Affaire du talc Morhange

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L’affaire du talc Morhange concerne un cas d'empoisonnement de nourrissons par du talc en France durant les années 1970, conduisant à la mort de 36 enfants et à l'intoxication de 168 autres.

L'affaire[modifier | modifier le code]

Le Monde fait remonter les premières atteintes — « éruptions, diarrhées, convulsions, coma » — en avril-mai 1972 dans les Ardennes et dans l'Aube, sans y trouver d'explication[1]. Les médecins adressent les bébés au Pr Thieffry (Hôpital Saint-Vincent-de-Paul), qui le 1er juillet alerte le ministère de la santé sur ces affections inexpliquées[1]. Le 17 août, les analyses arrivent à leur conclusion[1]. Une enquête de l'Inserm menée par le Dr Gilbert Martin-Bouyer établit que ces morts sont dues au talc Morhange et à la présence dans celui-ci d'hexachlorophène, bactéricide puissant, en concentration excessive[2]. Le gouvernement réagit immédiatement et fait supprimer toutes les boîtes de talc Morhange du marché[3]. À l'époque, la toxicité de l'hexachlorophène n'était pas connue du grand public. Une étude non publiée menée sur des cochons d'Inde en 1939 montrait qu'une dizaine d'entre eux étaient morts dans les trois jours suivant l'ingestion du produit.

L'enquête révèle qu’une erreur de manipulation a conduit à mélanger 38 kilos d'hexachlorophène, produit hautement toxique, à 600 kilos de talc. Plus de 200 enfants sont atteints (mort, coma ou séquelles neurologiques)[4]. La présence d'hexachlorophène dans l'usine était connue, mais la teneur de ce composant dans le produit fini devait être très faible ; l'erreur de manipulation a consisté à mélanger un bidon de talc normal avec un fond de bidon d'hexachlorophène, croyant que ce dernier bidon contenait du talc. Cette erreur conduisit à la mise en circulation de flacons ayant une teneur anormalement élevée de bactéricide.

La toxicité des flacons incriminés n'était donc pas due au fait qu'ils contenaient de l'hexachlorophène, mais à la quantité qu'ils en contenaient. La découverte de cette erreur a nécessité plusieurs mois d'investigations et a permis de comprendre la cause des décès de nourrissons. Le produit ne présentait à l'époque aucun danger particulier dans sa composition nominale. La firme Morhange, qui commercialisait le produit, ne disposait ni des équipements ni du personnel compétent pour mener des contrôles de conformité, pas plus que la société de conditionnement, Setico[1]. Via Setico transitait également l'hexachlorophène, commercialisé par l'entreprise suisse Givaudan[1]. Les différents produits transitant par le hangar de Setico étaient stockés dans le plus grand désordre[1],[5]. À l'époque, la législation ne classait pas l'hexachlorophène parmi les substances dangereuses, carence comblée ensuite en septembre 1972 et septembre 1973[1].

L'affaire mit sept ans à être jugée. La société Givaudan et son directeur, M. Flahault, furent mis en cause et poursuivis. De nombreuses familles, de guerre lasse, abandonnèrent les poursuites et se contentèrent des indemnités proposées par la société Givaudan. L'affaire fut jugée en octobre 1979. M. Flahault était défendu par Robert Badinter qui déclara : « Ce n'est pas une société qui est jugée mais un homme, je me sens le devoir de défendre cet homme[6]. » Le principe de responsabilité pénale des personnes morales n'existant pas encore en droit français, seuls des individus pouvaient en effet être poursuivis. La société commercialisant le produit, Morhange, et la société de conditionnement, Setico, n'étaient ni solvables ni assurées contre une catastrophe de cette ampleur[1].

Certains auteurs établissent un parallèle entre cette affaire et celle de la poudre Baumol, un autre empoisonnement au talc qui s'est produit en 1952[7],[8].

Condamnation et amnistie[modifier | modifier le code]

Le jugement condamne les cinq inculpés à des peines de prison (un à vingt mois, réduites en appel à douze mois). En 1981, François Mitterrand, devenu président de la République, décide d'amnistier définitivement tous les condamnés, sur proposition de son nouveau Garde des Sceaux, Robert Badinter[3].

Cette affaire a contribué à inciter les pouvoirs publics à renforcer les conditions de mise sur le marché de nouvelles molécules. En particulier, l'usage de produits toxiques dans les cosmétiques a été davantage réglementé[9].

Un suivi avait été mis en place pour évaluer les troubles de l'apprentissage et les difficultés cognitives dont souffrent encore les victimes, mais fut abandonné faute de moyens[3].

Effets collatéraux[modifier | modifier le code]

Une marque de dentifrice (Signal) axait alors sa publicité sur le fait que ses rayures rouges contenaient de l'hexachlorophène. Bien qu'aucun problème n'ait été signalé sur son produit, elle décida pour éviter toute connotation fâcheuse de faire disparaître le nom de ce bactéricide de sa communication.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f g et h Escoffier-Lambiote 1977.
  2. Karine Gay et Jean-François Picard, « Entretiens avec Constant Burg », Histoire de la recherche médicale dans la France du vingtième siècle (site Internet).
  3. a b et c Ludovic Tac, 50 ans de faits divers : L'Affaire du talc maudit (documentaire), France 5, mars 2007. Rediffusé le vendredi 15 août 2008.
  4. « Blessures irréparables », L'Humanité,‎ (lire en ligne).
  5. Savigneau et Régis 1980.
  6. Reportage du journal de 20h d'Antenne 2, 19 octobre 1979 sur le site de l'INA.
  7. J. D, « Soixante-treize morts en 1952 », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  8. Coiffard et Couteau 2017.
  9. « Renforcement de la veille sanitaire » sur le site du Sénat.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Martine Laronche, « Les enfants du talc Morhange » : « Les victimes d'intoxication à l'hexachlorophène ont souffert, indique une étude de l'OMS, de retards dans leur développement intellectuel. », Le Monde, 27 février 1991.
  • Laurence Coiffard et Céline Couteau, « De l’influence de scandales sanitaires sur la réglementation des produits cosmétiques. », Médecine et droit, no 147,‎ , p. 51-55 (présentation en ligne).
  • Escoffier-Lambiote, « Procès à l'automne pour le talc à l'hexachlorophène. De la lavande au poison », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  • Josyane Savigneau et Damien Régis, « La mort de trente-six bébés en 1972. La cour d'appel de Versailles examine l'affaire du talc Morhange », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  • Pierre Bienvault, « Le talc Morhange a empoisonné et tué 36 bébés », La Croix,‎ (lire en ligne).

Documentaire télévisé[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]