Furcy

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Furcy
Biographie
Naissance
Décès
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Statut

Joseph Furcy, né le [1], est un esclave réunionnais connu pour le procès qu'il intenta à son propriétaire pour recouvrer la liberté. Le procès va durer de 1817 à 1843, soit quasiment de l'interdiction de la traite (1815) à l'abolition de l'esclavage (1848).

Contexte[modifier | modifier le code]

Durant les décennies qui suivent la chute du Premier Empire, les besoins croissants en main-d'œuvre de la production sucrière et son industrialisation posent avec une acuité nouvelle la question centrale de l'esclavage dans les colonies européennes, dans le contexte politique nouveau issu de la Révolution et de l'Empire.

Procès[modifier | modifier le code]

D’après le dossier Furcy[2], celui-ci a une mère indienne, Madeleine, née en 1759 à Chandernagor[3], probablement d'origine indo-portugaise. Madeleine est conduite enfant en France par une femme, Mlle Dispense, qui la confie avant d'entrer en religion à une certaine Madame Routier en partance en 1771 pour l'Île Bourbon. Madame Routier omet de renvoyer la jeune Madeleine, à Chandernagor, en Inde, comme elle s'y était engagée, et la garde à son service, sans doute comme nourrice des nombreux enfants Routier. La famille Routier fait partie de ces familles possédantes aux Mascareignes, également présentes aux Seychelles et en Inde (branche Routier de Grandval). Madeleine a trois enfants, tous nés à La Réunion et dont les pères ne sont pas connus : Cyril (mort jeune, tué au combat contre les Anglais aux côtés de l'un des fils Routier), Constance et Furcy, né en 1786. Madame Routier affranchit Madeleine en 1788 lorsqu'elle devient veuve, mais sans le dire à la principale intéressée[3]. Celle-ci ne l'apprendra qu'à la mort de sa maîtresse en 1808, et elle renoncera au paiement de vingt années de salaire en échange de l'affranchissement de son fils, promesse que ne respecte pas l'héritier de Madame Routier[3]. Madeleine meurt la même année que sa maîtresse[3]. Furcy est alors confié au gendre de cette dernière, Joseph Lory, négociant et propriétaire d'esclaves à l'île Bourbon et à l'île de France, qui le garde comme esclave. Il apprend à lire et à écrire.

Furcy devient l'intendant de la maison de Joseph Lory. En 1817, le jeune homme découvre que sa mère avait été affranchie avant son décès et décide de recourir à la justice pour faire valoir sa liberté, une liberté dont jouit sa sœur Constance depuis son propre affranchissement. Il est débouté en première instance et en appel au motif que sa mère n'avait été affranchie qu'après la naissance de son fils, lequel était donc né esclave[3]; ce qui était contestable puisque Madeleine est née libre en Inde[3]. Lorsqu'il entame sa démarche en justice, il trouve un certain soutien en la personne du procureur général Louis-Gilbert Boucher (1782-1841). En raison de ses sympathies républicaines et antiesclavagistes, celui-ci s'attire l'hostilité de Joseph Richemont Desbassyns, le commissaire ordonnateur général de l'Île Bourbon. Boucher est muté en Corse en raison de cette hostilité. L'affaire fait grand bruit à Saint-Denis, les propriétaires d'esclaves redoutant une brèche juridique qui permettrait la libération de près de 15 000 individus. Le jeune substitut de Boucher, Jacques Sully Brunet, est également écarté du dossier. Depuis l'île de France (alors possession anglaise) où il a été exilé par Joseph Lory, Furcy entretient jusqu'aux années 1840 une correspondance suivie avec la famille Brunet à l'île Bourbon et Louis Gilbert-Boucher[2] lui-même en métropole. En 1829, Furcy réclame sa liberté et les autorités anglaises de l'île finissent par l’affranchir, car il n’a été enregistré, ni à la douane, ni sur le bateau qui l’a amené, Joseph Lory ayant omis de le déclarer à son arrivée à Port-Louis. Devenu libre, Furcy demeure à Maurice et devint une célébrité locale comme confiseur, ce qui lui permet d’amasser une certaine fortune[4].

Il se rend à Paris en 1835 pour se pourvoir en cassation. La Cour rend son arrêt cinq ans plus tard, mais son propriétaire fait appel, mais il perd ce dernier procès trois ans plus tard[3]. Furcy est en 1843 déclaré homme libre depuis sa naissance, et ce à l'âge de 56 ans.

Le 23 décembre 1843, la justice française déclare enfin que « Furcy est né en liberté.»[5]. Furcy assiste à Paris au procès en cassation, dont les débats sont largement couverts par la presse parisienne, en raison du caractère peu commun de l'affaire. Furcy ajoute Joseph à son nom. Il va par la suite gagner sa vie dans la confiserie.

Autres affaires similaires[modifier | modifier le code]

L'affaire Furcy n'est pas une affaire isolée. Louis Gilbert-Boucher a effectué des recherches très approfondies de jurisprudence dans les archives de la cour royale de Bourbon. Il cite dans l'un de ses rapports au ministre de la Marine et des Colonies une autre affaire un peu antérieure, l'affaire de l'indienne Tola, jugée devant la cour royale de Bourbon, où le même point de droit a déjà été soulevé. Dans un contexte où la traite négrière commence à être interdite dans les colonies anglaises (dont l'île Maurice toute proche, où la famille Lory a des terres), et où les nations signataires du traité de Vienne se sont engagées à abolir l'esclavage, les Indiens se prétendent issus d'une nation de libres et refusent le statut d'esclave (Louis Gilbert-Boucher a connaissance d'un autre cas à la Martinique). Gilbert-Boucher s'élève également contre l'usage des lois que font les magistrats au profit des propriétaires d'esclaves et des contournements de son autorité de procureur général, dans un contexte de réforme des juridictions qui peine à s'imposer à l'île Bourbon.

Postérité[modifier | modifier le code]

L'affaire Furcy a fait l'objet d'une performance itinérante impliquant une centaine de bénévoles autour de l'île de La Réunion, de 1998 à 1999, dans le cadre du cent-cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage, sous le titre Liberté plastik, d'Arius et Mary Batiskaf[6].

Les Archives départementales de La Réunion (et non l'État) ont acheté en vente publique à l'Hôtel Drouot en mars 2005 un gros dossier relatif à l'affaire Furcy constitué par le procureur Louis Gilbert-Boucher. Ce dossier comprend des copies d'époque de documents judiciaires relatifs à cette affaire (il ne s'agit pas du dossier du procès lui-même, toutefois) et des correspondances privées adressées à Louis Gilbert-Boucher à propos de l'affaire Furcy, du conflit interne à l'administration judiciaire de l'île Bourbon à l'époque de l'affaire (réforme judiciaire de l'ordonnance du 1816, que Louis Gilbert-Boucher avait été nommé pour mettre en œuvre) et d'évènement de sa vie familiale. Ce dossier est consultable aux Archives départementales de La Réunion (sous-série 1 J) et a fourni une grande partie des sources du présent article.

L'affaire Furcy a fait l'objet d'un roman historique, L'Affaire de l'esclave Furcy, par Mohammed Aissaoui (Gallimard, 2010) qui a obtenu le prix Renaudot essai et le prix du livre RFO[7]

Le comédien Hassane Kassi Kouayté a créé, fin 2012, L'affaire de l'esclave Furcy, une pièce de théâtre d'après le roman de Mohammed Aïssaoui. La pièce a été jouée pour la première fois à La Réunion en avril 2013 (théâtre du Séchoir et théâtre de Champ Fleuri).

Le toponyme Furcy est attesté sur le territoire de la commune de Saint-Louis pour un îlet situé sur la route menant au cirque de Cilaos désigné du nom d'« Ilet Furcy » et il existe un Chemin Furcy à Mont-Vert. Le lien avec l'affaire Furcy paraît toutefois extrêmement hasardeux. La famille de Furcy n'est pas attestée dans le sud : il s'agit d'une famille de Saint-Denis, également installée à Champ Borne à Saint-André par le mariage de Constance, sœur aînée de Furcy, avec un sieur Jean-Baptiste. Furcy est un nom et un prénom relativement porté à La Réunion durant la première moitié du XIXe siècle, du nom du frère missionnaire bénédictin irlandais saint Fursy (VIIe siècle), à l'origine de ce vocable dans la Somme et en Seine-et-Marne. Sans être très courant, le terme est employé indifféremment comme prénom et comme nom de famille à La Réunion, avant comme après l'affaire Furcy. L'association de Furcy (affaire Furcy) avec l'ilet Furcy paraît être une invention récente sans aucun fondement historique, complaisamment répétée par les médias et les commentateurs.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Furcy (1786-18..) (notice BnF no FRBNF16198086) [consulté le 4 novembre 2016].
  2. a et b {Arch. dép. la Réunion, Dossier du procureur Louis Gilbert Boucher à propos de l'affaire Furcy (Île de La Réunion), 1 Jp 2007/1 à 3.
  3. a, b, c, d, e, f et g Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves : Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Éditions La Découverte, , 995 p. (ISBN 9782355220883), chap. 6 (« Le résistible retour du passé (1814-1830) »), p. 223
  4. [1]La question raciale et le « sol libre de France » : l’affaire Furcy
  5. « Le Renaudot essai à Mohammed Aïssaoui », sur bibliobs.nouvelobs.com (consulté le 29 novembre 2010)
  6. http://batiskaf.blogspot.com/2007/09/libert-plastik.html
  7. "10 mai : se souvenir de l'esclave Furcy, qui combattit 26 ans pour sa liberté" par Anne Brigaudeau, francetvinfo.fr, 10 mai 2013.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]