Opération Noroît

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

L'opération Noroît est une opération militaire exécutée à Kigali par l’armée française à partir du 4 octobre 1990. Officiellement, elle visait l'évacuation des ressortissants occidentaux.

Contexte[modifier | modifier le code]

Le 1er octobre 1990, le FPR entre au Rwanda. Aussitôt le président Habyarimana demande à son homoloque français, François Mitterrand de l'aider à contrer cette offensive. L'armée française lance l'Opération Noroît le 4 octobre, officiellement pour protéger les ressortissants étrangers.

En 1998, la mission d'information parlementaire sur le Rwanda établit dans son rapport que le Président Juvénal Habyarimana n’avait pas hésité à mettre en scène une simulation d'attaque de la capitale par le FPR dans la nuit du 4 au 5 octobre en exagérant la menace résultant de coups de feu et d’échange de tirs qui eurent lieu cette nuit-là dans Kigali[1]. Sans être dupes, les autorités françaises justifièrent l'intervention française par le risque couru par leurs ressortissants. La mission parlementaire estima que « l’attaque simulée sur Kigali servit non seulement de leurre pour déclencher l’intervention française, mais aussi de levier pour restaurer le régime dans sa plénitude »[2].

L'offensive du FPR laissant craindre pour la sécurité des ressortissants français au Rwanda, les dirigeants français de l'époque décident de monter une opération avec le triple objectif de protéger l’ambassade de France, d'assurer la protection des ressortissants français, et, le cas échéant, de participer à leur évacuation. Une série d'ordres d'opération supplémentaires sera prise pour coordonner l'action des armées française et belge, mais au bout d'un mois la Belgique retire ses troupes devant l'indignation de l'opinion belge face aux arrestations arbitraires de 8 à 10 000 tutsi au Rwanda. Selon des analystes qui défendent la politique française, le FPR commence une série d'incursions, qui seraient systématiquement accompagnées de massacres[3].

Le 4 août 1993, les accords d'Arusha sont signés. Ils prévoient que l'armée française doit quitter le Rwanda et laisser place à une force des nations unies. La MINUAR s'installera au Rwanda à partir d'octobre 1993 et l'armée française quittera le Rwanda en décembre 1993. Quelques dizaines d'assistants militaires resteront au Rwanda pour des opérations de maintenance technique selon les députés français.

Étendue de l'opération[modifier | modifier le code]

Le déclenchement de l'opération[modifier | modifier le code]

D'après le général Maurice Schmitt, ancien Chef d’état-major des armées : « un Conseil de défense restreint, très bref, s’est tenu sur l’heure à Riyad, sous la présidence du Président de la République, à la suite duquel l’ordre a été donné d’envoyer au plus vite deux compagnies à Kigali, avec la mission de protéger les Européens, les installations françaises et de contrôler l’aérodrome afin d’assurer l’évacuation des Français et étrangers qui le demandaient. Ces troupes ne devaient en aucun cas se mêler des questions de maintien de l’ordre qui étaient du ressort du Gouvernement rwandais ».

Alors que le FPR se trouve à 70 km de Kigali, une attaque simulée sur la capitale est organisée par le gouvernement rwandais et sert de prétexte à la France pour intervenir[4] [5] [6].

Le déroulement de l'opération[modifier | modifier le code]

Formation de militaires[modifier | modifier le code]

Selon les accords de coopération militaires passés entre la France et le Rwanda en 1975, la France ne pouvait être là que pour former la gendarmerie rwandaise[7].

Les forces armées rwandaises ont augmenté de 1990 à 1994, passant de plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers d'hommes. Cette opération a permis d'organiser, d'entraîner et d'encadrer les militaires rwandais pour leur apprendre à faire face au danger des mines et des pièges ainsi qu'à utiliser des armes lourdes.

Selon des témoignages rwandais et français, les militaires français ont aussi formé directement de futurs miliciens Interahamwe[8]. L'armée française a toujours démenti ces accusations de formation des milices.

Des témoignages affirment aussi que l'armée française aurait procédé à des contrôles d'identité ethniques, parfois accompagnés de miliciens en plus de leurs homologues rwandais et des interrogatoires en prisons dès 1991[9].

La nature de l'engagement français[modifier | modifier le code]

Les députés français, dans leur rapport[10], ont souligné que le soutien français aux forces armées rwandaises a été « à la limite de l'engagement direct » et qu'à plusieurs reprises, le soutien français a en effet été déterminant pour contenir les forces du FPR. Notamment des officiers français encadraient l'état-major rwandais pour la conduite stratégique des combats avec le FPR. La date de la décision et la motivation de cette « opération de formation » corroborent les inquiétudes du parlement. Certains avancent qu'elle a parfois directement encadré l'armée rwandaise. Bernard Lugan, expert auprès du TPIR, conteste cette qualification[11] sur la base de l'absence de pertes humaines, selon lui inévitables en cas d'engagement direct. Cependant, Didier Tauzin, qui à l'époque était colonel et est intervenu au Rwanda, dédie son livre sur cette période « Aux soldats français qui ont laissé leur vie au Rwanda pour le service de la France et dont la mémoire est salie[12] ».

Le fondement légal de l'opération[modifier | modifier le code]

Le 31 juillet 1992, La France et le Rwanda ont « régularisé »[13] la rédaction de l'accord d'assistance militaire de 1975 pour qu'il englobe la formation des Forces armées rwandaises en changeant simplement dans sa rédaction les mots « Gendarmerie rwandaise » par « Force armées rwandaises » aux articles 1 et 6 de l'accord de 1975, et toujours sous « uniforme rwandais » selon l'avenant de 1983.

L'articulation de l'opération avec les accords d'Arusha[modifier | modifier le code]

Parallèlement la France, en accord avec la communauté internationale, a soutenu le processus de paix des négociations des accords d'Arusha entre le pouvoir rwandais, son opposition et les exilés du FPR.

Perception de l'opération Noroît dans la population rwandaise[modifier | modifier le code]

D'après la mission d'information sur le Rwanda (mission parlementaire française), « le général Jean-Claude Thomann constate (...) l’accueil enthousiaste des populations et des forces armées rwandaises réservé aux soldats français ».

Le général Thomann note : «le rôle stabilisateur que joue la présence, même non active, d’un contingent d’intervention étranger, pour conforter un pouvoir menacé par une agression extérieure et confronté à un risque non négligeable de troubles intérieurs, d’origine ethnique ou politique».

Divers[modifier | modifier le code]

  • Le Noroît est le vent de nord-ouest ; le terme aurait été choisi à cause de la position géographique de la France par rapport au Rwanda

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Rapport de la mission d'information sur le Rwanda, p.128
  2. Rapport de la mission d'information sur le Rwanda, p.81
  3. selon le dissident Abdul Joshua Ruzibiza, dans Rwanda, l'histoire secrète, éd. Panama, 2005), et selon les enquêtes d'André Guichaoua, professeur à Paris-I-Sorbonne, expert auprès du TPIR ([1])
  4. Mission d'information sur le Rwanda, Une difficile démocratisation/La tentative de reprise en main : « l'attaque simulée sur Kigali servit non seulement de leurre pour déclencher l’intervention française, mais aussi de levier pour restaurer le régime dans sa plénitude »
  5. Patrick de Saint-Exupéry, L'inavouable, la France au Rwanda, Les arènes, (2004), p.242-246
  6. HRW, FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala (1999), p.64-65
  7. Rapport des députés français
    Commission d'enquête citoyenne Sur proposition de Kigali le 31 juillet 1992, la France et le Rwanda décide d'étendre la coopération militaire à toute l'Armée rwandaise. Cet acte permet véritablement à la France de former les FAR par des militaires français. [Document assemblée nationale]Pour en finir avec les soi-disant « accords de défense »
  8. Thierry Prungnaud, gendarme du GIGN qui formait la garde présidentielle rwandaise (GISGP - Groupement d'intervention et de Sécurité de la Garde Présidentielle), sur France Culture le 22 avril 2005
  9. Accusations rapportées par les députés français qui les ont établies dans leurs rapport en ce qui concerne l'année 1993 et par Alison Des Forges, de Human Right Watch [2]
    Le chercheur belge Olivier Lanotte a contesté notamment le témoignage d'Immaculée Cattier devant la CEC.
  10. Rapport de la mission d'information sur le Rwanda, L'Opération Noroît/Les interrogations/La présence française à la limite de l’engagement direct p. 168
  11. François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda, éd. du Rocher, 2005
  12. Général Didier Tauzin,« Rwanda, je demande justice pour la France et ses soldats - Le chef de l'opération Chimère témoigne » 2011, Editions Jacob-Duvernet, p. 11
  13. selon le terme de l'ambassadeur Georges Martres

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • AMBROSETTI David, La France au Rwanda. Un discours de légitimation morale, Paris, Karthala, 2001.
  • ASSEMBLEE NATIONALE, Enquête sur la tragédie rwandaise (1990-1994), Rapport de la Mission d’information, Rapport n° 1271, 4 Tomes, Paris, déc. 1998.
  • BRAECKMAN Colette et Human Rights Watch, Qui a armé le Rwanda? Chronique d’une tragédie annoncée, Les dossiers du GRIP, Institut européen de recherche et d’information sur la paix et la sécurité, n° 188, 4/94, Bruxelles, 78 p.
  • BRAECKMAN Colette, Rwanda, histoire d'un génocide, Fayard, 1994.
  • COMMISSION D'ENQUETE CITOYENNE (Rapport) Coret Laure & Verschave François-Xavier, L'horreur qui nous prend au visage, Karthala, 2005, 586 p.

FAVIER Pierre et MARTIN-ROLAND Michel, La Décennie Mitterrand, tome 4, éd. du Seuil, coll. « L'épreuve des faits », 1998 ; rééd. « Points », 2001.

  • DES FORGES Alison, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Human Rights Watch/FIDH, Karthala, 1999.
  • GOUTEUX Jean-Paul, Un génocide secret d'État - La France et le Rwanda, 1990-1997, Editions sociales, 1998.
  • GOUTEUX Jean-Paul, La nuit rwandaise. L’implication française dans le dernier génocide du siècle, L’esprit frappeur, 2002, 637 p.
  • GOUTEUX Jean-Paul, Un génocide sans importance : la Françafrique au Rwanda, Lyon, Tahin Party, 2001.
  • GUICHAOUA André et SMITH Stephen, Rwanda, une difficile vérité, Libération, 13 janvier 2006.
  • KROP Pascal, "le génocide franco-africain, faut-il juger François Mitterrand?", Lattès, 1994.
  • LUGAN Bernard, François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda, éd. du Rocher, 2005.
  • PRUNIER Gérard, Rwanda : le génocide, Paris, Dagorno, 1999 (1re éd., 1997)
  • PÉAN Pierre, Noires fureurs, blancs menteurs, éd. Fayard/Mille et une nuits, 2005.
  • PERIES Gabriel, SERVENAY David, Une guerre noire, Découverte, 2007.
  • de SAINT-EXUPERY Patrick, L'inavouable. la France au Rwanda, Les arènes, 2004, 287 p.
  • VÉDRINE Hubert, Les Mondes de François Mitterrand. À l'Élysée, 1981-1995, éd. Fayard, 1996
  • ID., « Rwanda : les faits », Bulletin de l'Institut François-Mitterrand, 15 juin 2004
  • VERSCHAVE François-Xavier, Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda, Paris, La Découverte, 1994, 175 p.