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Printemps berbère

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Printemps berbère
Description de cette image, également commentée ci-après
Célébration du Printemps berbère à Azazga en 2016, avec le portrait de Lounès Matoub dans le fond.
Informations
Date
(1 mois et 10 jours)
Localisation Kabylie
Alger
Caractéristiques
Revendications
  • Fin de la politique d'arabisation
  • Reconnaissance du Tamazight
Nombre de participants Plusieurs milliers
Types de manifestations Manifestations, grèves générales
Issue
  • Répression violente
  • Création du MCB
Parties au conflit civil
  • Kabyles
    • Académie Berbère d’Echanges et de Recherches Culturelles
Personnages-clés
Mouloud Mammeri Drapeau de l'Algérie Chadli Bendjedid
Drapeau de l'Algérie Mohamed Abdelghani
Pertes
128 morts
Des milliers de blessés

Le Printemps berbère (en tamazight : ⵝⴰⴼⵙⵓⵝ ⵉⵎⴰⵣⵉⵖⴻⵏ Tafsut Imaziɣen) désigne l'ensemble des manifestations se tenant le en Kabylie et à Alger. Les revendications en sont la reconnaissance de l'identité berbère, notamment à travers l'officialisation de la langue amazigh en Algérie. Il s'agit du premier mouvement populaire d'opposition aux autorités depuis l'indépendance du pays en 1962.

Face à l'ampleur des manifestations, le gouvernement décide d'employer la force. La répression du printemps berbère mène ainsi à des milliers d'arrestations et à de nombreux morts.

Depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962, l'arabe succède au français comme langue officielle. La politique linguistique algérienne se traduit par une arabisation massive de l'administration et de l'enseignement. C'est dans ce contexte que naissent les revendications culturelles amazigh, considérant que les langues berbères sont mises à l'écart par l'État, notamment en Kabylie, où se trouve la plus importante concentration de berbérophones.

En décembre 1979, la décision du gouvernement de renforcer l'arabisation de l'école, au détriment des langues berbères, alimente encore davantage les revendications et contribue à leur intensification jusqu'à l'éclatement du printemps berbère[1].

Déroulement

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Le , le wali de Tizi Ouzou en Kabylie annule une conférence, à l'université de Tizi Ouzou, sur la poésie kabyle ancienne de l'écrivain Mouloud Mammeri. Celui-ci et son ami Salem Chaker qui l'accompagne, sont interceptés sur la route par la police sur ordre d'El Hadi Khediri, directeur de la Direction générale de la Sûreté nationale. Ils doivent repartir pour Alger. Mouloud Mammeri informe alors les étudiants que sa conférence est interdite par les autorités[2],[3].

Dès que l'annulation de la conférence est connue, l'université de Tizi Ouzou entre en effervescence. Le , Une manifestation de protestation est organisée à Tizi-Ouzou par des étudiants et des enseignants, des habitants les rejoignent. Les revendications mentionnent la reconnaissance de l’identité berbère et gagnent les autres agglomérations de Kabylie. Le , des étudiants sont reçus à la présidence de la République. Ils revendiquent « la reconnaissance de la culture et de l’identité berbères, et le respect des libertés démocratiques au sein de l’université ». En réponse, le média El Moudjahid, organe officiel du pouvoir, critique Mouloud Mammeri et affirme que les « valeurs de la société algérienne sont arabo-musulmanes », l’arabe étant la seule langue du pays[3].

Le les manifestations gagnent Alger où 500 personnes défilent. La répression est féroce et la journée se solde par une centaine d'arrestations et de nombreux blessés. D'autres rassemblements ont lieu dans plusieurs villes en Kabylie. Le , le ministre de l’Enseignement supérieur se déplace à Tizi Ouzou pour engager un dialogue. Peine perdue, le une grève générale bloque la Kabylie [3].

Le le président algérien Chadli Bendjedid déclare que l'Algérie est un pays arabo-musulman et qu'il s'opposera « par tous les moyens » à ceux qui s'attaquent à l’unité nationale. Il demande au Premier ministre, Mohamed Abdelghani, de prendre le contrôle par la force l'université de Tizi-Ouzou[3].

À l'aube du , la police intervient sur plusieurs sites en grève : l’usine Sonelec, l’hôpital de Tizi Ouzou et bien sûr l'université de Tizi Ouzou. La répression est épouvantable avec plus de 450 blessés, certains gravement, et des centaines d’arrestations dans l'ensemble de la Kabylie. Des rumeurs « d’étudiants violés, voire morts », attisent la révolte. Des émeutes embrasent la région, de nouvelles grèves sont engagées, elles durent trois jours[3].

Une fois l'insurrection maîtrisée, des meneurs sont emprisonnés et déférés devant la Cour de sûreté de l’État pour « complot subversif visant à renverser le régime » [3].

Le mouvement berbère en faveur des détenus se poursuit jusqu'à leur libération au mois de juin. Il tient ensuite des assises au mois d'août lors du Séminaire de Yakouren et décide de capitaliser l'avancée de ses idées dans le corps social en multipliant les activités de terrain par la voie pacifique[8].

Dès la rentrée universitaire d', chaque campus universitaire du centre du pays se dote d'un collectif culturel chargé de la promotion des activités culturelles berbères en milieu universitaire. En janvier 1981, de nombreux lycées suivent. Théâtre, chansons engagées foisonnent et expriment un bouillonnement inattendu chez les descendants de « l'Éternel Jugurtha ». Mais c'est le succès considérable des « cours sauvages de berbère » animés par Salem Chaker à la faculté centrale d'Alger et par Mustapha Benkhemou à l'université de Bab Ezzouar et dans les Instituts de Boumerdès qui pousse les autorités algériennes à intervenir. Une grossière provocation policière est le prétexte à l'arrestation de 22 étudiants dont 3 récidivistes (Arezki Ait Larbi, Mustapha Bacha et Salah Boukrif), ainsi que Mustapha Benkhemou et Abderrezzak Hamouda (le fils du colonel Si El Haoues) de M'chounech dans les Aurès.

À Béjaia un grand soulèvement commence à partir du [9], autour de la revendication amazigh à laquelle s'ajoute la dénonciation du détournement du projet d'université vers une autre wilaya. La répression est féroce : des dizaines de jeunes — essentiellement des lycéens — sont arrêtés. Figurent aussi parmi les personnes arrêtées trois étudiants de Tizi-Ouzou et anciens détenus de Berrouaghia (parmi les 27) : Tari Aziz, Idriss Lamari et Djamel Zenati.

Conséquences

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Politiquement, le Printemps berbère est le premier mouvement populaire spontané d'opposition au pouvoir algérien, depuis 1962[10]. Il ouvre la voie à une remise en cause du régime algérien. Ces émeutes préfigurent celles de Constantine en 1986 et d'Alger en 1988.

Sur le plan social, le mouvement traduit l'émergence d'une génération d'intellectuels engagés dans le combat démocratique (Tahar Djaout, Ferhat Mehenni…).

Emblème du militantisme culturel berbère

Sur le plan culturel, le Printemps berbère brise le tabou linguistique et culturel : il est la traduction d'une remise en cause de l'arabisation intensive de l'administration au détriment du berbère. Cette prise de conscience identitaire a également touché le Maroc voisin, où ces événements sont commémorés chaque année par les étudiants berbérophones.

Naissance du Mouvement culturel berbère et naissance de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme.

Le printemps berbère a été l'objet de nombreuses études et a renforcé l'intérêt pour la recherche sur la culture berbère[11].

Reconnaissance de la langue tamazight

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Après le Printemps noir en 2001, le président Abdelaziz Bouteflika annonce que le tamazight devient une « langue nationale en Algérie » après une modification de la Constitution et l'ajout de l'article 3bis en 2002. Le Premier ministre algérien d'origine berbère (chaoui) et quelques députés ont même prononcé une partie de leurs discours en tamazight. Depuis 1995, un Haut commissariat à l'amazighité (HCA) existe, créé avec pour mission de soutenir académiquement et administrativement l'enseignement de tamazight. Un établissement critiqué pour son immobilisme par les dirigeants du mouvement berbère. La télévision publique diffuse, depuis 20 ans, un journal télévisé en langue amazighe à 19 h, copie conforme de l'édition arabophone du JT protocolaire de 20 h. Depuis ces deux dernières années, la langue tamazight est étudiée dans les établissements scolaires primaires et secondaires, et sera même en examen de BAC dans la Kabylie. Une chaîne de télévision a été lancée, dans la foulée de l'élection présidentielle d', débouchant sur la reconduction d'Abdelaziz Bouteflika. Son audience est inconnue jusque-là.

Le , une grande avancée eut lieu. Le directeur de cabinet d'Abdelazziz Bouteflika annonce lors d'une conférence que le tamazight sera reconnu en tant que langue officielle et nationale via un décret présidentiel qui sera présenté au parlement au cours de l'année[12], modifiant ainsi la constitution.

Notes et références

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  1. Marnia Lazreg, « The Reproduction of Colonial Ideology: The Case of the Kabyle Berbers », Arab Studies Quarterly, vol. 5, no 4,‎ , p. 380–395 (ISSN 0271-3519, lire en ligne, consulté le )
  2. Patrick Labesse, « Artistes berbérophones et arabophones chantent le « Printemps berbère ». », sur Le Monde, (consulté le ).
  3. a b c d e et f Farid Alilat, « Algérie : Mouloud Mammeri, l’étincelle qui a allumé le printemps berbère de 1980. », sur Jeune Afrique, (consulté le ).
  4. a b c d e et f Aomar Mohellebi, « Arezki Abboute raconte le printemps berbère. », sur L'Expression, (consulté le ).
  5. a et b « Avril 1980, Le Printemps berbère - Tafsut Imazighen. », sur La lettre de l’ACB, (consulté le ).
  6. Said Tissegouine, « Hommage à Nacer Babouche : Vie et combat de feu Nacer Babouche. », sur Tamurt, (consulté le ).
  7. « Djamel Zenati, l’intellectuel populaire et militant de la démocratie. », sur Le Matin d'Algérie, (consulté le ).
  8. Revue Tafsut no 80[réf. à confirmer].
  9. Gérard Lamari, « Le mouvement de Mai 1981 ou l’autre pilier du Printemps berbère (I). », sur Le Matin d'Algérie, (consulté le ).
  10. Arezki Metref, « Le Printemps berbère, vingt-cinq ans après, par Arezki Metref », sur Le Monde, (consulté le ).
  11. NEIL MACMASTER, « The Roots of Insurrection: The Role of the Algerian Village Assembly (Djemâa) in Peasant Resistance, 1863—1962 », Comparative Studies in Society and History, vol. 55, no 2,‎ , p. 419–447 (ISSN 0010-4175, lire en ligne, consulté le )
  12. « Constitution : Tamazight langue nationale et officielle - Actualité - El Watan », sur www.elwatan.com (consulté le ).

Bibliographie

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Articles connexes

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Liens externes

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