Bisexualité (psychanalyse)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

L'hypothèse de la bisexualité innée en psychanalyse, est introduite par Sigmund Freud sur base des travaux de son associé Wilhelm Fliess. Selon cette hypothèse, tout être humain naît bisexuel, c'est-à-dire qu'il est à la fois féminin et masculin[1]. La suite du développement psychologique (comprenant des facteurs externes et internes), amènerait la plupart à devenir monosexuels. Selon Plon et Roudinesco, la bisexualité est une « disposition psychique inconsciente »[2] propre à tout sujet et face à laquelle il doit effectuer un choix, soit par le refoulement de l’un des deux sexes, soit en acceptant la concomitance en lui des deux sexes, soit en étant dans « un déni de la réalité de la différence des sexes »[2].

L'hypothèse freudienne de la bisexualité innée met donc en lien la concomitance des deux sexes chez un individu, et son orientation sexuelle bisexuelle. En psychanalyse, cette idée selon laquelle l'appartenance à un sexe détermine nécessairement, dans un développement normal, l'attirance pour le sexe opposé, devient particulièrement populaire au milieu du XXe siècle[3].

Actuellement, il n'y a pas de consensus dans la communauté scientifique sur les origines de l'orientation sexuelle ou de l'identité de genre[4].

Bisexualité psychique et bisexualité biologique[modifier | modifier le code]

Freud et Fliess ont pour ambition, à la fin du XIXe siècle, de produire en commun une théorie de la bisexualité. Cependant, bien qu'ils s'accordent sur l'idée de la bisexualité innée, c'est-à-dire que chaque être humain serait à la fois féminin et masculin, ils sont en désaccord sur son origine. En effet, Freud soutien l'idée d'une bisexualité psychique, et Fliess celle d'une bisexualité biologique. Selon la théorie de la bisexualité biologique, les pulsions bisexuelles seraient explicables par la coexistence dans le corps du sujet d'organes (ou de restes d'organes) génitaux masculins et féminins. Freud considère cet « hermaphrodisme » comme ne relevant pas de, ou ne causant pas, la bisexualité. Freud oppose à cette théorie l'idée d'une bisexualité psychique, une dualité masculin/féminin qui se situerait dans le psychisme et non dans l'organisme. Leur désaccord les amène à abandonner l'idée d'un travail commun sur la bisexualité[5].

Freud présente plus tard sa théorie de la bisexualité psychique dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905)[5].

Trois Essais sur la Théorie Sexuelle[modifier | modifier le code]

Dans ses Trois Essais sur la Théorie Sexuelle (1905), Freud étudie le concept d'inversion (i.e. d'homosexualité) dans son caractère inné, autrement dit la prédisposition biologique à l'homosexualité ou à la bisexualité.

Freud suggère dans ses écrits tardifs que le choix d'objet dans le cadre d'un développement psychique sain, devrait être hétérosexuel, l'homme ayant un rôle actif, la femme un rôle passif et une sexualité vaginale et non clitoridienne[3]. Cependant, selon Chodorow, son analyse est plus nuancée dans ses Trois Essais, car il n'y définit pas l'inversion comme forcément perverse ou pathologique, et y aborde la bisexualité d'une manière qui permet d'envisager la sexualité et l'identité de genre comme multiples, plurielles[3].

En effet, Freud développe dans cet ouvrage l'idée que chaque être humain serait bisexuel car il aurait, à côté de son homosexualité ou son hétérosexualité, une (respectivement) hétérosexualité ou homosexualité latente, alors que le qualificatif bisexuel est généralement appliqué uniquement à ceux chez qui la libido est distribuée de façon manifeste sur les deux sexes[6],[7].

Dans ses Trois Essais, Freud formule les définitions de masculinité et de féminité qu'il utilise ultérieurement dans toutes ses théories « Tout ce qui est fort est actif et masculin, et tout ce qui est faible est passif et féminin »[7] ». Cette définition lui permet de dissocier la féminité/masculinité du sexe anatomique, et donc de postuler la coexistence de ces deux « traits de caractères psychiques » chez chaque individu[8].

Études de cas[modifier | modifier le code]

Dora[modifier | modifier le code]

Le pseudonyme de Dora désigne Ida Bauer (1882-1945), une patiente de Freud. Il emploie ce pseudonyme lorsqu'il relate par écrit leurs séances de psychanalyse. Les séances de Freud avec Dora viennent souvent appuyer le débat sur la théorie de la bisexualité innée.

L'homme aux loups[modifier | modifier le code]

Une autre étude régulièrement associée à cette théorie est celle de « l'homme aux loups », un patient qui tentait de réprimer ses tendances homosexuelles. Freud explique le développement de l'homme aux loups par une incapacité à réprimer sa nature féminine.

Influences sur la psychanalyse[modifier | modifier le code]

Selon Chodorow, l'hypothèse de la bisexualité innée formulée par Freud ne permet pas à la psychanalyse d'envisager la multiplicité des sexualités, et c'est à la fin du XXe siècle que la bisexualité, en tant qu'appartenance aux deux sexes, est valorisée dans les travaux faits aux États-Unis par Aron (1995), Benjamin (1995), Fast (1984), Elise (1997) et Goldner (1991), qui la présentent comme nécessaire et souhaitable : il s'agirait de garder un équilibre entre caractéristiques féminines et masculines. Cependant, toujours selon Chodorow, bien que la plupart des analystes affirment suivre l'hypothèse de la bisexualité innée, ses influences en faveur d'une multiplicité des féminités, masculinités, hétérosexualités et homosexualités, sont restées faibles, l'interprétation dominante étant celle de l'hétérosexualité comme normalité[3].

Critiques[modifier | modifier le code]

Robert Stoller s'oppose à l'hypothèse de la bisexualité freudienne[9].

Nancy J. Chodorow critique l'interprétation faite en psychanalyse des théories freudiennes de la sexualité, et affirme que la description de la sexualité humaine exige de dépasser les « généralisations » et « universalisations » précédemment faites, et qui instaurent l'hétérosexualité comme critère de définition d'un développement psychique normal[10]. Selon elle, il s'agit pour la psychanalyse, « d’une part, [de] rattraper le niveau de la culture et de ses propres découvertes cliniques, et, d’autre part, [d'en] revenir à Freud[3] ». Elle critique également le stéréotype associant identité de genre (ou féminité/masculinité) et sexualité[3].

Les travaux de Fliess et Freud, comme la majorité des travaux sur la bisexualité, sont parfois contradictoires et ne parviennent pas à donner à la bisexualité une place propre comme pour l'homosexualité ou l'hétérosexualité[5]. Freud admet cette confusion de sa théorie et l'explique en 1929 par le fait que la bisexualité ne passe pas directement par les pulsions [11],[5].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sigmund Freud :

  • Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, PUF, 2006 (ISBN 2130549950)
  • Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, coll. « Folio », 1989 (ISBN 2070325393)
  • Dora. Fragment d'une analyse d'hystérie, (1905), Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2010 (ISBN 2228904961)
  • L'Homme aux loups (1914), PUF, 1990, Ed.: PUF -Qadrige, Grands textes, (ISBN 2130570259)
  • La Féminité, Payot, coll. "Petite Bibliothèque Payot", 2016, traduction inédite d'Olivier Mannoni, préface de Pascale Molinier, composé de quatre essais dont Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes (1925).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Hazan, M et Mercier, K, « Fille ou garçon », Filigrane,‎ , p. 109-125 (lire en ligne)
  2. a et b Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, coll. « La Pochothèque », (1re éd. 1997) (ISBN 978-2-253-08854-7), p. 179
  3. a, b, c, d, e et f Nancy J. Chodorow, « Les homosexualités comme formations de compromis : la complexité théorique et clinique d'une description et d'une compréhension des homosexualités », Revue française de psychanalyse, vol. 67, no 1,‎ , p. 41–64 (ISSN 0035-2942, lire en ligne)
  4. Arnaud Alessandrin, « Droit, psychiatrie et corps Trans : Un triple débordement », Aux frontières du genre, L’Harmattan,‎ , p. 141‑156
  5. a, b, c et d Lucie Lembrez (dir.), Mécanismes de la sexualité en France, bisexualité et enjeux sociétaux : l’essor d’une nouvelle révolution sexuelle (Thèse de doctorat de Philosophie), Paris, Université Sorbonne Paris Cité, , 358 p. (lire en ligne)
  6. Sigmund Freud, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, , Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine
  7. a et b Sigmund Freud, Résultats, idées, problèmes 2, Paris, PUF, , p. L’analyse avec fin et l’analyse sans fin
  8. Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, PUF, , p. 162
  9. Éric Macé, « Ce que les normes de genre font aux corps / Ce que les corps trans font aux normes de genre, Abstract », Sociologie, vol. 1, no 4,‎ , p. 497–515 (ISSN 2108-8845, DOI 10.3917/socio.004.0497, lire en ligne)
  10. (en) Nancy J. Chodorow, Femininities, Masculinities, Sexualities, Lexington, KY, The University Press of Kentucky, , Freud on women et Heterosexuality as a compromise formation
  11. Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation,

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]