Hipster

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« Hipster » est un terme anglo-américain apparu dans les années 1940 et qui désignait à l'origine les amateurs de jazz et en particulier du bebop : les premiers hipsters étaient généralement de jeunes blancs qui adoptaient le style vestimentaire et fréquentaient des musiciens afro-américains.

Depuis le début des années 2000, « hipster » qualifie des habitudes culturelles liées à la consommation, un style vestimentaire, une mode, des manies, ou, beaucoup plus rarement, une véritable attitude, décalée et transgressive.

Origines du terme[modifier | modifier le code]

Le pianiste blanc Harry Gibson, photographié dans un club à New York avec ses musiciens en 1948 par William P. Gottlieb.

Le préfixe hip, dont l'usage apparaît aux États-Unis au XVIIIe siècle, serait un transfuge de la langue wolof et signifierait « voir », « illuminer », ou de hipi, « ouvrir les yeux ». L'étymologie du mot hippie semble de même nature, et possiblement l'une des nombreuses origines de l'expression « hip-hop »[1].

Par ailleurs, selon une étymologie communément admise, et participant à la diffusion du mot, hipster viendrait de hip, qui signifie hanche en anglais, rappelant l'habitude vestimentaire qui consiste à porter le pantalon taille basse, dévoilant un caleçon haut, ou le pantalon moulant du type slim, en opposition aux baggies amples considérés comme démodés ou trop marqués rap ou street skater.

Quant à l'emploi originel du terme « hipster », il naît d'abord de façon certaine dans le contexte musical américain du jazz des années 1940 : il fut popularisé par le pianiste de style hot jazz Harry Gibson (en), ce que mentionne son album Boogie Woogie In Blue (1944). Hormis la musique, l'un des codes qui accompagnent ce mouvement interculturel occidental (point de passage entre communautés blanche, noire et latino) est le « zoot suit », que l'on peut rapprocher du zazou, surgissant en France à la toute fin des années 1930.

Le hipster des années 1940-1950[modifier | modifier le code]

Dans un texte intitulé « About the Beat Generation »[2] rédigé en 1957, Jack Kerouac décrit les hipsters des années 1940 comme ayant été caractéristiques « d'une certaine Amérique, émergente et itinérante, qui glande, fait de l'auto-stop, se déplaçant partout, et possédant une véritable force spirituelle ». Dans l'introduction de son poème Howl (1955), Allen Ginsberg emploie ce mot ainsi : « angelheaded hipsters burning for the ancient heavenly connection to the starry dynamo in the machinery of night ». Enfin, Norman Mailer utilise le mot hipster pour qualifier les existentialistes américains dans The White Negro (en) (1957-1959).

L'auteur Frank Tirro (en), dans son livre Jazz, définit le hipster ainsi :

Pour le hipster, Charlie Parker était la référence. Le hipster est un homme souterrain. Il est à la Seconde Guerre mondiale ce que le dadaïste était à la première. Il est amoral, anarchiste, doux et civilisé au point d'en être décadent. Il est toujours dix pas en avant des autres à cause de sa conscience, ce qui peut le conduire à rejeter une femme après l'avoir rencontrée parce qu'il sait où tout cela va mener, alors pourquoi commencer ? Il connaît l'hypocrisie de la bureaucratie, la haine implicite des religions, quelle valeur lui reste-t-il à part traverser la vie en évitant la douleur, surveiller ses émotions, « être cool » et chercher des moyens de « planer ». Il cherche quelque chose qui transcende toutes ces conneries et il le trouve dans le jazz[3].

Le hipster commençait pratiquement toujours ses phrases par « comme si » (like if), manière d'indiquer que tout ce qui allait suivre n'était que la description d'une illusion[4].

Le retour du hipster dans les années 2000[modifier | modifier le code]

Autoportrait photographique illustrant le « concept hipster » : chemise à carreaux cintrée et à boutons pression, moustaches à la papa et coupe hirsute savamment contrôlée...

Au tout début des années 2000, certains journaux new-yorkais notent l'apparition d'une « nouvelle vague hipster », laquelle va déboucher sur une forme d'« hipstéromanie » dans les années 2010. Les premières zones géographiques concernées sont Brooklyn et l'East Village situées dans l’État de New York : on y trouve essentiellement des jeunes blancs âgées de 25-35 ans, que le New York Times identifie comme étant un mélange bourgeois et bohème. En 2003, l'écrivain originaire de Virginie, Robert Lanham (en), commet un petit essai satirique intitulé The Hipster Handbook (Le manuel hipster), tant ce « nouveau » style de vie semble se répandre, caractérisé par « des coupes de cheveux façon Beatles, des sacs à main vintage, l'habitude de toujours parler à son téléphone portable, de fumer des marques de cigarettes européennes, et de marcher avec des chaussures à semelle compensée, la biographie du Che dépassant ostensiblement de l'une de leurs nombreuses poches de veste ». Au-delà du regard un peu cynique et cruel, Lanham est l'un des premiers à détecter ce qui va désigner, dix ans plus tard, un véritable profil marketing ciblé[5].

Portrait du hipster contemporain[modifier | modifier le code]

« More hippies, less hipsters »[6] : en dépit de quelques signes ou codes apparemment similaires, cet homme, qui vit à San Francisco, n'est pas un hipster... mais juste un « bon vivant » (d'après le photographe Christopher Michel (en), 2014).

En 2010, en France, un article du magazine Slate indique que : « Le terme [hipster] est en train de s’imposer dans le paysage hexagonal. » Et le décrit comme « le nouveau sociotype fourre-tout »[7].

Le hipster français contemporain, fortement individualiste, tente de se démarquer du reste de la société par des habitus culturels (musiques, opinions, usages quotidiens, lieux de socialisation...), vestimentaires (marques de vêtement spécifiques, réemploi via le vintage...) et physiques (structures capillaires spécifiques comme le port de la barbe/moustache pour les hommes, l'abondance de tatouages, etc.). Le paradoxe étant, qu'avec les années, ils deviennent des prescripteurs de mode, et qu'une partie des traits les caractérisant se répand dans la société dont ils cherchent ostensiblement — voire vainement : s'agit-il au fond d'une simple mode, de passage ? d'une nouvelle façon de vivre et de penser ? —, à se démarquer. Ce point a servi de base à une étude mathématique sur la modélisation des phénomènes de mode[8],[9].

Critiques du style hipster[modifier | modifier le code]

En 2011, dans son essai HipsterMattic, l'auteur américain Matt Granfield (en) tente d'expliquer l'émergence du phénomène hipster au tout début du XXIe siècle :

Tandis que la société des années 2000 était majoritairement soumise au diktat télévisuel, à la dance music, et qu'au fond, tout le monde se demandait quelle pouvait bien être la marque des sous vêtements de Britney Spears, quelque chose était en train d'émerger, comme en marge. Des styles de vêtements, de bières, de cigarettes et de musiques, depuis longtemps oubliés, redevenaient populaires. Le rétro c'était cool, la cause environnementale aussi, et tout ce qui était « vieux » était vu comme « nouveau ». Les jeunes voulaient porter le cardigan de Sylvia Plath et les lunettes de Buddy Holly — ce qui, ironiquement, revenait à trouver cool un truc de nerd. Ils désiraient soudain vivre pleinement, s'alimenter à partir de produits bio, de graines et de pain sans gluten. Surtout, ils voulaient être reconnus comme étant différents — qu'on aille pas les confondre avec la masse, eux qui cherchaient à se forger une petite niche culturelle singulière. Pour cette nouvelle génération, le style, l'attitude, n'étaient pas quelque chose que vous pouviez acheter dans une grande surface, mais plutôt chez un vendeur de fripes, ou dans l'absolu, que vous aviez confectionné vous-même. Paraître cool n'avait rien à voir avec le fait de ressembler à une vedette de télévision : bien au contraire, il s'agissait d'être ce que l'on ne voyait jamais à la télévision[10].

Un figure de la postmodernité ?[modifier | modifier le code]

Dans un article intitulé « The Death of the Hipsters » (La mort des hipsters) paru en 2009 dans Pop Matters[11], Rob Horning, à travers une critique de l'« hipstérisme », émet l'hypothèse que ce mouvement pourrait s'inscrire dans une logique postmoderniste, en tant qu'il emprunte à l'ironie et au pastiche, et ce, dans un but à prétention esthétique, ou qu'il serait « à l'heure des sociétés post-capitalistes hyper-médiatisées, une sorte de lien culturel intermédiaire, agrégeant à lui quantités de codes, de signes sociaux alternatifs développés originellement par des groupes marginaux et radicaux, un peu comme, quand, [dans les années 1940-1950] les White Negros, décrit par Norman Mailer, assimilèrent le courant hipster forgé, au départ, par la communauté des musiciens noirs ».

Capital culturel et cooptation[modifier | modifier le code]

Le hipster serait devenu en moins de dix ans un stéréotype parfaitement identifié et ciblé et non une culture alternative irrécupérable : selon les analystes Zeynep Arsel et Craig Thompson[12], qui étayent leurs constats en empruntant aux travaux du sociologue français Pierre Bourdieu dans La Distinction (1979), notamment au concept de capital culturel, et à la notion de « co-optation » développée par Thomas Frank, le phénomène hipster agacerait profondément la scène culturelle indépendante (musiciens, plasticiens, designers, écrivains, etc.) qui refuserait désormais d'être labellisée ou réduite à l'étiquette « hipster », qu'elle considère comme étant devenue une mode, un phénomène markéting.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Prentiss Riddle: Language: Hip means "enlightened" in Wolof à partir de Hip: The History de John Leland
  2. « About the Beat Generation » par Jack Kerouac, encadré inclus dans « Aftermath: The Philosophy of the Beat Generation », publié dans le magazine Esquire, mars 1958.
  3. Jazz: A History de Frank Tirro, Norton, 1977.
  4. Marty Jezer, The Dark Ages: Life In The U.S. 1945-1960
  5. Hipster barbu en marcel avec une visseuse électrique, publicité Lidl, janvier 2015
  6. Slogan apparu sur des autocollants dans les rues de New York au tournant des années 2010 en réaction aux aspects purement consuméristes du style hipster.
  7. « Pister le hipster », Slate,‎
  8. « Une étude mathématique nous explique pourquoi les hipsters se ressemblent tous » par Thomas Messias, in Slate, 5 novembre 2014.
  9. [PDF] « The Hispter Effect: when anticonformists all look the same », par Jonathan Touboul, MNL/CIRB/INRIA/Collège de France, 30 octobre 2014.
  10. Matt Granfield, HipsterMattic, Allen & Unwin, 2011, (ISBN 978-1-742377858).
  11. (en) « The Death of the Hipsters » par Rob Horning, in Popmatters.com, 13 avril 2009.
  12. (en) « Demythologizing Consumption Practices: How Consumers Protect Their Field-Dependent Identity Investments from Devaluing Marketplace Myths » par Z. Arsel & C. J. Thompson, in Journal of Consumer Research, vol. 37, Oxford University Press, 5 février 2011.

Voir aussi[modifier | modifier le code]