Loi de Say

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En économie, on appelle généralement « loi de Say » (du nom de l'industriel et économiste français Jean-Baptiste Say (1767-1832) la proposition « l'offre crée sa propre demande ».

Cet énoncé est attribué abusivement à Jean-Baptiste Say, qui a avancé la loi des débouchés, en l'énonçant sous la forme « c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits » ou « l’achat d’un produit ne peut être fait qu’avec la valeur d’un autre ».

Cette formulation exprime que mettre un bien sur le marché c'est, à la fois, exprimer une demande de quelque chose d'autre, et l'occasion pour autrui de proposer autre chose pour obtenir ce que le premier offre. Faire une offre c'est donc créer une demande, non pas pour le produit qui vient d'être offert, mais pour les autres produits.

La formulation « l'offre crée sa propre demande » a été simultanément inventée, attribuée à Jean-Baptiste Say et réfutée par John Maynard Keynes. Elle signifie que « la valeur de la demande agrégée est égale à la valeur de l'offre agrégée, pour tous les niveaux de production et d'emploi ».

La formulation de Jean-Baptiste Say implique qu'une surproduction ne peut pas être générale mais est nécessairement sectorielle, car il lui correspond nécessairement une sous-production, celle des biens qui sont demandés par les vendeurs qui ne parviennent pas à vendre leurs biens.

La formulation de John Maynard Keynes tend à expliquer qu'une surproduction générale est possible, dans la mesure où la monnaie n'est pas seulement un moyen transitoire de troc, comme Jean-Baptiste Say le pense et le dit, mais un bien que certains producteurs peuvent désirer sans vouloir s'en servir pour acheter d'autre biens et donc sans offrir de demande aux autres producteurs.

C'est donc au fond essentiellement sur le rôle de la monnaie que les deux auteurs, et donc les deux interprétations, s'opposent.

Histoire[modifier | modifier le code]

Chez Jean-Baptiste Say[modifier | modifier le code]

Les citations exactes, extraites du Traité d'économie politique de 1803 6e éd. (Livre I, chapitre XV, Des débouchés), sont les suivantes  :

  • « c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits » ;
  • « l’achat d’un produit ne peut être fait qu’avec la valeur d’un autre » ;
  • « un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur » ;
  • « le fait seul de la formation d’un produit ouvre, dès l’instant même, un débouché à d’autres produits ».

En particulier la phrase « l'offre crée sa propre demande » n’apparaît pas dans les écrit de Jean-Baptiste Say.

En d'autres termes, le producteur d'un produit nouveau ouvre des perspectives nouvelles d'échanges, d'une part du fait qu'il offre quelque chose de plus aux autres, et devient de ce fait plus solvable ; d'autre part parce qu'il offre par son apport l'occasion pour les autres producteurs d'un nouveau débouché pour leurs produits.

Le paragraphe suivant extrait du chapitre sus-cité du Traité d'économie politique de Jean-Baptiste Say résume de manière concise son argumentation :

« Il est bon de remarquer qu’un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur. En effet, lorsque le dernier producteur a terminé un produit, son plus grand désir est de le vendre, pour que la valeur de ce produit ne chôme pas entre ses mains. Mais il n’est pas moins empressé de se défaire de l’argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l’argent ne chôme pas non plus. Or, on ne peut se défaire de son argent qu’en demandant à acheter un produit quelconque. On voit donc que le fait seul de la formation d’un produit ouvre, dès l’instant même, un débouché à d’autres produits. »

Autrement dit, plus il y a de biens produits, plus ces biens peuvent ouvrir une demande pour d'autres biens  : en effet ces biens nouvellement produits peuvent être offerts en échange d'autres biens. Inversement, toute nouvelle demande qui n'est pas précédée d'une production préalable n'offre en réalité aucune perspective d'échange. Car il n'y a aucun débouché nouveau : cette demande est une demande insolvable qui ne peut stimuler la production.

Chez John Maynard Keynes[modifier | modifier le code]

Dans Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, chapitre 2, section VI, p18, John Maynard Keynes exprime la chose suivante, citant notamment John Stuart Mill :

Du temps de Say et Ricardo les économistes classiques enseignait que l'offre crée sa propre demande ; — exprimant par là dans un sens significatif, bien que non clairement défini, que l'ensemble des coûts de production sont nécessairement dépensés de façon agrégée, directement ou indirectement, lors de l'achat du produit.

Dans Principles of Political Economy de John Stuart Mill, cette doctrine est expressément mise en avant :

Ce qui constitue les moyens de paiement pour des biens est simplement des biens. Ce dont chaque personne dispose pour payer les productions des autres gens est constitué de ce qu'il possède lui-même. Tous les vendeurs sont inévitablement, et par le sens propre du mot, des acheteurs. Si nous pouvions tout soudain doubler les forces productives du pays, nous doublerions l'offre de biens sur tous les marchés ; mais, du même coup, nous doublerions le pouvoir d'achat ; tous le monde pourrait acheter deux fois plus, parce que chacun aurait deux fois plus à offrir en échange. (Principles of Political Economy, livre III, Chap. xiv. § 2.)[1]

John Maynard Keynes exprime donc « l'offre crée sa propre demande » en liant cela aux coûts de production : le producteur a engagé des frais, il a exprimé une demande avant d'avoir un produit à vendre, et il demandera à l'acheteur de son produit de couvrir ces frais. Il exprime que c'est là (d'après lui) l'enseignement des économistes classiques ; ce qu'il en pense lui-même n'est pas exprimé là.

John Maynard Keynes précise ensuite dans la section VII sa formulation de la loi :

Supply creates its own demand in the sense that the aggregate demand price is equal to the aggregate supply price for all levels of output and employment.


Conséquences de la « Loi de Say »[modifier | modifier le code]

Chez Jean-Baptiste Say[modifier | modifier le code]

Il faut distinguer, chez Jean-Baptiste Say, deux propositions. La première est celle qui est rappelé plus haut et qui constitue la « loi de Say ».

La seconde est le postulat que la monnaie est totalement neutre, c'est-à-dire qu'elle est un bien qui ne peut être recherché pour lui-même mais seulement dans le but d'acheter d'autres biens (ses critiques ultérieurs[réf. nécessaire] feront l'hypothèse inverse : la monnaie peut être désirée pour elle-même). Personne — d'après Jean-Baptiste Say — n'a intérêt à conserver de la monnaie. On vend un produit, non pas pour récupérer de la monnaie, mais pour en acheter un autre (d'où la célèbre citation : « les produits s'échangent contre des produits »). La monnaie n'est qu'un voile qui ne doit pas faire oublier ce qui se cache derrière elle et qui est le plus important : le « caractère réel » de l'économie (on parle de dichotomie entre secteur monétaire et secteur réel). Au delà des apparences (l'usage de la monnaie), le fonctionnement de l'économie n'est qu'une série de troc et d'échange de biens contre d'autres biens.

  • « Pourquoi désirez-vous cet argent ? N’est-ce pas dans le but d’acheter des matières premières pour votre industrie, ou des comestibles pour votre bouche ? »
  • « L’argent n’est que la voiture de la valeur des produits. »

« Loi de Say » proprement dite[modifier | modifier le code]

La conséquence de la « loi de Say », c'est qu'il n'y a pas de demande sans offre préalable, de la part de celui qui exprime la demande. Ce qui implique :

  • la croissance ne peut être obtenue que par la stimulation de la production et non par celle de la consommation ;
  • de même, la solution à une crise de surproduction dans un secteur n'est pas dans une stimulation de la demande des biens qu'il produit, mais dans une stimulation de l'offre des secteurs qui sont sous production (qui existent nécessairement) et un déplacement des moyens de production du premier vers les seconds.

Ainsi, un producteur qui vend son produit utilise sa recette pour acheter d'autres produits et crée par son action une demande d'un montant équivalent. Toute offre est aussi une demande, et à toute surproduction correspond une sous-production égale et opposée (le manque des biens que les surproducteurs désirent mais n'obtiennent pas) : une crise généralisée de surproduction ne peut donc pas exister pour des raisons seulement économiques.

Il peut cependant exister des crises sectorielles, parce que les producteurs peuvent mal estimer leur demande (qui doit correspondre à la production des autres secteurs) et la production de leurs concurrents. Il en résulte un déséquilibre entre deux groupes de biens : ceux produits en trop grande quantité et ceux produits en quantité insuffisante. Les premiers ne trouvent alors plus leur contrepartie à cause du manque des seconds, et ceci jusqu'à ce que les moyens de production se déplacent vers la production des biens manquants, ce qui aura pour effet de corriger le déséquilibre.

Il peut également y avoir des causes non-économiques à une crise généralisée, comme un blocus militaire, des entraves douanières, une ponction fiscale ou une catastrophe naturelle bloquant des échanges existant précédemment entre les différents producteurs, les mettant tous à la fois en surproduction de ce qu'ils vendaient et en sous-consommation de ce qu'ils achetaient.

Jean-Baptiste Say exprime la chose de la façon suivante, dans le même ouvrage :

« Cela étant ainsi, d’où vient, demandera-t-on, cette quantité de marchandises qui, à certaines époques, encombrent la circulation, sans pouvoir trouver d’acheteurs ? Pourquoi ces marchandises ne s’achètent-elles pas les unes les autres ? Je répondrai que des marchandises qui ne se vendent pas, ou qui se vendent à perte, excèdent la somme des besoins qu’on a de ces marchandises, soit parce qu’on en a produit des quantités trop considérables, soit plutôt parce que d’autres productions ont souffert. Certains produits surabondent, parce que d’autres sont venus à manquer.

En termes plus vulgaires, beaucoup de gens ont moins acheté, parce qu’ils ont moins gagné ; et ils ont moins gagné, parce qu’ils ont trouvé des difficultés dans l’emploi de leurs moyens de production, ou bien parce que ces moyens leur ont manqué. »

Ce qui augmente le pouvoir d'achat dont les gens dispose, c'est à dire la quantité de biens dont ils disposent comme le formule John Stuart Mill cité par John Maynard Keynes, ce n'est pas la consommation des autres, c'est leur propre production. Et réciproquement, si des gens vivent une baisse de leur production, ou même simplement une augmentation moindre que celle qui a lieu dans le reste de l'économie, leurs concitoyens vivront une surproduction.

Neutralité de la monnaie[modifier | modifier le code]

Le second postulat ne permet d'envisager que des effets monétaires limités sur l'économie réelle (la seule que Jean-Baptiste Say conçoive). La monnaie n'étant, dans cette conception, qu'un intermédiaire entre une vente (pour se procurer de la monnaie) et un achat (le but réel du vendeur), un manque de monnaie peut contrarier les affaires, mais une abondance de monnaie ne les stimulera pas.

La récession ne provient pas d'un problème de demande ou de manque de monnaie. La création monétaire crée de la demande, mais aussi et surtout de l'inflation, car sans production correspondante, il n'y a pas création de demande réelle, solvable, mais seulement réduction de la valeur de la monnaie.

Jean-Baptiste Say pose le postulat que la monnaie est totalement neutre, c'est-à-dire qu'elle est un bien sans valeur intrinsèque, qui ne peut être recherché pour lui-même.

Critique keynésienne[modifier | modifier le code]

Pour John Maynard Keynes, au contraire, c'est la demande qui crée l'offre, et, notamment la demande de monnaie pour elle-même : les gens produisent et vendent pour avoir de la monnaie. Cette monnaie ils ne l’utiliseront pas nécessairement pour acheter des biens à d'autres producteurs, ce qui rend possible une crise générale de surproduction (à l’extrême, tout le monde veut vendre pour avoir de la monnaie, et plus personne n'achète).

La critique de John Maynard Keynes porte donc surtout sur le postulat de neutralité de la monnaie, que Jean-Baptiste Say exprime, certes, mais qui n'est pas le cœur de la loi qui porte son nom.

On peut néanmoins comprendre la critique de John Maynard Keynes en remarquant qu'elle se situe au niveau macroéconomique et concerne l'offre et la demande agrégées, alors que Jean-Baptiste Say parle du niveau microéconomique et de l'offre et de la demande de produits spécifiques.

John Maynad Keynes, à son tour, s'est trouvé contesté par les monétaristes, qui estiment que la monnaie et sa valeur ont moins d'importance que les anticipations sur leur variation, et qu'en conséquence jouer sur la monnaie pour stimuler l'économie revenait surtout à jouer avec la monnaie. Ces derniers estiment que c'est un jeu dangereux causant plus de désagréments à long terme que d'avantages à court terme.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. What constitutes the means of payment for commodities is simply commodities. Each person’s means of paying for the productions of other people consist of what he himself possesses. All sellers are inevitably, and by the meaning of the word, buyers. Could we suddenly double the productive powers of the country, we should double the supply of commodities in every market; but we should, by the same stroke, double the purchasing power. Everybody would bring a double demand as well as supply; everybody would be able to buy twice as much, because every one would have twice as much to offer in exchange. (Principles of Political Economy, Book III, Chap. xiv. § 2.)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]