Idiotisme

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Un idiotisme[1] ou expression idiomatique est une construction ou une locution particulière à une langue, qui porte un sens par son tout et non par chacun des mots qui la composent. Il peut s'agir de constructions grammaticales ou, le plus souvent, d'expressions imagées ou métaphoriques. Un idiotisme est en général intraduisible mot à mot, et il peut être difficile, voire impossible, de l'exprimer dans une autre langue.

Par exemple, en français « il y a » est un bon exemple d'idiotisme non « imagé » couramment utilisé : décomposé mot à mot cela n'a pas de sens, alors que cela signifie bien quelque chose pour qui connaît la formulation en elle-même. « Couper l'herbe sous le pied » est un autre exemple, s'agissant cette fois d'une expression imagée qui peut être utilisée métaphoriquement telle quelle dans un autre contexte que celui qui lui a donné naissance (et donc avec une autre signification que celle de couper effectivement de l'herbe sous le pied). Une telle expression sera possiblement totalement incompréhensible si elle est traduite mot à mot dans une langue étrangère ; de même, un anglophone proposant qu'on se « secoue les mains » au lieu de se « serrer la main » commettra un anglicisme en calquant ce qu'il doit dire avec l'expression idiomatique anglaise to shake hands[2].

Vocabulaires utilisés[modifier | modifier le code]

Les idiotismes imagés peuvent utiliser du vocabulaire de différents domaines sémantiques : les animaux, la nourriture, etc. La création d'idiotismes, dans une langue, porte généralement sur des domaines significatifs de l'activité ou des préoccupations des locuteurs de cette langue.

Idiotisme animalier[modifier | modifier le code]

Un idiotisme animalier utilise des expressions renvoyant aux animaux ou à des choses relatives aux animaux (comportement, parties du corps, etc.) ; par exemple, « sauter du coq à l’âne* » qui signifie passer d'un sujet à un autre sans transition ni rapport.

  • Est-il besoin de préciser que l'âne dont on parle là n'est probablement que l'âne (ancien nom de la cane, femelle du canard), et qui survit dans le nom d'un outil métallique, le "bédane" (pour "bec-d'ane", sorte de burin de forme évasée rappelant quelque peu un bec de canard). cf. l'ouvrage de Claude Duneton : De la puce à l'oreille.

Les idiotismes animaliers sont, en grande partie, apparus dans les milieux de l'agriculture et de la chasse, aux époques où ceux-ci étaient prépondérants dans les activités d'une bonne partie de la population ; ils peuvent également faire référence aux animaux de compagnie.

Idiotisme botanique[modifier | modifier le code]

Un idiotisme botanique est en rapport avec les végétaux ; par exemple, le fait de « faire chou blanc » qui signifie échouer ; le fait de « poireauter » signifie "attendre longtemps".


Idiotisme chromatique[modifier | modifier le code]

Les idiotismes chromatiques utilisent les noms des couleurs, par exemple le fait de « laisser carte blanche » qui signifie autoriser à prendre toute initiative jugée utile, ou de "voir rouge", qui signifie être subitement pris d'une très grande colère.


Idiotisme corporel[modifier | modifier le code]

Un idiotisme corporel se rapporte à une partie du corps (notamment du corps humain), par exemple le fait de « prendre ses jambes à son cou » qui signifie partir précipitamment, « prendre son pied » qui signifie prendre beaucoup de plaisir, ou « avoir le bras long » qui signifie avoir de l'influence.

Idiotisme gastronomique[modifier | modifier le code]

Les idiotismes gastronomiques utilisent des termes liés à la nourriture, l'alimentation et la cuisine comme métaphore ; par exemple, « les carottes sont cuites » qui signifie que la situation est sans espoir. Leur grand nombre s'explique par l'importance de ces domaines, de tous temps, dans la plupart des populations.

La façon dont les hommes se nourrissent structure leur organisation sociale (division du travail) et leur perception du réel. Dans toutes les langues de nombreuses expressions quotidiennes font référence à des aliments ou à la façon de les préparer. La plupart du temps elles sont utilisées comme métaphores muettes, mais il arrive que l'actualité rende perceptibles les enjeux qui les sous-tendent, comme le montre la détermination d'un restaurateur américain qui alimenta la décision du Congrès des États-Unis de débaptiser les French fries (les frites) des cafétérias en 2003 pour en faire des freedom fries, signifiant qu'ils ne digéraient pas l'affront du refus français de s'embarquer dans la guerre en Irak[3]. Cette vengeance à chaud avait des précédents : pendant la guerre de 1917-18, la choucroute américaine de sauerkraut était devenue freedom cabbage (le chou de la liberté), locution vite oubliée, tandis que les frankfurters étaient devenus des hot-dogs, idiotisme animalier qui allait faire le tour du monde[3]. En Californie, les producteurs de pruneaux, chagrins de la contre-publicité dont ils sont victimes à cause de l'idiotisme dried prune (ridée comme un pruneau), décident en 2000 de commercialiser leur produit sous l'appellation prune sèche, le mot prune (plum) étant associé en anglais à des images de rondeurs et de fraîcheur juvéniles[4].

Bien que le thème idiotismes gastronomiques n'ait pas fait l'objet de travaux de recherches per se, différentes disciplines se sont attaquées au problème[5]. L'ethnologie, notamment Claude Levi-Strauss dans son ouvrage Le Cru et le Cuit s'y est intéressé. Le structuraliste Roland Barthes consacre quatre articles de ses Mythologies à la thématique de l'alimentation. Les psychologues ont étudié la façon dont certaines métaphores utilisées par les parents définissaient la perception de soi[6], une approche féministe montre comment les femmes sont amenées à se définir en fonction d'une série de métaphores liées à la nourriture et à la cuisine[7]. La psychanalyse, notamment lacanienne, est évidemment sensible à la dimension métaphorique du discours, et peut être amenée à étudier le corpus de locutions liées à la nourriture dans le discours des boulimiques ou des anorexiques[8].

Idiotisme numérique[modifier | modifier le code]

Un idiotisme numérique fait intervenir un ou plusieurs nombres, par exemple « se mettre sur son trente-et-un » qui signifie soigner particulièrement son apparence (toilette, habillage, etc.). Cette expression se rapporterait au réveillon de la Saint-Sylvestre (la nuit du 31 décembre au 1er janvier) ; il est en effet très largement répandu que, s'il est une soirée par an pour soigner sa tenue, c'est bien le réveillon du nouvel an. Plus vraisemblablement, il s'agirait d'une déformation du mot trentain désignant autrefois un tissu fabriqué à l'aide de trente fois cent fils de chaîne et réservé aux habits de luxe.

Idiotisme toponymique[modifier | modifier le code]

Un idiotisme toponymique fait intervenir des noms de lieux ou nationalités, par exemple « filer à l’anglaise » qui signifie partir discrètement.

Idiotisme vestimentaire[modifier | modifier le code]

Un idiotisme vestimentaire utilise du vocabulaire lié aux vêtements, par exemple « mouiller sa chemise » qui signifie s'impliquer personnellement dans un projet.

Langages utilisant des idiotismes[modifier | modifier le code]

Tout comme l'argot, les idiotismes imagés permettent de parler de quelque chose sans le nommer explicitement. De ce fait les idiotismes sont particulièrement nombreux dans les thèmes de langage plus ou moins illégaux (argot des voleurs par exemple), tabous ou à l'encontre de la morale ou de la bienséance (langage érotique par exemple).


Notes et références[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  1. « idiotisme », Centre national de ressources textuelles et lexicales
  2. Cet idiotisme sert de gag dans Astérix chez les Bretons
  3. a et b French fries back on House menu (Retour des frites au Capitole), BBC news, 2006.
  4. Voir CNN.com du 13 septembre 2000
  5. Voir le programme The Language of Food sur le site de l'Université de Stanford et la bibliographie afférente
  6. Lakoff, George and Mark Johnson. 1980. Metaphors We Live By (Les métaphores selon lesquelles nous vivons). University of Chicago. pages 3-60.
  7. Caitlin Hines. 1999. "Rebaking the Pie: The WOMAN AS DESSERT Metaphor" (littéralement « Refaire cuire la tarte » : métaphore de la femme-dessert). In Reinventing Identities: The Gendered Self in Discourse (Réinventer l'identité : le sujet et son genre dans le discours), édité par Bucholtz, M., Liang, AC et Sutton, L.A. Oxford University Press.
  8. Victoria Shahly, « Eating her Words—Food Metaphor as Transitional Symptom in the Recovery of a Bulimic Patient (Ravaler ses mots : métaphore de la nourriture dans la thérapie d'une patiente boulimique) »