative de centralisation, dont l’ébauche n’était jusqu’ici que faiblement institutionnalisé par la possibilité de convoquer l’Assemblée interconfédérale et par les fonctions de l’amenukal d’Agadez (Claudot-Hawad 1990). Dans l’idée de Kawsan, probablement inspiré également par l’organisation politique des États modernes qu’il connaissait, les pouvoirs (s’équilibrant jusque-là entre les grands pôles confédéraux) seraient concentrés entre les mains d’une sorte de président qui ne serait plus seulement un arbitre entre les chefs de confédérations, mais aurait aussi un pouvoir exécutif. Il a conceptualisé cette fonction en utilisant pour la désigner le terme métaphorique de agefaf, qui désigne, sur l’échiné d’un animal de monte, le matelas de chair et de muscles qui protège les os du poids de la selle.

Sur le plan militaire, de même, Kawsan innova : il constitua une armée professionnelle qui recrutait ses membres dans toutes les catégories sociales touarègues, aussi bien guerrières que pacifistes (religieux, artisans, esclaves) et également à l’extérieur de la société (Chaanbas, Harratin du Fezzan...), en adéquation avec l’idée que seules les capacités individuelles doivent conférer à chacun une fonction et une place particulière dans la société.

Il s’agissait de former des guerriers « sages, disciplinés et entraînés aux tactiques et aux coups bas de la guerre moderne » (récit de Fakando ag Sheykho, in Claudot-Hawad 1990). Cependant, la tactique de guérilla qu’il essaya d’inculquer à ses combattants contrariait profondément l’honneur et les valeurs touaregs de l’époque.

L’armée de Kawsan était divisée en plusieurs sections qui chacune avait une fonction : la défense intérieure, les attaques offensives avec des unités légères et rapides envoyées à l’extérieur, tandis que l’Assemblée siégeait dans le groupe le moins mobile qui comprenait les troupeaux et les tentes avec les femmes et les enfants. Notons que cette répartition des forces a été le plus souvent assimilée dans l’histoire coloniale à de « l’anarchie » ou au résultat de « dissensions internes » (Salifou 1973 : 136).

Mais pour Kawsan et ses proches conseillers, une bonne résistance avait également besoin d’une formation idéologique car, disait Kawsan (témoignage de Fakando ag Sheykho) : « les blessures d’une guerre qui a sa propagande (tisunt), même les griffures du feu ne l’effaceront pas ».

Dans tous les récits et les commentaires recueillis parmi les personnes qui furent étroitement mêlées à cette guerre, l’accent est mis sur la position politique de Kawsan, qui apparaît indissociable de ses stratégies militaires. Son ambition n’était pas seulement d’unifier et de restructurer l’armée touarègue, mais aussi la société elle-même. Cependant, la solution politique proposée par Kawsan pour que la société résiste et survive n’était pas acceptable pour tous et l’opposa tout au long de son itinéraire à certains chefs traditionnels.

Ces deux tendances politiques s’affrontèrent une deuxième fois lorsque Kawsan, cerné par l’armée française, envisagea de quitter l’Aïr. Trois solutions se profilaient : la première était la soumission, exclue pour Kawsan ; la deuxième était le combat jusqu’à l’extinction, comme le voulait la guerre d’honneur, ce qu’il rejetait car il croyait en une troisième voie, celle de l’exil qui donnerait la possibilité de reconstituer une nouvelle base. C’est ainsi que, pour assurer la relève, il emmena avec lui les enfants de plus de sept ans dont les pères avaient pris part au combat.

Le rôle de la Sanûsiya et de l’engagement religieux dans la guerre de Kawsan a été considéré dans de nombreuses publications comme le principe moteur de la révolte touarègue. Ce fut la thèse coloniale dominante, reconduite dans beaucoup de travaux plus récents (par exemple Bourgeot 1979, Casajus 1990, Triaud 1999, etc.). À l’encontre de cette analyse, les thèses développées par les acteurs touaregs de l’époque n’accordent à la Sanûsiya qu’une fonction instrumentale. Il est indéniable que Kawsan a utilisé l’argument de la guerre sainte lorsque cela lui semblait utile. Si ce registre a probablement concerné certains Touaregs dans cette révolte, il n’a joué aucun rôle idéologique chez son initiateur, Kawsan, ni chez ses proches ou ceux qui le suivirent jusqu’à la fin. L’amenukal de l’Aïr, Tagama, dont certains ont fait le meneur de la « guerre sainte » (par ex. Casajus, 1990) en s’appuyant sur ses attributs officiels de « chef de l’islam », ne paraît pas davantage être réductible à cette fonction. Par contre, de l’avis général, les responsabilités assumées par ce dernier en tant qu’arbitre des Touaregs ont été essentielles, notamment pendant le siège d’Agadez.

Un personnage complexe[1][modifier | modifier le code]

En conclusion, Kawsan est un personnage au portrait complexe. Déterminé à défendre par tous les moyens la cause qui l’animait, il fut incontestablement un tacticien habile qui a joué sur tous les tableaux pour parvenir à ses fins. Son évocation provoque à la fois des sentiments de fierté et d’admiration – pour ses qualités guerrières et stratégiques, son audace et son irréductibilité contre l’envahisseur, pour son intelligence, pour son éloquence et son esprit brillant – tout en suscitant parfois le reproche d’avoir ruiné l’Aïr sur lequel s’est acharnée l’armée française.

« Kawsan, dit Baba des Ikazkazen, est un pic (azaghez), un homme complet, connaissant l’art de la parole et de la stratégie moderne, un guerrier sans peur qui, au combat, utilisait la ruse et l’embuscade et n’a jamais accepté d’être la cible de l’adversaire... Cette tactique de coups bas, beaucoup de Touaregs n’ont pu l’admettre à cause de leur honneur. Kawsan était un homme intelligent, de décision, fort, courageux, un homme qui n’admettait pas que la France domine les Touaregs » (in Claudot-Hawad 1990).

La stratégie moderne de Kawsan et son projet politique qui bousculaient les valeurs anciennes de l’honneur et le système hiérarchique n’ont pas fait – et ne font toujours pas – l’unanimité. Même si la valeur de son action est reconnue, Kawsan est souvent opposé, dans une évaluation finale, à des hommes qui incarnent l’idéal de l’honneur guerrier chez les Touaregs, comme son cousin Adamber, alors chef des Ikazkazen.

Puisant son inspiration à plusieurs sources (internes et externes), Kawsan a été le promoteur d’un projet étatique moderne. Lui-même représentait un type nouveau de chef militaire et politique qui s’est affirmé non pas en référence à sa position sociale de noble qu’il jugeait contraignante, mais au nom d’un principe et d’une idéologie nouvelles.

De l’échec touareg contre l’invasion coloniale a été tirée une véritable leçon politique. C’est ainsi que la conception de Kawsan qui instaurait des rapports nouveaux entre honneur, morale et politique, a trouvé des ramifications au cœur même de la société touarègue. Adopté comme père symbolique par les marginaux ou les contestataires (par exemple, les bâtards, rejetés par la société, se donnent souvent le nom de ag Kawsan, « fils de Kawsan »), Kawsan compte également parmi ses héritiers, les ishumar qui ont choisi, à leur tour, le chemin de l’exil (voir à ce sujet Hawad 1990).

Dans la crise douloureuse et déchirante de l’occupation coloniale, Kawsan et ses compagnons de lutte ont élaboré un nouveau projet de société qui a durablement marqué le monde touareg.

Défaite et mort[modifier | modifier le code]

Le 3 mars 1917, une importante force française envoyée de Zinder releva la garnison d'Agadez et les forces de Kaocen se retirèrent dans le Tibesti, menant des raids contre les villes françaises et locales jusqu'à ce qu'il soit finalement chassé vers le nord jusqu'au Fezzan. Là, il fut capturé et pendu en 1919 par les forces locales de Mourzouk hostiles aux Sanusiya.

Le contexte[modifier | modifier le code]

Aujourd'hui, les nationalistes touaregs se souviennent de Kaocen comme d'un héros, et son nom est un prénom populaire dans les communautés touaregs. Le souvenir de la révolte et des tueries qui en ont résulté reste frais dans l'esprit des Touaregs modernes. L'épisode est considéré à la fois comme faisant partie d'une lutte anticoloniale plus large et, pour certains, comme faisant partie de la lutte post-indépendance pour l'autonomie des gouvernements existants du Niger et de ses voisins.[réf. nécessaire]

La révolte de Kaocen peut également être placée dans une histoire plus longue de conflit touareg avec les ethnies Songhay et Hausa dans le centre-sud du Sahara qui remonte au moins à la prise d'Agadez par l'Empire songhaï en 1500 CE, ou même aux premières migrations de Touaregs berbères au sud dans l'Aïr aux XIe-XIIIe siècles de notre ère. Les conflits ont persisté depuis l'indépendance, avec d'importants soulèvements touaregs dans l'Adrar des Ifoghas au Mali en 1963-64, les insurrections des années 1990 au Mali et au Niger, et une nouvelle série d'insurrections commençant au milieu des années 2000 (voir Deuxième rébellion touareg).[réf. nécessaire]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b H. Claudot-Hawad, « Kawsan », Encyclopédie berbère, no 27,‎ , p. 4112–4117 (ISSN 1015-7344, DOI 10.4000/encyclopedieberbere.1316, lire en ligne, consulté le )
  • Samuel Décalo. Dictionnaire historique du Niger . Scarecrow Press, Londres et New Jersey (1979). (ISBN 0-8108-1229-0)
  • Jolijn Geels. Niger . Bradt Londres et Globe Pequot New York (2006). (ISBN 1-84162-152-8) .
  • JD Fage, Roland Anthony Oliver. L'Histoire de Cambridge de l'Afrique . Cambridge University Press (1975), p199. ISBN