Habitus (sociologie)
En sociologie, un habitus désigne une manière d'être, une allure générale, une tenue, une disposition d'esprit. Cette notion est empruntée à celle d'hexis (qui signifie « état stable » ou « état durable »), développée par le philosophe grec Aristote dans son Éthique à Nicomaque et dans l'Éthique à Eudème.
Différents usages de la notion
[modifier | modifier le code]Chez Marcel Mauss
[modifier | modifier le code]Dans la sociologie de Marcel Mauss, l'habitus est un principe important de sa vision de « l'homme total » qui fait elle-même écho à celle de « fait social total ». Il y perçoit un « lien » englobant des dimensions diverses d'ordre physique, psychique, social et culturel. Marcel Mauss amorce ainsi une approche multifactorielle transversale de l'homme et des faits sociaux à l'origine desquels il est.
À partir d'observations concrètes des manières de se mouvoir et d'agir, il y rend notamment compte de la dimension de mentalité collective qui régit ces techniques dans sa conférence de 1934, « Les Techniques du corps »[1].
Chez Norbert Elias
[modifier | modifier le code]Dans La Société des individus, ouvrage de référence en histoire sociale, Norbert Elias utilise le terme latin d'habitus pour évoquer une « empreinte » sociale laissée sur la personnalité de l'individu par les diverses configurations (systèmes d'interdépendance) au sein desquelles celui-ci agit.
« [...] [L]’habitus désigne chez Norbert Elias le "savoir social incorporé" qui se sédimente au cours du temps et façonne, telle une "seconde nature", l’identité tant individuelle que collective des membres d’un groupe humain qu’il s’agisse d’une famille, d’une entreprise, d’un parti ou d’une nation[2]. »
Chez Pierre Bourdieu
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La notion d'habitus a été popularisée en France par le sociologue Pierre Bourdieu. C'est chez lui un principe générateur de pratiques individuelles, qui « désigne la capacité des agents à s'orienter dans le monde social, et à adopter des conduites adaptées aux conditions objectives sans obéir explicitement à une règle[4] ». Il permet à un individu de se mouvoir dans le monde social et de l'interpréter d'une manière qui, d'une part lui est propre, et d'autre part est commune aux membres des catégories sociales auxquelles il appartient.
Premières apparitions
[modifier | modifier le code]Pierre Bourdieu utilise pour la première fois cette notion dans un article de 1962 sur le célibat en Béarn[5], en référence directe aux « techniques du corps » de Marcel Mauss. Il y explique que l'habitus des paysans, issu de l'époque précapitaliste, constitue désormais un handicap pour le processus de reproduction et se traduit par leur incapacité à danser[6].
Il développe cette notion dans la postface de sa traduction de l'ouvrage d’Erwin Panofsky, Architecture gothique et pensée scolastique, publiée en 1967 dans la collection qu’il dirige aux Éditions de minuit. Dépassant l’opposition entre les concepts de « mentalité » et de « personnalité », « Bourdieu fait de l’habitus la manifestation d’une intériorisation mentale des structures sociales »[7].
Théorie de l'habitus
[modifier | modifier le code]Pierre Bourdieu élabore pour la première fois sa théorie de l'habitus en 1972 dans Esquisse d'une théorie de la pratique, puis la développe dans Le Sens pratique[6]. Il établit une différence entre l'habitus primaire (dispositions transmises dans le cadre familial, ou héritées) et l'habitus secondaire (dispositions acquises dans le cadre scolaire). Cette nuance permet de comprendre les différentes formes d'« inadaptation » des individus, selon le moment d'incorporation de leur habitus.
Ces dispositions sont des manières de percevoir, d'agir et d'évaluer qui impactent la vision du monde selon son groupe d'appartenance (des « structures structurées » devenues « structures structurantes »). Les individus d’une même classe peuvent ainsi voir leurs comportements, leurs goûts et leurs « styles de vie » se rapprocher jusqu'à créer un habitus de classe[8]. L'habitus, en tant que matrice des comportements individuels, permet de rompre un déterminisme supra-individuel en ancrant le déterminisme dans les individus eux-mêmes[9]. Il influence tous les domaines de la vie (loisirs, alimentation, culture, travail, éducation, consommation, etc.).
La théorie de l'habitus de Pierre Bourdieu est redevable de ses lectures de Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Edmund Husserl, Martin Heidegger, Émile Durkheim, Marcel Mauss, Ferdinand de Saussure, Claude Lévi-Strauss, Karl Marx, Max Weber, Erwin Panofsky, Noam Chomsky et Karl Wittgenstein[6].
Usages dans la littérature
[modifier | modifier le code]L'habitus est également un thème littéraire, qu'on trouve par exemple chez Émile Zola ou Victor Hugo [à développer]:
« Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême. Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d’ombre profonde étaient presque éteints à force d’avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l’angoisse habituelle, qu’on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. [...] Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l’habitude de serrer ses deux genoux l’un contre l’autre. [...] Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte. La crainte était répandue sur elle ; elle en était pour ainsi dire couverte ; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible, ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu’on pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que d’augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. »
— Victor Hugo, Les Misérables (Deuxième partie, Livre troisième, chapitre VIII).
Citations
[modifier | modifier le code]« Ce qui spécifie un habitus est l'objet envisagé formellement et proprement, et non un but envisagé accidentellement et matériellement », Thomas d'Aquin, Somme Théologique. (anachronisme)
« Cette cristallisation autour du politique n'a cessé d'obscurcir la perception d'une culture - certains diraient civilisation, habitus, ou mode d'existence - originale des peuples du Bocage. » (B. Buchet.- Descendants de Chouans, Paris, Maison des sciences de l'homme, 1995, p. XIV).
« L'hexis corporelle est la mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser », Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, L1-C4, p. 117.
« [...] l'habitus est le produit du travail d'inculcation et d'appropriation nécessaire pour que ces produits de l'histoire collective que sont les structures objectives (e. g. de la langue, de l'économie, etc.) parviennent à se reproduire, sous la forme de dispositions durables, dans tous les organismes (que l'on peut, si l'on veut, appeler individus) durablement soumis aux mêmes conditionnements, donc placés dans les mêmes conditions matérielles d'existences. » Pierre Bourdieu, Esquisse d'une théorie de la pratique, p. 282.
« Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d’existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente des fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement « réglées » et « régulières » sans être en rien le produit de l’obéissance à des règles, et, étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l’action organisatrice d’un chef d’orchestre. », Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Les Éditions de minuit, , 480 p. (ISBN 978-2-7073-0298-4), p. 88
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Jean-Pierre Delas et Bruno Milly, Histoire des pensées sociologiques, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-62803-1), p. 77
- ↑ « Termes clés de la sociologie de Norbert Elias », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, no 106, , p. 33–34 (ISSN 0294-1759, DOI 10.3917/vin.106.0029, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Raisons pratiques, Seuil, coll. Points, 1996, p. 21
- ↑ Gisèle Sapiro, Dictionnaire international Bourdieu, CNRS éditions, coll. « Collection "Culture & société" », (ISBN 978-2-271-08203-9), p. 387
- ↑ Pierre Bourdieu, « Célibat et condition paysanne », Études rurales, vol. 5, no 1, , p. 32–135 (DOI 10.3406/rural.1962.1011, lire en ligne, consulté le )
- Gisèle Sapiro (dir.), Dictionnaire international Bourdieu, CNRS éditions, coll. « Collection "Culture & société" », (ISBN 978-2-271-08203-9), « Habitus », p. 386-389
- ↑ Julie Clarini, compte rendu du livre Bourdieu et Panofsky, essai d’archéologie intellectuelle, par Etienne Anheim et Paul Pasquali, Éditions de Minuit, 2025. Dans Le Nouvel Obs, 27 mars 2025, p. 57.
- ↑ Questions de sociologie, p. 75
- ↑ François Héran, « La seconde nature de l'habitus. Tradition philosophique et sens commun dans le langage sociologique », Revue française de sociologie, vol. 28, no 3, , p. 385–416 (DOI 10.2307/3321720, lire en ligne, consulté le )
Annexes
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Théoriciens
[modifier | modifier le code]- Pierre Bourdieu (1930-2002)
- Norbert Elias (1897-1990)
Références
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Minuit, 1980
- Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Minuit, 1979
Liens externes
[modifier | modifier le code]- Définition du Larousse
- L'article de Marcel Mauss, Les techniques du corps