Châtellenie

Une châtellenie (castellania) ou châtellerie est un terme employé en Europe au Moyen Âge pour désigner le plus petit découpage administratif dans le système féodal.
Elle désigne le territoire sur lequel le maître du château exerce ses droits banaux. En son centre se trouve le château qui est le chef-lieu de la châtellenie, administrée par le châtelain (« castellanus »)[1].
Des châtellenies ont existé en Belgique, en particulier dans le comté de Flandre[2].
Dans le Sud-Est de la France, cette circonscription, parfois appelée mandement (mandamentum), regroupe à la fois des fonctions administratives, militaires et financières et désigne le territoire tenu, exploité et protégé par le château[3].
Les origines
[modifier | modifier le code]En France les termes mandement ou châtellenie désignent dès le XIe siècle un territoire nouveau qui s'est formé autour de châteaux à motte élevés par la noblesse rurale à la suite de la défaillance du pouvoir central. Il apparaît très précocement dans le Nord de la Drôme, plus précisément dans le Romanais, qui voit son territoire se couvrir à cette époque de nombreux châteaux à motte, une douzaine environ, dont huit en dehors des anciennes circonscriptions carolingiennes[4].
Le mandement deviendra au fil du temps une circonscription administrative à part entière et s'impose en tant que moyen de localisation géographique : « Ego, Ugo,…, dono unus mansus in mandamento casteli Montis Miratis… » Dans le Romanais le mandement est de taille réduite et ne couvre que deux ou trois paroisses ; le plus grand, celui de Peyrins, comprend six paroisses, l'équivalent de quatre communes aujourd'hui[4].
La châtellenie, unité féodale du vieux domaine royal
[modifier | modifier le code]Le châtelain est un officier, comtal ou princier, nommé et rémunéré. Sa charge est révocable et déplaçable. Outre sa fonction première d’être le gardien du château, il tient la comptabilité et doit présenter régulièrement ses comptes, les comptes de châtellenie. Il exerce également l’ensemble des droits par délégation, militaire et judiciaire. Par extension et à tort, tout possesseur de château, soit reçu, repris en fief ou élevé sur son alleu, sur lequel un seigneur exerce son ban, est désigné comme châtelain. Ce titre doit être réservé aux seigneurs relevant directement du comte ou des princes ; en conséquence, un seigneur banal, n’est pas forcément « châtelain », même pourvu d’un château.
Cet office a souvent été occupé par les cadets des grandes familles ou bien par la petite noblesse locale.
La république de Saint-Marin utilise encore cette dénomination pour ses subdivisions internes.
Contrairement à ce qui s'est produit dans certaines principautés (par exemple le Dauphiné), la châtellenie est demeurée une simple circonscription féodale en Île-de-France et dans le domaine royal associé[5]. C'est-à-dire que le Roi a choisi d'y attacher des fiefs vassaux, selon des critères d'ancienneté, de proximité géographique ou des accidents politiques. L'institution concerne exclusivement un lien de vassalité fixé géographiquement pour en assurer l'effectivité. Seuls les fiefs dépendant féodalement du prince sont attachés à cette châtellenie. Ceux relevant de suzerains autres ne sont pas attachés à cette châtellenie. Très rares sont les suzerains non princiers capables de se doter d'une châtellenie. Pour cette raison, dans le domaine royal, le châtelain ne se substitue ni au prévôt, ni au bailli lorsque celui-ci apparaîtra, aux attributions judiciaires et gestionnelles.
Le nombre de châtellenies a été multiplié à l'initiative des princes. Jusque-là, l'effectivité du service était rendue au siège du comté. Cet émiettement s'est opéré dans le courant du XIIe siècle. Il a ensuite cessé presque totalement. On peut indiquer à titre d'exemple que le Roi a tardivement créé une châtellenie à Villeneuve-le-Roi (aujourd'hui -sur-Yonne), sans pour autant diminuer significativement celle plus ancienne de Sens, siège d'un ancien comté. Il y a attaché ses gains féodaux réalisés notamment lors des décisions judiciaires, en direction des terres situées en Amont du bassin de l'Yonne. Philippe VI de Valois a opéré un très rare mouvement de rationalisation du découpage des châtellenies de Sens et de Courtenay. De même, le comte de Champagne a institué de nouvelles châtellenies vers 1190 en mettant la main sur les seigneuries de Nogent-sur-Seine et Villemaur, et y a attaché des fiefs dont les hommages étaient jusque-là portés à Troyes par la noblesse des environs. Tous les châteaux ne donnent cependant pas lieu à l'érection d'une châtellenie.
Pour sa part, le châtelain est un agent royal institué dans certaines châtellenies. Dans le domaine royal, Philippe Auguste en crée lorsqu'il s'attaque à Jean sans Terre et conquiert la Normandie. Le titulaire commence par être recruté parmi les chevaliers avant de l'être parmi les anciens serviteurs de la Couronne. Ainsi, le châtelain de Sens, le chevalier Gilles de Flagy, est un « diplomate » actif envoyé vers les comtes de Toulouse et de Provence (il négocie le mariage de saint Louis avec Marguerite de Provence). Il est probablement chargé de surveiller le château, siège nominal de la châtellenie et des hommages attachés. Son successeur, Jean Le Monnayeur, tiré de la bourgeoisie locale, est un bailli royal « retraité ». À titre d'exemple, on peut en citer à Sens mais pas à Villeneuve-le-Roi au XIIIe siècle. C'est sans doute à son usage qu'a été réalisé le vaste recensement de tous les vassaux royaux[6]. Ce document aurait permis au châtelain de vérifier l'effectivité du service féodal.
Au XIVe siècle, la fonction est honorifique. Elle va ensuite être rattachée à celle de capitaine, qui est le pivot de la défense civile. On fait ainsi cumuler le contrôle féodal (châtelain) avec le contrôle des villes (capitaine). La fonction assure ainsi un complément de revenus. Le recul des effectifs féodaux assure la fossilisation du titre. Ainsi, des baillis (royaux) sont tout à la fois baillis, capitaines et châtelains de la ville au centre de leur bailliage.
L'affermissement de l'autorité royale permettra la mobilisation du ban et de l'arrière-ban, selon un cadre administratif distinct ne reprenant pas celui des châtellenies, mais celui des bailliages au XVIe siècle.
Dans le royaume de France, la châtellenie devient, au XVIe siècle, un fief de dignité[7],[8],[9],[10],[11]. En , par un règlement du , le roi Henri III fixe les conditions nécessaires à l'érection d'une seigneurie en châtellenie[12] : « À l'égard de la terre qui sera érigée en châtellenie, les qualitez sont, que d'ancienneté, il y ait haute-justice, moyenne et basse, sur les sujets d'icelle, droit de foire, marché, prévôté, péage et prééminence sur toutes les églises étant au dedans de ladite terre. »[13]. L'année suivante, par une déclaration du , il crée une hiérarchie de fiefs titrés, fondée sur l'assiette territoriale et les prérogatives de la châtellenie[14] : il décide que désormais « la baronnie sera composée de trois châtellenies pour le moins, qui seront unies et incorporées ensemble pour être tenues en un seul hommage au roi ; que le comté aura deux baronnies et trois châtellenies pour le moins, ou une baronnie et six châtellenies ainsi unies et tenues du roi ; que le marquisat sera composé de trois baronnies et de trois châtellenies pour le moins, ou une deux baronnies et six châtellenies unies, et tenues comme ci-dessus »[15].
À la Révolution française, la Constituante supprime les châtellenies tant comme « seigneurie » la nuit du 4 août 1789[16],[N 1] que comme « offices » par un décret du [16],[N 2].
Autres emplois et homonymies
[modifier | modifier le code]En Dauphiné, la fonction de capitaine-châtelain est tout autre. De type judiciaire et administratif, elle perdure jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Là, le cadre territorial d'exercice de sa fonction est le mandement. Cette unité couvre environ trois ou quatre paroisses. Ce cadre administratif a été institué par les derniers dauphins indépendants. Il faut donc distinguer la situation selon chaque cadre politique à peine de produire des anachronismes géographiques et chronologiques.
Il faut signaler l'emploi spécifique du mot fait par les historiens de la seconde moitié du XXe siècle. Chez eux, le châtelain évoque la fraction de la noblesse non comtale, disposant de pouvoirs étendus sur les populations. Le terme n'est pourtant pas employé tel quel dans la documentation de l'époque. Par extension, ce « châtelain » symbolise la société féodale.
Enfin, le terme « châtelain » en littérature vise les occupants de demeures qualifiées de châteaux, mais qui sont en réalité des maisons-fortes ou de grandes demeures.
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Décret des , , , et portant abolition du régime féodal, des justices seigneuriales, des dîmes, de la vénalité des offices, des privilèges, des annates, de la pluralité des bénérices, etc.[17].
- ↑ Décret des et relatif à la forme de procéder devant les autorités administratives et judiciaires, en matières de contributions, de travaux publics et de commerces, et à la suppression des cours, tribunaux et juridictions d'ancienne création[18].
Références
[modifier | modifier le code]- ↑ Nouveau choix de pièces tirées des anciens Mercures, et des autres journaux, vol. 77, from the Bavarian State Library, (lire en ligne), p. 56.
- ↑ Jelle De Rock, « La châtellenie de Courtrai : quelques aspects du rapport entre ville et campagne dans la Flandre du bas Moyen Âge », Revue du Nord, no 372 (« Archéologie de la Picardie et du Nord de la France »), , partie unique (« Articles »), art. no 2, p. 729-753 (OCLC 7481114432, DOI 10.3917/rdn.372.0729
, hdl 1854/LU-3149730, S2CID 162334241, résumé, lire en ligne
[PDF]). — L'auteur cite, outre la châtellenie de Courtrai, celles d'Alost, Audenarde, Bruges, Gand, Termonde, Ypres et Waes (p. 732).
- ↑ Collectif, Vie de cour en Bourgogne à la fin du Moyen Âge, Alan Sutton, coll. « Histoire et architecture », Saint-Cyr-sur-Loire, 2002 (ISBN 2842537432), p. 7.
- Action thématique programmée en archéologie métropolitaine : « inventaire des fortifications de terre » (groupe Rhône-Alpes), Château de Terre : de la motte à la maison-forte - histoire et archéologie médiévales dans la région Rhône-Alpes, juin 1987-décembre 1988, p. 25.
- ↑ Étienne Meunier, « La châtellenie de Villeneuve-le-Roi », Études villeneuviennes, 15, 1990.
- ↑ Recueil des Historiens de France, tome XXIII.
- ↑ Barret-Kriegel 1988, p. 93.
- ↑ Béquet 1885, s.v. châtellenie, p. 407, col. 1.
- ↑ Hamoir 1974, p. 72.
- ↑ Marion 1923, s.v. fief, p. 236, col. 2.
- ↑ Puy 1978, p. 56.
- ↑ Blanc 2019, p. 443-444.
- ↑ Blanc 2019, p. 444, n. 12.
- ↑ Blanc 2019, p. 444.
- ↑ Blanc 2019, p. 444, n. 13.
- Guyot et Garran 1825, § IV, p. 167, col. 1.
- ↑ Duvergier 1834, p. 33-35.
- ↑ Duvergier 1834, p. 359-361.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- [Barret-Kriegel 1988] Blandine Barret-Kriegel, Les historiens et la monarchie, t. III : Les académies de l'histoire, Paris, PUF, coll. « Les chemins de l'histoire », , 1re éd., 368 p., 15 × 22 cm (ISBN 2-13-042166-0, EAN 9782130421665, OCLC 490418832, BNF 35002171, S2CID 162045077, SUDOC 053372050, lire en ligne).
- [Béquet 1885] Léon Béquet (collab. Paul Dupré), Répertoire du droit administratif [« Répertoire Becquet »], t. IV : Cadastre – colonies, Paris, P. Dupont, hors coll., , 1re éd., 575 p., in-4o (31 cm) (OCLC 493264556, BNF 30382605, S2CID 164980756, SUDOC 072930756, lire en ligne
[PDF]). - [Blanc 2019] François-Pierre Blanc, « Le marquisat de Llo et le droit féodal : contribution à l'histoire des fiefs de dignité en Roussillon au XVIIIe siècle », Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, t. 131, nos 307-308 (« Varia »), , Ire partie (« Varia »), art. no 8, p. 441-456 (OCLC 10071989200, DOI 10.3406/anami.2019.9004
, S2CID 265341926, résumé, lire en ligne
[PDF]). - [Duvergier 1834] Jean-Baptiste Duvergier (éd. et introd.), Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements, et avis du Conseil d'État : de à , t. Ier : – , Paris, A. Guyot, , 2e éd., XVI-445 p., in-8o (OCLC 7039614, BNF 30391495, lire en ligne
[PDF]). - [Guyot et Garran 1825] Joseph-Nicolas Guyot et Jean-Philippe Garran de Coulon, « Châtelain », dans Philippe-Antoine Merlin (dir.), Répertoire universel et raisonné de jurisprudence [« Répertoire Merlin »], t. IV : Cens – combat de fief, Bruxelles, A.-H. Tarlier, , 5e éd. (1re éd. 1772), 483 p., in-8o (OCLC 421479508, SUDOC 055198066, lire en ligne), s.v. châtelain, p. 166-167.
- [Hamoir 1974] Éric Hamoir, Qualité princière et dignités nobiliaires : essai comparatif sur les distinctions de dignités au sein du second ordre dans divers pays, Bruxelles, Librairie encyclopédique, coll. « Études présentées à la commission internationale pour l'histoire des assemblées d'états / Studies presented to the international commission for the history of representative and parliamentary institutions » (no 49), , 1re éd., VI-240 p., 16,6 × 25 cm (OCLC 490013833, SUDOC 071847170, lire en ligne).
- [Marion 1923] Marcel Marion, Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, A. Picard, hors coll., (réimpr. fac-sim. , , , , , , et ), 1re éd., IX-564 p., in-8o (13 × 22 cm) (ISBN 2-7084-0006-1, 2-7084-0030-4, 2-7084-0572-1 et 2-7084-0782-1, EAN 9782708409583, OCLC 368844405, BNF 34064605, S2CID 161280627, SUDOC 01242756X, lire en ligne
[PDF]). - [Puy 1978] Philippe du Puy de Clinchamps, La noblesse, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? » (no 830), , 4e éd. (1re éd. 1959), 126 p., 11,5 × 17,5 cm (OCLC 401691847, BNF 36598301, SUDOC 000311758, lire en ligne).
- Claude Gauvard, Alain de Libera, Michel Zink, Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, 2002, p. 280.
- Jean Merley, « Le Velay dans la première partie du XVIIIe siècle : les mandements vellaves et l’enquête de 1734 sur la capitation », Cahiers de la Haute-Loire, Le Puy-en-Velay, (lire en ligne).
- Didier Catarina, « Les mandements du Velay : essai de géographie (illustré d'une carte) », Cahiers de la Haute-Loire, Le Puy-en-Velay, .
- Anne-Marie Michaux et Laurent Haond, « Le mandement du Bleynet à Sainte-Eulalie, au Moyen Âge et à l’Époque moderne », Les Cahiers du Mézenc, Privas, t. cahier n° 27,
