Plateforme (économie)

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Une plateforme est selon Nick Srnicek, un intermédiaire qui met en relation au moins deux groupes d'individus. Par extension, les plateformes sont aussi des intermédiaires favorisant les échanges économiques et sociaux [1].

Nick Srnicek dissocie 5 types de plateformes [2]:

- Les plateformes d'annonceurs (advertising platforms) extraient et analysent les informations des utilisateurs ainsi que vendent l'espace publicitaire (par exemple, Google).

- Les plateformes industrielles (industrial platforms) connectent les processus manufacturiers. Elles s'adressent seulement aux entreprises (par exemple, Siemens).

- Les plateformes de produits (product platforms) commercialisent l'accès à des biens et des ressources. Cet accès est donc réservé à leurs "abonné.es" (par exemple, Spotify).

- Les plateformes allégées (lean platforms) ne possèdent pas les actifs dont elles tirent profit (par exemple, Airbnb).

- Les plateformes en nuage (cloud platforms) qui louent du stockage de données (par exemple, Amazon Web Service).

L'économie des plateformes est caractérisée par des effets de réseau[1] et repose sur des structures en réseau [3]. L'actif des plateformes n'est pas physique. Il ne dépend pas des relations de subordination productives ni du bien du produit ou service qu'elles offrent comme c'est le cas des entreprises, mais de l'activité d'une pluralité d'acteurs lors de chaque transaction[4]. Il dépend donc de la taille de sa communauté (utilisateur·rices). Son attractivité croît avec le nombre de ses utilisateur·rices et leur dynamisme[5]. C'est la raison pour laquelle, une plateforme a intérêt à stimuler la contribution et la participation de ses usagers [6].

Définition[modifier | modifier le code]

Dans En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (2019), Antonio Casilli prolonge la définition de Nick Srnicek en caractérisant les plateformes de "mécanismes multiface de coordination algorithmique qui mettent en relation diverses catégories d’usagers produisant de la valeur" [7]. Sur le principe d'un marché, les plateformes font circuler la valeur captées, tout en étant des entreprises. Les plateformes se présentent comme des "hybrides marchés-entreprises"[8].

Il distingue 3 caractéristiques : [9]

- Les plateformes se construisent comme un type particulier de mécanismes multiface (multisided platforms) car elles font coordonner plusieurs catégories d'acteurs à des prix différentiels.

- Les plateformes recourent de manière intensive aux données personnelles des usagers pour permettre le fonctionnement de ces mécanismes de coordination. On parle d'appariement algorithmique entre différentes catégories d'usagers.

- Les plateformes captent la valeur produite par leurs utilisateur·rices. La collecte de données (informations sur les utilisateurs·rices demandées par les plateformes ou données par ceux·elles-ci) et de métadonnées (informations sur d'autres données) est une source primaire de valeur pour les plateformes[10]. En plus de l'activité de sa communauté et de la pertinence des services qu'elles offrent, la croissance des plateformes dépend donc également de la "valeur globale" [11] qu'elles peuvent tirer des données personnelles qu'elles possèdent.

Emergence

Les plateformes se sont imposées comme des nouveaux mécanismes de coordination pour répondre à une perte de pertinence et d'efficacité des marchés et des entreprises traditionnelles[12].

Perte de pertinence des marchés

Les récentes crises économiques qui ont aussi bien touché les marchés financiers que les marchés des biens et services, ont révélé les limites des marchés à faire correspondre correctement la valeur d’un bien ou d’un service à son prix. Fabian Muniesa parle de « crise dans la représentation de la valeur »[13].

En dévoilant cette possibilité d’instabilité, les marchés ont perdu en fiabilité en tant que « mécanisme de coordination des actions humaines »[14]. Dans Legacies, Logics, Logistics: essays in the anthropology of the platform economy (2016), Jane E. Guyer, montre que le marché est devenu abstrait et "déconnecté des expériences individuelles"[15].

Perte d'efficacité des entreprises traditionnelles

À partir de la fin du 20ème siècle, les entreprises ont du faire face à des impératifs de financiarisation. Au lieu de réinvestir leurs dividendes dans des investissements productifs ou dans l’augmentation des salaires, les entreprises ont privilégié une gestion à court terme en les reversant aux actionnaires[16]. Selon Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, les entreprises sont passées d’une stratégie "d’investissement et innovation" (retail and réinvest) à une stratégie de "réduction de distribution" (downsize and distribute). Ce changement a participé à l'affaiblissement du rôle de moteurs de la croissance économique des entreprises[17].

Face à ces deux défaillances, les plateformes appariassent comme des mécanismes de coordination proposant des solutions simples aux besoins des individus. Elles sont identifiées comme étant plus ancrées dans les expériences individuelles et comme des structures exactes et neutres.

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Effets de réseaux

La valeur d’un réseau dépend de son bassin d’utilisateurs : l’utilité pour un consommateur dépend du nombre des individus qui utilisent le même bien. Le but pour une plateforme est donc d’atteindre un seuil critique capable d’augmenter le nombre d’utilisateurs. L’importance accordée au nombre d’utilisateurs a été l’objet de plusieurs études, qui ont mené à la formulation de la loi de Sarnoff, de la loi de Metcalfe et de la loi de Reed. Si dans le premier cas l’utilité d’un réseau est représentée par une fonction linéaire, qui lie la valeur du réseau au nombre d’utilisateurs, pour Metcalfe sa valeur est proportionnelle au carré du nombre des utilisateurs. Le poids du nombre d’utilisateurs augmente encore si on considère la loi de Reed, pour lequel l’utilité d’un réseau croit exponentiellement avec sa dimension.

Formes

Pour fonctionner, les plateformes imposent trois types de travail :

  1. Le travail à la demande
  2. Le micro-travail
  3. Le travail social en réseau

Les entreprises de plateformes : économies d’aujourd’hui et perspectives futures[modifier | modifier le code]

A partir de l’ère de la numérisation, on a assisté à une augmentation exponentielle des entreprises qui utilisent cette structure comme business model.

Si on analyse le marché boursier, la capitalisation des premières 15 entreprises de plateformes cotées a une valeur de 2 560 902 millions de dollars, qui représente une croissance de  15 87,1 % par rapport à sa valeur en 1995 (16 752 millions de dollars)[18]. Les valorisations boursières défient les lois économiques habituelles[5]. Ces plateformes ne constituent pas seulement le business model des grandes firmes nées lors de l’avènement de l’ère digitale, mais représentent une véritable stratégie de croissance aussi dans d’autres entreprises. Comme souligné par le rapport mené par Accenture (2016) « Selon les prévisions d’IDC, plus de 50 % des grandes entreprises (et plus de 80 % des entreprises dotées de stratégies de transformation digitale avancées) auront créé, ou utiliseront dans le cadre d’un partenariat, une plateforme d’ici à 2018 ». Cette utilisation trouve son fondement dans le fait que les plateformes sont considérées comme l’instrument nécessaire et fondamental pour relier les entreprises opérant dans des secteurs qui n’ont pas leur activité principale dans le monde numérique au sein de l’économie digitale. À titre d’exemple, on considère la naissance des voitures connectées : dans un secteur où le digital n’avait aucune utilisation, les grandes firmes d’automobiles ont su se relier au secteur digital pour exploiter les possibilités offertes par les plateformes, afin d’augmenter la valeur de leurs produits traditionnels. D’où la question finale : qu’est-ce qu’est une voiture ? Un outil pour le transport ou un téléphone avec des roues[19].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Jonathan Levin, Economics of platforms, lire en ligne
  2. (en) Nick Srnicek, Platfom Capitalism, John Wiley & Sons, [détail des éditions] (lire en ligne)
  3. (en) Mark Graham, William H. Dutton (dir.) Antonio Casilli, Julian Posada, Society and the Internet : How Networks informations and Communication are Changing our livres ? Partie 4, chapitre 17 "The platformization of labor and society", Oxforf, Oxford Univeristy Press, 2019 (seconde version), 420 p. (lire en ligne), p. 293-306
  4. (en) Mark Graham, William H. Dutton (dir.) Antonio Casilli, Julian Posada, Society and The Internet: How Networks information and Communication are changing our livres ? Partie 4, Chapitre 17, "The platformization of labour and society", Oxford, Oxford Univeristy Press, 2019 (seconde version), 420 p. (lire en ligne), p. 293-306
  5. a et b Philippe Manière, « Uber, Airbnb... Une nouvelle économie de plateforme », Challenges,‎ (lire en ligne)
  6. Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Le Seuil, , 325 p., p.79
  7. Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic., Paris, Le Seuil, , 325 p., p. 64
  8. Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Le Seuil, , 325 p., p.65
  9. Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Le Seuil, , 325 p., p. 64
  10. (en) Antonio Casilli et Julian Posada, « The Platformization of Labor and Society. Mark Graham & William H. Dutton. Society and the Internet. How Networks of Information and Communication are Chang- ing Our Lives (second edition) », sur Hal archives ouvertes, Oxford university Press, (consulté en 2020)
  11. (en) Antonio Casilli, Julian Posada, « The Platformization of Labor and Society. Mark Graham & William H. Dutton. Society and the Internet. How Networks of Information and Communication are Chang- ing Our Lives (second edition) », sur Halsh archives ouvertes, Oxford University, (consulté le 23 juillet 2020)
  12. (en) Antonio Casilli Julian Posada, « The Platformization of Labor and Society. Mark Graham & William H. Dutton. Society and the Internet. How Networks of Information and Communication are Chang- ing Our Lives (second edition), p.3 », sur Halshs archives ouvertes, (consulté en 2020)
  13. (en) Fabian Muniesa, « A flank movement in the understanding of valuation », Sociological Review, 59(2),‎ , pp. 24–38. (lire en ligne)
  14. (en) Jane E Guyer, Legacies, Logics, Logistics: essays in the anthropology of the platform economy, Chicago, University of Chicago Press,
  15. (en) Antonio Casilli, Julian Posada, « The Platformization of Labor and Society. Mark Graham & William H. Dutton. Society and the Internet. How Networks of Information and Communication are Chang- ing Our Lives (second edition), p.3 », sur Halshs Archives ouvertes, (consulté en 2020)
  16. (en) Antonio Casilli et Julian Posada, « The Platformization of Labor and Society. Mark Graham & William H. Dutton. Society and the Internet. How Networks of Information and Communication are Chang- ing Our Lives (second edition), p.4 », sur Halshs archives ouvertes, (consulté en 2020)
  17. Antonio Casilli, En attendant les robots, Paris, Le Seuil, , 325 p., p. 4
  18. « Une économie basée sur les plateformes : Une innovation des business models entièrement inspirée par les nouvelles technologies » Accenture, 2016. 
  19. Citation de L.D. Benyayer, S. Chignard lors de la conférence « Datatomics : explorer la valeur des données »du 15 mai 2017, séminaire « Étudier les cultures du numérique : approches théoriques et empiriques » de l’EHESS, Paris.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) David S. Evans (dir.), Platform Economics: Essays on Multi-Sided Businesses, Competition Policy International, (lire en ligne)

Articles connexes[modifier | modifier le code]