Assouplissement quantitatif

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Le terme assouplissement quantitatif, traduction de l'anglais Quantitative easing (QE), désigne un type de politique monétaire dit « non conventionnel » consistant pour une banque centrale à racheter massivement des titres de dettes aux acteurs financiers, notamment des bons du trésor ou des obligations d'entreprise, et dans certaines circonstances des titres adossés à des actifs comme des titres hypothécaires.

Les banques centrales ont recours à ce genre de pratique dans des circonstances économiques exceptionnelles, telles que des crises économiques et financières de grande ampleur. Plus particulièrement, le QE est utilisé dans une situation de trappe à liquidité, c'est-à-dire lorsque les taux directeurs sont déjà très bas mais ne suffisent plus à stabiliser l'évolution des prix.

Bien que le rachat de titre sur les marchés est une pratique courante pour les marchés (via les opérations d'open market), le caractère non conventionnel du quantitative easing tient à la taille et la durée du programme. Dans le cadre d'un programme de QE, la banque centrale s'engage à racheter un volume massif d'actifs financiers, et ceci pour une durée de plusieurs années. L'effet d'annonce joue donc également un rôle important dans le fonctionnement de cette politique.

Le quantitative easing est une politique monétaire dite "expansive", se caractérisant en pratique par un gonflement du bilan de la banque centrale.

Les mesures non conventionnelles adoptées par la Banque du Japon entre 2001 et 2006 suite à la "Décennie perdue" des années 1990, constitue le premier exemple de mise en place d'une politique d'assouplissement quantitatif à grande échelle. La crise financière de 2008 a ensuite marqué l'avènement des politiques non conventionnelles qui ont été mises en place sous différentes formes par la Fed, la BCE, la Banque d'Angleterre et de nouveau la Banque du Japon.

Histoire[modifier | modifier le code]

Bien que les premières études sur la viabilité des outils de politique monétaire traditionnels dans des contextes particuliers comme les spirales déflationnistes aient été formulées entre autres par John Maynard Keynes dans les années 1930[1], la mise en place des premières politiques d'assouplissement quantitatif et la théorisation des mécanismes de transmission de ces politiques à l'économie ne se sont développées que depuis le début des années 1990.

Origine du terme[modifier | modifier le code]

La première mention écrite du concept d'assouplissement quantitatif et de l'expression « Quantitative Easing » est attribuée à l'économiste allemand Richard Werner (en), professeur d’économie internationale à l'université de Southampton (Royaume-Uni). Travaillant en 1994 à Tokyo, il a inventé l'expression, lors de présentations à des investisseurs nippons. Il l'a également utilisé, dans le titre d'un article publié le 2 septembre 1995, dans le Nihon Keizai Shinbun (Nikkei)[2].

Selon l’auteur, il a utilisé cette expression afin de proposer une nouvelle forme de politique monétaire : une politique de stimulation par la banque centrale qui ne repose ni sur les réductions de taux, ni sur les politiques monétaristes conventionnelles telles que l'expansion de la masse monétaire (par exemple par la « planche à billets »), l'accroissement des réserves des banques ou la stimulation des agrégats M2-M3.

Au lieu de cela, Werner a fait valoir que, pour provoquer une reprise économique, il était nécessaire et suffisant de stimuler « la création de crédit », à travers un certain nombre de mesures telles que l’achat de bons du trésor et des prêts directs aux entreprises et au gouvernement par la banque centrale. Il a également suggéré l’achat direct par la banque centrale d'actifs non performants des banques commerciales et des prêts directs aux entreprises et au gouvernement.

Utilisations du QE dans le monde[modifier | modifier le code]

Le Japon est le premier pays à avoir utilisé le quantitative easing en 2001. Plus tard, durant la crise financière de 2008-2011, des politiques d'assouplissement quantitatif sont mises en œuvre à grande échelle par le Royaume-Uni[3], puis les États-Unis[4], en Suède et la zone Euro.

Japon (2001-2006)[modifier | modifier le code]

Le Japon a connu à partir de 1997 une situation monétaire marquée par une longue période déflationniste ; la Banque du Japon après avoir décidé début 2000 de baisser son taux d'intérêt à 0 %, adopte en mars 2001 une politique d'assouplissement quantitatif pour tenter d'accroître les liquidités afin de sortir de la déflation[5]. Le 9 mars 2006, la Banque du Japon renonce officiellement au principe de l'assouplissement quantitatif, les prix ayant augmenté pendant trois mois d'affilée.

Royaume-Uni (2008)[modifier | modifier le code]

L'assouplissement quantitatif a été utilisé par ces pays alors que leurs taux d'intérêt nominaux à court terme étaient proches de zéro (au Royaume-Uni, le taux officiel de la Banque d’Angleterre était alors de 0,5 %).

Au cours de son programme d'assouplissement quantitatif commencé en mars 2009, la Banque d'Angleterre a acheté jusqu’en septembre 2009, environ 165 milliards de £ d'actifs aux institutions financières et, à un degré moindre, des créances de qualité élevée émises par des entreprises privées[6]; ce montant fut porté à 375 milliards de livres. Même si la Banque d'Angleterre n'augmente plus ses achats, le programme est encore aujourd'hui en cours puisque la banque 'faire rouler' ses actifs : à mesure que les titres arrivent à maturité, elle en rachète de nouveaux.

États-Unis (2010)[modifier | modifier le code]

Début novembre 2010, la Fed a décidé d'acquérir des titres détenus par des institutions financières américaines à hauteur de 600 milliards USD dans le but de favoriser l'accroissement de l'activité économique américaine[7]. La politique d'assouplissement quantitatif de la Fed a apparemment évité à la crise de la dette de provoquer une déflation et plus directement un blocage total du marché interbancaire[8]. En effet, à l'instant critique, le crédit inter-bancaire menaçait d’être gelé : c'est-à-dire que les banques ne se prêtaient plus entre elles. L'afflux brusque de liquidités a été une bouffée d'air pour le système bancaire au bord de la suffocation.

Néanmoins, cette politique d'assouplissement quantitatif fait passer le bilan de la FED de 800 milliards de dollars à plus de 4.000 milliards. Par ce processus, la FED est devenue une sorte de « bad bank » qui concentre du papier ayant une valeur très douteuse[9].

Néanmoins, le président de la Fed Ben Bernanke a reçu des critiques (par exemple de Ron Paul, qui veut abolir la Federal Reserve) et qui l'accusait de prolonger trop longuement sa politique de « planche à billets ».

Le programme de QE de la Fed a été renouvelé par deux fois (on parle de QE1, QE2, et QE3).

En zone euro (2015)[modifier | modifier le code]

Dans le contexte de la crise de la dette dans la zone euro, de nombreuses voix ont préconisé l'utilisation d'une dose d'assouplissement quantitatif, en particulier pour contrer la spéculation sur les taux des obligations finançant les dettes souveraines.

La BCE annonce le lancement d'un programme de QE seulement en 22 janvier 2015[10], alors que la menace d'une déflation se fait de plus en plus précise. Ce retard est notamment lié au cadre juridique européen qui interdit à la BCE de faire usage du financement monétaire (acheter des dettes publiques). Pour contourner cette interdiction, la BCE ne rachète de la dette publique que sur les marchés secondaires.

Le programme d'acquisition de titre commence le 9 mars 2015[11], pour un montant de 60 milliards d'euros par mois et pour une durée prévue de 18 mois (jusqu'en septembre 2016)[12]. En réalité, ce programme inclut en partie des programmes déjà existants tels que le programme de rachat de "titres adossés à des actifs" (ABSPP) qui était opérationnel depuis 2014 déjà[13].

Les achats doivent être réparties au prorata de la clé de répartition de capital de chaque banque centrale nationale. De puis, la BCE s'interdit de racheter les dettes publiques dont la notation financière est trop mauvaise, excluant jusqu'ici la Grèce et Chypre[14] du programme. Par ailleurs la BCE ne peut détenir plus d'un tiers de la dette publique d'un État. Enfin, le risque de défaut d'un titre sera supporté à 20% par la BCE et à 80% par les banques centrales nationales. En cas de défaut, la BCE sera à égalité avec les créanciers privés[15].

En décembre 2015, la BCE annonce le prolongement du programme de 6 mois supplémentaires[16]. Puis en mars 2016, la BCE annonce un renforcement de son programme de QE[17], augmentant son volume à à 80 milliards d'euro par mois, et en élargissant le panier des actifs éligibles pour intégrer notamment des obligations d'entreprises (corporate bonds). De ce fait, le programme bénéficie depuis à des grandes entreprises telles que Total, Danone et Volskwagen[18].

En novembre 2015, la campagne européenne 'Quantitative Easing pour le Peuple' propose, en guise d'alternative au QE de la BCE, d'injecter directement la monnaie dans l'économie sous la forme d'un dividende citoyen (ou Helicopter money) ; ou par le financement d'investissements publics[19]. La campagne est notamment soutenue par une centaine d'économistes dont l'inventeur même du QE, Richard Werner, ainsi que trois députés européens: Molly Scott-Cato, Fabio de Masi et Paul Tang[20].

Fonctionnement[modifier | modifier le code]

Fondement théorique[modifier | modifier le code]

Le quantitative easing est utilisé quand les banques centrales font face à une situation exceptionnelle, dans laquelle celles ci n'arrivent pas à accomplir leur principal mission : le maintien d'un taux d'inflation proche de 2% (stabilité monétaire). Cette situation reflète les limites des instruments monétaires conventionnels et leur incapacité à relancer la demande de crédits, même avec des taux directeurs proches de 0%.

Cette situation, parfois appelée "trappe à liquidité" se caractérise par le fait des taux directeurs au plus bas mais une inflation qui stagne, voire diminue. Dans cette situation, les outils traditionnels se révèlent donc inefficaces dans cette situation : une baisse supplémentaire des taux a peu de chance d'être efficace, car les opportunités d'investissement sont trop peu nombreuses (avec les taux bas, les rendements sont également à la baisse).

Sans hausse du crédit bancaire, l'activité économique stagne, ainsi que l'inflation. Avec le quantitative easing, la banque centrale cherche donc à augmenter la quantité de monnaie en circulation afin d'inciter le secteur bancaire à prêter davantage dans l'économie. Nous allons voir comment ci-dessous.

Mécanisme[modifier | modifier le code]

L'assouplissement quantitatif est une forme de création monétaire, mais ciblée vers les marchés financiers. Dans le cadre du QE, la Banque Centrale se met à acheter des actifs financiers sur les marchés. Ces titres peuvent être notamment des bons du trésor ou des obligations d'entreprise, et dans certaines circonstances des titres adossés à des actifs tels que des titres hypothécaires.

La théorie du quantitative easing se fonde sur l'activation de différent leviers ou canaux de transmission du QE[21]:

  • Le crédit bancaire
  • Le rééquilibrage de portefeuille
  • Le taux de change
  • Effet de signal
  • Effet de richesse
  • Effet fiscal

Controverse[modifier | modifier le code]

Les politiques d'assouplissement quantitatif font l'objet d'un important débat entre les économistes[22].

Risques[modifier | modifier le code]

Hyperinflation[modifier | modifier le code]

Pour certains, le risque est de provoquer de l'inflation (voir théorie quantitative de la monnaie) ou de favoriser les bulles spéculatives. Cette conséquence inflationniste de l'assouplissement quantitatif est parfois remise en cause par les keynésiens[23]. Il y a peu d'augmentation de l'inflation, car la vitesse de circulation de la monnaie n'augmente pas[24], la nouvelle augmentation de la masse monétaire étant dirigée principalement vers les marchés financiers ou augmentant simplement le bilan de la banque centrale.

Cependant, selon d'autres économistes, cette inflation se mesurerait principalement par l'augmentation des prix des matières premières telles que le pétrole[25], l'or et l'argent métal[26], ou les produits agricoles[27].

Augmentation des inégalités[modifier | modifier le code]

En 2012, la Banque d'Angleterre elle-même reconnaissait dans un rapport destiné au parlement que sa politique de rachats d'actifs avait avant tout privilégié les 5 % de citoyens les plus riches, par le gonflement du prix de certains actifs financiers détenus par ces derniers[28].

Faillite des banques centrales[modifier | modifier le code]

Limites du quantitative easing[modifier | modifier le code]

En 2016, Raghuram Rajan, gouverneur de la banque centrale indienne, publie un avertissement à propos du danger que font courir les banques centrales en ayant recours à des politiques d'assouplissement quantitatif pour promouvoir la croissance économique. Dans une conférence publique à la London School of Economics, Rajan a suggéré que la politique de création monétaire, que la Réserve fédérale américaine, la Banque d'Angleterre et la Banque du Japon avaient adoptée ces dernières années, avait perdu son utilité.

Rajan se pose notamment la question si cette politique monétaire ne fait pas partie de plus en plus du problème plutôt que de sa solution. En dépit de taux d'intérêt faibles à des niveaux records dans de nombreux pays industrialisés, Rajan a souligné, que le niveau de la demande d'ensemble reste déprimé, et dans certains endroits les taux d'épargne ont en fait augmenté, ce qui est contraire à la théorie selon laquelle les taux ultra-bas stimulent les dépenses. De plus, certains pays en développement ont subi des conséquences négatives, comme un afflux de capitaux spéculatifs recherchant des rendements plus élevés avec le danger montré par le passé que ces flux s'inversent souvent soudainement, ce qui peut provoquer un crash[29],[30].

Propositions alternatives[modifier | modifier le code]

Le journaliste économique Anatole Kaletsky critique quant à lui le fait que les politiques monétaires d'assouplissement quantitatif n'ont pas d'effet sur l'économie réelle, car les banques ne prêtent pas automatiquement davantage dans l'économie. Il suggère des politiques d'assouplissement quantitatives qui iraient plus directement vers l'économie réelle, par exemple en distribuant directement de l'argent aux citoyens[31]. Cette idée sera reprise en 2015 par 65 économistes dont Jean Gadrey, Stefano Fassina qui signent l'appel européen pour un 'Quantitative Easing pour le Peuple'[32].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) « Exiting from Low Interest Rates to Normality: An Historical Perspective »
  2. (en) « Origine du nom “Quantitative Easing” », CNBC
  3. (en) L’assouplissement quantitatif expliqué Banque d’Angleterre, 2 septembre 2009
  4. la Fed a décidé de lancer un rachat de bons du Trésor à long terme pour $600 milliards, Les Échos, novembre 2010
  5. En quoi consiste l'assouplissement quantitatif - Japon Reuters.fr
  6. (en) « QA: Quantitative Easing (l’assouplissement quantitatif ) », BBC,‎ (consulté le 22 septembre 2011)
  7. François Desjardins, « La Fed sort la planche à billets », Le Devoir,‎ (lire en ligne)
  8. "jusqu'ou peut-on monétiser les dettes publiques?", "Graphique 7b, Natixis, Artus 2009
  9. Didier Dufau, L'étrange désastre. Le saccage de la prospérité, CEE, 2015, p. 246-248
  10. (fr) « BCE : un assouplissement quantitatif, faute de mieux » (consulté le 24 juillet 2016)
  11. (fr) « La BCE lance officiellement son assouplissement quantitatif » (consulté le 24 juillet 2016)
  12. European Central Bank, « Asset purchase programmes », sur European Central Bank (consulté le 24 juillet 2016)
  13. European Central Bank, « FAQs on the Eurosystem’s asset-backed securities purchase programme (ABSPP) », sur European Central Bank (consulté le 24 juillet 2016)
  14. (fr) « Pourquoi la BCE a exclu Chypre du QE » (consulté le 24 juillet 2016)
  15. Isabelle Couet, "l'assouplissement quantitatif, ou QE, mode d'emploi", Les Échos du 24/01/2015
  16. (fr) « BCE : ce que Mario Draghi a annoncé et pourquoi il a déçu les marchés » (consulté le 24 juillet 2016)
  17. (fr) « La BCE frappe fort » (consulté le 24 juillet 2016)
  18. Marie Charrel, « La BCE rachète les dettes des groupes du CAC 40 », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  19. (fr) « Zone euro : la BCE osera-t-elle monter dans l'hélicoptère ? », sur La Tribune (consulté le 3 avril 2016)
  20. « Highlights: QE for People Conference at the European Parliament », sur Quantitative Easing for People (consulté le 3 avril 2016)
  21. Patrick Arthus, « Quantitative Easing : quels sont les canaux possibles de transmission à l’économie ? », Flash économie, Natixis, no 577,‎ (lire en ligne)
  22. http://www.tradebourse.fr/quantitative-easing-et-sortie-de-crise-quels-espoirs.html
  23. Cf. Patrick Artus de Natixis: [PDF] « Monétisation inflationniste et monétisation non-inflationniste, quelles différences ? », Natixis, mars 2009 et [PDF] "Que devient la taxe inflationniste quand la monétisation des dettes ne fait plus monter les prix des biens et services ?", Natixis Mars 2009
  24. "Natixis, Broyer, Décembre 2012: Quelles relations entre monnaie et inflation ? p9/11, graphique 17"
  25. « Quantitative easing has already started », The Christian Science Monitor, 10 octobre 2010
  26. Guest Post: The Path To Hyperinflation, Zero Hedge, 30 mai 2005
  27. Peter Schiff Quantitative easing driving up food prices, Russia Today, 19 mai 2011
  28. Britain's richest 5% gained most from quantitative easing, says the Bank of England, The Guardian, 23 août 2012
  29. (en) RAGHURAM RAJAN AND THE DANGERS OF HELICOPTER MONEY, John Cassidy, newyorker.com, 13 mai 2016
  30. Hommage à Raghuram Rajan, Didier Dufau, cee.e-toile.fr, 30 juin 2016
  31. How about quantitative easing for the people?, Anatole Kaletsky, Reuters, 1er août 2012
  32. Marie Charrel, « Taux & Changes : De la monnaie pour le peuple », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)