100 % monnaie

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Le « 100 % monnaie » (100% money) désigne un système monétaire dans lequel l'émission de moyens de paiement serait intégralement assurée par l'État (via une autorité monétaire ad hoc), par opposition au système actuel dans lequel la monnaie est largement créée par les banques.

Cette idée tient son nom d'une proposition de réforme formulée dans le contexte de la Grande Dépression des années 1930, aux États-Unis, par plusieurs économistes (notamment Henry Simons, Lauchlin Currie et Irving Fisher) qui appelaient à imposer 100 % de réserves en monnaie centrale derrière les dépôts bancaires en comptes courants, de sorte à dissocier la création de monnaie des prêts de monnaie. Cette proposition a connu un fort regain d'intérêt parmi les économistes et les banquiers centraux, ainsi que les mouvements citoyens, à la suite de la crise financière mondiale de 2007-2008, réapparaissant sous d'autres formes ou d'autres noms (tels que la « monnaie pleine » ou la "monnaie souveraine").

Concept[modifier | modifier le code]

Dans les systèmes monétaires actuels, seule la monnaie de banque centrale (ou base monétaire) est créée par l’autorité monétaire. L’essentiel de la monnaie est créée par les banques commerciales lorsque celles-ci octroient des prêts (ou acquièrent des actifs), en créditant le compte courant de leurs emprunteurs. Cette « monnaie bancaire » représente aujourd’hui environ 95 % des moyens de paiement dans les pays développés. Les banques centrales ne peuvent influencer la création de monnaie par les banques commerciales que de manière indirecte, via leurs instruments de politique monétaire : opérations d’open market, facilités de prêt marginal, ou taux de réserves obligatoires (en réduisant ce dernier, la banque centrale incite la banque commerciale à prêter[1]).

L’essence de la proposition 100 % monnaie, selon Fisher, « est de rendre la monnaie indépendante des prêts ; c’est-à-dire, de dissocier le processus de création et de destruction de monnaie de l’activité bancaire »[2].

Dans un tel système, les dépôts en compte courant (checking accounts), servant de moyen de paiement, seraient couverts à 100 % par des réserves en monnaie d’État, émise par l’autorité monétaire[3]. L'émission de monnaie, ainsi que le revenu de seigneuriage qui en découle, deviendrait ainsi un privilège exclusif du souverain. L’autorité monétaire serait seule habilitée à créer ou détruire des moyens de paiement. Elle émettrait la monnaie en acquérant des obligations d’État, selon un critère d’émission décidé par l’autorité législative (par exemple, la stabilisation d’un indice des prix)[4]. Les injections de monnaie pourraient s’effectuer de diverses manières : par la voie de l’open market, par les dépenses de l’État, par crédit d’impôt, ou par paiements directs aux citoyens[5].

Les banques commerciales continueraient d’octroyer des prêts, mais uniquement à partir de comptes d’épargne (savings accounts) dont les soldes ne pourraient être rendus transférables par chèque ou virement[6]. L'intermédiation bancaire n'aurait donc plus d'impact sur le volume de moyens de paiement en existence. Les prêts de monnaie cesseraient de donner lieu à une création de monnaie. Certaines versions de la proposition "100% monnaie", cependant, seraient allées plus loin. Le "Plan de Chicago" inspiré par Henry Simons, par exemple, aurait complètement mis fin à l'intermédiation bancaire, en remplaçant les banques de prêt par des fonds d'investissement ne pouvant investir que leur propre capital[7]. Simons était sur ce point en désaccord avec d'autres partisans de ce type de réforme, notamment Lauchlin Currie[8] ou Irving Fisher, qui auraient maintenu les banques dans leur fonction d'intermédiation basée sur des dépôts d'épargne[9].

Certaines versions plus modernes de cette proposition, comme la "monnaie souveraine" (sovereign money) proposée par l'ONG britannique Positive Money, suggèrent de combiner cette réforme avec la mise en place d'une monnaie digitale de banque centrale (CBDC)[10]. Ainsi, plutôt que d'utiliser des comptes courants couverts à 100% par des réserves en monnaie centrale, les agents utiliseraient directement la monnaie centrale, sous forme digitale, pour régler leurs transactions. Les banques continueraient de collecter l'épargne à travers des comptes d'épargne (non utilisables comme moyens de paiement) pour financer des prêts et investissements.

Histoire[modifier | modifier le code]

Du XVIIIe siècle à la Grande Dépression[modifier | modifier le code]

L'idée d'empêcher la création de monnaie par les banques date du XVIIIe siècle. Des économistes tels que David Hume, David Ricardo[11], ou encore Léon Walras[12], se montrent en faveur de cette proposition. Il faut toutefois atteindre le début du XXe siècle pour que le sujet attire véritablement l'attention des économistes[13].

L'économiste anglais Frederick Soddy est l'un des premiers à proposer un tel système. Le projet est ensuite notamment défendu par Maurice Allais et Milton Friedman. Une version alternative, appelée narrow banking, a été défendue par James Tobin. Ce système avait pour objectif, selon Tobin, de défendre ce qui devrait être une prérogative de l'État, à savoir l'émission de toute nouvelle monnaie[14].

La proposition connaît un gain d'intérêt après la Grande Dépression. La mobilisation économique s'estompe cependant à la suite de la stabilisation de l'économie par les mesures du président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt[13].

À partir de la Grande Récession[modifier | modifier le code]

La crise économique des années 2007 et suivantes remet la proposition sur le devant de la scène. En août 2012, deux chercheurs du FMI publient un rapport soutenant cette proposition[15]. Au Royaume-Uni, l'ONG Positive Money promeut cette idée sous le nom de « monnaie souveraine » depuis 2010[16].

En Suisse est lancée en 2016 l'initiative « monnaie pleine ». Le texte ne traite toutefois pas d'une couverture à 100 % de la monnaie scripturale des banques commerciales. Le mécanisme propose plutôt d'un côté de créer la monnaie centrale par extension de bilan sans contrepartie et de l'autre interdire aux banques commerciales d'intégrer dans leur bilan les comptes courants mais pas les comptes d'épargne[17].

Analyse[modifier | modifier le code]

Avantages[modifier | modifier le code]

Réduction du risque de panique bancaire[modifier | modifier le code]

L'économiste Murray Rothbard, de l'École autrichienne, considère que ce système permettrait d'éliminer le risque de panique bancaire ; chaque épargnant verrait son épargne être assurée[18].

Réduction de l'inflation[modifier | modifier le code]

Rothbard voit dans le système de monnaie pleine un bouclier puissant contre l'inflation. L'inflation est en effet produite par une injection excessive de monnaie dans le système économique : parce que les banques commerciales ne sont limitées dans leur production de crédits que par les limitations induites par les réserves obligatoires, instaurer un système de monnaie pleine freinerait la création de crédit, et donc l'inflation[18].

Inconvénients[modifier | modifier le code]

Postulat erroné[modifier | modifier le code]

Bernard Charlonneix souligne que les propositions de système de monnaie pleine surestiment le pouvoir de création monétaire des banques. Celles-ci créent bien de la monnaie scripturale ex nihilo, mais de manière passagère uniquement. En effet, tout remboursement de l'emprunt correspond à une destruction de monnaie[19].

Accroissement des frais bancaires[modifier | modifier le code]

Le système de monnaie pleine, réduisant la capacité des banques à prêter (et donc, à générer des revenus sur ces prêts), pourrait conduire à une compensation par une augmentation des frais bancaires[20].

Accroissement du shadow banking[modifier | modifier le code]

Les économistes Douglas W. Diamond et Philip D. Dybvig remarquent qu'un système de monnaie pleine, parce qu'il limiterait la capacité des banques commerciales à accorder des crédits, aurait pour effet pervers de stimuler la croissance du shadow banking, c'est-à-dire de l'ensemble des institutions financières non-bancaires, beaucoup moins régulées[21]. Seules elles pourraient tenir certaines activités traditionnellement tenues par les banques commerciales, comme l'intermédiation bancaire et la transformation de maturité, ce qui déstabiliserait le système financier et conduirait à des crises financières plus fréquentes. Cette analyse est soutenue par Paul Krugman[22].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Salin, Pascal, 1939-, Les systèmes monétaires : des besoins individuels aux réalités internationales, , 368 p. (ISBN 978-2-7381-5900-7 et 2-7381-5900-1, OCLC 1158970326, lire en ligne)
  2. (en) Irving Fisher, 100% Money, New York, Adelphi, [1935] 1936 (lire en ligne), xvii
  3. (en) Irving Fisher, 100% Money, New York, Adelphi, [1935] 1936 (lire en ligne), p. 9
  4. (en) Irving Fisher, 100% Money, New York, Adelphi, [1935] 1936 (lire en ligne), p. 9, 26-27, 96-97
  5. (en) Irving Fisher, 100% Money, New York, Adelphi, [1935] 1936 (lire en ligne), p. 206-209
  6. (en) Irving Fisher, 100% Money, New York, Adelphi, [1935] 1936 (lire en ligne), p. 12-13, 23
  7. (en) Henry Simons, A Positive Program for Laissez Faire, Chicago, University of Chicago Press, (lire en ligne), p. 23, 25
  8. (en) Lauchlin Currie, The Supply and Control of Money in the United States, New York, Russel and Russel, [1934] 1968, p. 151-152
  9. Samuel Demeulemeester, « The 100% money proposal and its implications for banking: the Currie–Fisher approach versus the Chicago Plan approach », The European Journal of the History of Economic Thought, vol. 25, no 2,‎ , p. 357–387 (ISSN 0967-2567, DOI 10.1080/09672567.2018.1435706, lire en ligne, consulté le )
  10. « Sovereign Money: An Introduction », sur Positive Money (consulté le )
  11. (en) David Ricardo, Plan for the Establishment of a National Bank, J. Murray, (lire en ligne)
  12. Léon Walras, « LA CAISSE D'ÉPARGNE POSTALE DE VIENNE ET LE COMPTABILISME SOCIAL », Revue d'économie politique, vol. 12, no 3,‎ , p. 202–220 (ISSN 0373-2630, lire en ligne, consulté le )
  13. a et b Laurent Le Maux, « Les trous noirs de la monnaie pleine », Revue française d'économie, vol. XXXV, no 2,‎ , p. 51 (ISSN 0769-0479 et 1760-7388, DOI 10.3917/rfe.202.0051, lire en ligne, consulté le )
  14. http://www.positivemoney.org/2011/10/economists-supporting-full-reserve-banking/
  15. [1]
  16. « "Les politiques ne comprennent rien à la monnaie" », sur myeurop.info, (consulté le )
  17. Texte de l'initiative, site officiel de l'Initiative monnaie pleine (page consultée le 22 mars 2018).
  18. a et b (en) kanopiadmin, « The Mystery of Banking », sur Mises Institute, (consulté le )
  19. Collectif Eyrolles et Jean-Michel Rocchi, MBA Finance : Tout ce qu'il faut savoir sur la finance par les meilleurs professeurs et praticiens, Eyrolles, , 1016 p. (ISBN 978-2-212-17271-3, lire en ligne)
  20. (en) Lawrence H. White, « Fractional-Reserve Banknotes and Deposits— or, What’s Twenty Quid to the Bloody Midland Bank? », sur web.archive.org, (consulté le )
  21. Douglas W. Diamond et Philip H. Dybvig, « Banking Theory, Deposit Insurance, and Bank Regulation », The Journal of Business, vol. 59, no 1,‎ , p. 55–68 (ISSN 0021-9398, DOI 10.1086/296314, lire en ligne, consulté le )
  22. (en-US) « Is A Banking Ban The Answer? », sur Paul Krugman Blog, (consulté le )

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]