Le Poème de l'âme
16. Le vol de l'âme
| Artiste | |
|---|---|
| Date | |
| Technique |
Huile sur toile |
| Dimensions (H × L) |
39.4 × 50 cm |
| Localisation | |
| Protection |
Objet classé monument historique (d) () |
Le Poème de l’âme de Louis Janmot est l’œuvre d’une vie, étalée de 1835 à 1881. Présentée à l’Exposition universelle de 1855, c’est une œuvre à la fois picturale et littéraire, qui se compose de 18 tableaux suivis de 16 dessins au fusain, le tout inspiré par un long poème de 2 800 vers, également écrit par Louis Janmot. Ce vaste ensemble narre la vie d'une âme sur la Terre, incarnée dans un jeune homme, accompagné de son double féminin. Puis l’œuvre représente la vie de l’homme resté seul à la suite de la disparition de sa compagne, à laquelle s'identifierait l'artiste.
Historique
[modifier | modifier le code]Janmot fait le premier dessin du Poème pendant un voyage à Rome en 1835 : un enfant qui tend les bras vers une figure mariale, ébauche de Souvenir du ciel[1].
Les dix-huit peintures sont exposées la première fois le à Lyon, avec un petit livret intitulé « L'Âme ». Ne pouvant les présenter au Salon de Paris, Janmot loue une salle passage du Saumon du 22 avril au 7 juin 1854, visitée par Charles Baudelaire et Eugène Delacroix[2].
Appuyé par Delacroix, Janmot présente à l'Exposition universelle de 1855 sous le titre L'âme, poème en dix-huit tableaux, l'ensemble sur lequel il travaille depuis 20 ans, avec Fleur des champs. Il réalise ensuite une deuxième série de 16 dessins au fusain sur papier. Il aurait aimé les compléter avec deux autres séries pour former un ensemble cohérent[3].
C'est l'œuvre d'une vie, qui occupe Janmot entre 1835 et 1881[4]. Il dessine les premières esquisses à Rome en 1835 et 1836 et signe le la préface d'un ouvrage réunissant l'ensemble des compositions, photographiées au charbon par Félix Thiollier, et le texte poétique qu'il vient de finir[5].
Ce n'est qu'en 1950 que les 34 compositions sont exposées côte à côte, au musée des Beaux-Arts de Lyon, grâce à René Jullian[6]. Certains tableaux exposés ensuite à la Faculté des lettres de Lyon sont vandalisés lors des événements de mai 1968. L'ensemble retourne définitivement au musée en 1978 avec l'accrochage des peintures[1].
Contexte de l'œuvre
[modifier | modifier le code]Contexte historique
[modifier | modifier le code]L’élaboration de l’œuvre s’ancre dans une atmosphère relativement instable, nourrie par un contexte d’évolution économique et sociale précaire, notamment, la révolution industrielle, mais aussi par l’accentuation des disparités sociales, et enfin surtout par des bouleversements politiques majeurs. L’œuvre de Janmot met l’accent sur des questions sociales telles que la Loi Falloux, qui prévoit un remaniement des institutions éducatives et, de manière officieuse, l’autorisation de l'enseignement catholique dans les écoles primaires et les établissements secondaires. Cette loi donne une grande part à l'Église catholique romaine dans l'organisation de l'enseignement. En plus de l’éducation, la question du divorce est également abordée. En effet, si en 1816, le divorce est de nouveau supprimé par la loi Bonald, dès 1848 le débat refait surface, c'est donc ce que Janmot s'attache à transmettre.
Courant artistique
[modifier | modifier le code]Le premier XIXe siècle est caractérisé par l’émergence de deux mouvements artistiques majeurs opposés : le Néoclassicisme d’une part et le Romantisme d’une autre. Le Néoclassicisme se place dans la continuité du Classicisme du XVIIe siècle. Ainsi, des artistes comme Jacques-Louis David, Ingres ou Antonio Canova, recherchent l’ordre, la symétrie, la simplicité, la géométrie. Ils valorisent le dessin et le graphisme, aux dépens de la couleur. En somme, ils recherchent le « beau idéal ». Quant au Romantisme, il s’agit précisément d’un mouvement qui se forme en réaction au Néoclassicisme. C’est dans l’atelier de David que prend forme cet engagement esthétique proche du Néoclassicisme et qui réunit divers artistes au nom d’une idée absolue de la beauté picturale. Certains d’entre eux proposent de revenir aux origines de l’art, au temps du mysticisme byzantin ou de l’Antiquité grecque. Pour mener à bien leur projet, ils auront l’originalité de s’installer dans un couvent afin d’y mener une vie monacale en accord avec leur idéal esthétique de pureté. En outre, Janmot est également considéré par certains critiques comme faisant la jonction entre romantisme et symbolisme.
Le Mouvement nazaréen est un mouvement artistique fondé au début du XIXe siècle par un groupe de six élèves artistes allemands. Influencés à la fois par le catholicisme et le Romantisme, les peintres nazaréens se donnèrent pour objectif de renouveler l’art religieux par l’étude des anciens maîtres italiens et allemands. Comme ses amis peintres lyonnais, Janmot est influencé par ce courant. Janmot a très vraisemblablement connu les Nazaréens, par l’intermédiaire de Flandrin. Celui-ci était l’élève d’Ingres, peintre français néo-classique du XIXe. Ce dernier s’inspire, à ses débuts, des techniques droites et raides de l’art grec, avant de se convertir à une approche des courbes et des drapés réalistes. Le mouvement a certainement impressionné Louis Janmot, ne fût-ce que par son prestige dans le monde catholique, et la vue des fresques terminées depuis longtemps à Rome.
Janmot est considéré comme un artiste de transition entre le romantisme et le symbolisme, préfigurant le versant français du Préraphaélisme (œuvres qui avaient pour fonction première d’être morales sans nécessairement remplir un désir d’esthétique). Les préraphaélites aspiraient à agir sur les mœurs d’une société qui, à leurs yeux, avait perdu tout sens moral depuis la révolution industrielle. Cependant, « il ne suffit pas que l’art soit suggestif, soit didactique, soit moral, soit populaire ; il faut encore qu’il soit national ». Dans ce courant il y avait une importance de la place des femmes, qu’on retrouve dans l’œuvre du Poème de l’âme. Les femmes représentées par ce courant sont des symboles : personnages bibliques, mythologiques, etc.
Description de l’œuvre
[modifier | modifier le code]Cette composition de dix-huit peintures à l’huile répond au format du Prix de Rome (de 1.30 mètre à 1.45 mètre de hauteur sur 1.40 mètre à 1.45 mètre de largeur). Chaque tableau est accompagné d’un poème en vers le complétant. Louis Janmot est artiste catholique, très pieux qui souhaite que son œuvre religieuse soit l’équivalent d’un discours didactique. Ses tableaux et le poème associé sont une forme d’évangélisation et d’argumentation.
Les 18 peintures racontent les aventures sur Terre d'une âme masculine. Et les 16 dessins racontent les émotions traversées par l'homme resté seul, qui retrouve le Paradis grâce à des interventions féminines[7].
Génération divine
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Ce premier tableau marque le début de l'odyssée de l'âme humaine à travers le Poème, depuis sa création jusqu'à son retour au paradis. Au centre, la Trinité formant un triangle symbolique enserre un petit bébé représentant la naissance de l'âme. En bas, la base élargie de ce triangle figure les « allégories du temps humain, le passé voilé, le présent de face montre son beau visage, le futur tourne le dos, inconnu » ; sur le phylactère sont écrits les mots Praeterita, Presentia et Futura. Derrière, le paradis montre à gauche des humains réintégrant l'éternité, au centre des scènes de retrouvailles, et tout autour des cercles d'anges aux visages féminins. Au fond dans la brume, se trouve une croix lumineuse au-dessus d'une Pietà[8].
Ce tableau a été peint autour de 1845, en même temps que le deuxième et le douzième, qualifiés d'« illuministes »[9].
Le Passage des âmes
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Ce deuxième tableau représente la transition entre le Ciel et la terre, les anges transportant les âmes vers leur destin : en bas à gauche un ange se cache les yeux pour ne pas voir le sort funeste de son protégé, derrière la grande aile de l'ange central un religieux ressemblant à Henri Lacordaire est porté vers le haut, et l'ange principal va déposer sur terre le héros du Poème de l'âme. Sur la droite, dans la partie sombre, se trouvent les sept péché capitaux. L'orgueil couronné tient dans un bras la colère nue, au-dessus et de gauche à droite : la paresse ailée et endormie, l'avarice crispée sur son trésor et la luxure aux seins nus tenant la gourmandise par les cheveux. Derrière l'envie. En bas, Prométhée sur son rocher représente l'humanité[10].
Le tableau est signé L JANMOT et daté de 1854[11].
L'Ange et la mère
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Dans un décor d'automne, le jour se lève sur l'âme incarnée en un petit garçon enlacé par sa mère, vêtu du vêtement rose qu'il portera tout au long du Poème. Au-dessus des collines appuyant le contre-jour de la scène, se trouve le croissant de lune virginal. L'ange en train de prier, forme une croix avec le plan d'eau : il prie de dos et semble prêt à repartir. L'ensemble, avec la douceur de la mère, la végétation de terrain acide, l'oiseau sur sa branche et les silhouettes d'arbres au fond évoquent une atmosphère poétique[12].
Ce tableau est une variante de L'Ange gardien peint par Janmot en 1836[13].
Le Printemps
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L'héroïne apparaît dans une scène entièrement terrestre où les deux enfants ont environ 5 ans et sont peints dans des attitudes opposées. La végétation est identifiable (rhododendrons, digitales, églantiers) et des oiseaux et des papillons sont présents[14].
Le tableau est signé L JANMOT et daté de 1854[15].
Souvenir du ciel
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Cette scène se situe en bord de Saône au sud de Lyon à La Mulatière, près du logement de son ami Laurent Paul Marie Brac de La Perrière. Les deux enfants, légèrement plus âgés que dans le tableau précédent, sont en lévitation et lèvent les bras vers le Ciel où la Vierge présente son enfant Jésus. Autour d'eux des anges câlinent des bébés. Ce tableau fait référence aux mères du ciel du Faust II de Goethe[16].
Les premières ébauches ont été réalisées à Rome en 1835, d'autres études faites en 1846 et 1847[17].
Le Toit paternel
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Cette pièce rassemble sept personnes et de nombreux symboles autour de la prière et de la famille. Assises à la table, une femme prie les mains jointes, la seconde brode, représentant le travail manuel, et la dernière tient un livre saint. À l'écart, Janmot en autoportrait se tient oisif, avec à son pied un chien à peine visible servant d'allégorie de la fidélité conjugale au moment où Frédéric Ozanam publie Du divorce contre le projet législatif voulant le faciliter. Le travail intellectuel est représenté par les livres posés sur la table et sur l'étagère. Les deux enfants observent l'orage, avec à leur gauche un rosier et un géranium mis à l'abri du mauvais temps, et à leur droite une fileuse symbolisant le temps qui passe. Sur l'armoire dans le coin au fond est posé un buste pétrifié représentant un ancêtre[18].
Ce tableau a été esquissé en 1848, il est signé L JANMOT et daté de 1854[19].
Le Mauvais Sentier
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Les deux ados enlacés montent un escalier. Le long du sentier à droite, treize arcades sont occupées par douze professeurs en toge tenant des cierges et des papiers, parmi lesquels on peut reconnaître Victor Cousin et Francisque Bouillier, et une sorcière assise. Cette dernière est habillée en noir, tient les clefs du savoir en regardant les enfants, avec un pied posé sur des livres en haut de marches qui descendent dans un gouffre. La perspective, l'arbre aux racine inquiétantes, l'araignée et les squelettes en forme de danse macabre au-dessus de la sorcière font penser à un piège.
De plus, la scène est éclairée par un croissant de lune caché derrière l'arbre, illuminant jusqu'à l'œil blanc de la sorcière et projetant des ombres à l'aspect fantastique. Théophile Gautier voit dans cette toile « un parfum germanique et de conte d'Hoffmann »[20].
Ce tableau a été esquissé en 1850, au moment où est votée la loi Falloux établissant la liberté de l'enseignement secondaire, Alfred de Falloux étant le beau-père de Victor de Laprade un ami de Janmot ; il est signé L JANMOT et daté de 1854[21].
Cauchemar
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Le décor reproduit au crayon une planche de La Doctrine des mœurs tirées de la philosophie des stoïques de Otto van Veen. Dans un souterrain, au bas du Mauvais Sentier, on voit l'arrière des arcades et les professeurs qui montrent leur vraie nature à travers des visages grimaçants. La scène illustre l'expression sentir le sol se dérober sous ses pieds, le garçon étant poursuivi par la sorcière qui a capturé la fille dans un bras et lance un sort de son autre main, faisant allusion au mesmérisme célèbre à l'époque[22].
Ce tableau a été esquissé en 1850[23].
- Planche 45 de La Doctrine des mœurs
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L'homme n'est rien qu'un peu de boue
Le Grain de blé
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Le prêtre ressemblant à Joseph-Mathias Noirot a une soutane dont la traîne est relevée par derrière et passée dans la ceinture, ce qui n'est plus à la mode au moment où la toile est peinte. Derrière lui dort un chien incarnant la fidélité, dans une période où le célibat sacerdotal est remis en cause. Le couple assis en face de lui a le front éclairé par la lumière du Saint-Esprit réparant une mauvaise éducation. La fille « par sa grâce mièvre, la joliesse de son visage, sa bouche en cœur, sa blondeur et jusqu'à la pose maniérée de l'index pointé sous le menton, pourrait servir de portrait à « l'oie blanche » des catholiques ». L'abbé enseigne la religion à travers un épi de blé qu'il tient dans la main, symbolisant la présence divine dans la nature et dans l'Eucharistie. Les blés à droite évoquent le travail[24].
Janmot a modifié le paysage du fond après la photo faite par Thiollier 1880[24]. Ce tableau a probablement été conçu après la Première communion (numéro 10), une esquisse datant de 1851 ; il est signé L JANMOT et daté de 1854[25].
Première communion
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C'est le seul tableau du Poème qui représente un sacrement. Janmot met en scène le recueillement, loin du faste associé aux cérémonies de communion. Les deux enfants, éclairés par une lumière divine, se détachent de la foule de communiants. Au fond, une mère et son enfant ressortent dans le reflet des vitraux colorés, montrant l'amour divin dans le lien maternel. Les critiques admirent particulièrement cette scène : Eugène Jouve décrit « un délicieux tableau de dévotion, avec ses groupes admirablement dessinés et exécutés », Théophile Gautier ajoute « une sainte ivresse rayonne à travers les franges d'or des cils baissés ; les ailes de l'âme semblent palpiter à ces jeunes épaules »[26].
Un croquis de jeune femme voilée date de 1840, un autre de deux femmes agenouillées dont l'une est voilée date de 1850 ; le tableau est signé L JANMOT et daté de 1851[27].
Virginitas
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Selon Charles Lenormant c'est le « tableau capital » de l'œuvre. Le couple se retrouve au lendemain de la communion, encore en habits de cérémonie, intégré au monde adulte et sexué après ce rite de passage. La fille a relevé son voile et le gardera dans les scènes suivantes. C'est pour Théophile Gautier le couple idéal. L'ensemble est allégorique avec une vague religiosité, « doté d'une sexualité aguichante, sous des aspects vertueux socialement valorisés ». Les deux personnages et leurs reflets dans l'eau évoquent un blason, à l'image du texte associé, formé de 24 quatrains d'octosyllabes en rimes ABBA. Le garçon caresse une colombe, symbole de l'amour, et tient dans l'autre main un lys, symbole de pureté. La fille caresse la panthère de la Divine Comédie symbolisant la tentation et la luxure. On trouve aussi derrière la panthère une plante toxique, une digitale, et sous la colombe une gentiane jaune servant de base à de la liqueur[28].
Des éléments du tableau ont été esquissés entre 1847 et 1852[29].
L'Échelle d'or
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Le couple est endormi au pied d'un arbre et au bord d'un ruisseau, éclairé par une grande lune rousse qui apparaît à l'horizon, révélant chez la fille des formes féminines. À l'opposé du tableau, dans l'arrière-plan, se trouve Dieu le Père avec deux orants. Au centre, le cortège des anges représente les arts : la poésie est probablement constituée des deux anges en haut de l'escalier que l'on voit de dos et qui n'ont pas d'accessoire, celui de droite cachant son visages dans ses mains. Parmi les quatre anges qui descendent, au milieu on imagine l'Astronomie avec son globe, la Musique avec sa cithare et la Science avec sa cornue. Devant, la sainteté avec une feuille de palmier passe la dernière marche et touche le sol terrestre des dormeurs. Autour d'elle montent la Peinture tenant une palette et la Sculpture tenant un marteau et des ciseaux[30].
Selon P. F. Bowman, le poème qui l'accompagne est le plus important de la série. Il parle « de la réintégration (ou transmutation) de l'homme par la pratique des arts », en référence à Théophile Gautier qui dit : « Les arts et les sciences ne sont que des degrés qui de la terre, mènent à Dieu ». Le titre ne fait pas référence à l'épisode biblique de l'échelle de Jacob, mais à la transmutation en alchimie où l'or est le symbole de la pureté de la matière comme de l'âme, même si le songe de Jacob est pleinement visible dans le tableau. Parmi les nombreuses représentations de l'échelle de Jacob, seule celle de William Blake montre des anges portant des instruments des arts. Henri Fantin-Latour s'inspire de Janmot pour Le Songe[30].
Cinq esquisses du couple endormi, réalisées entre 1850 et 1851, proposent des variations plus ou moins sensuelles et plus ou moins voilées du corps féminin ; le tableau est signé L JANMOT et daté de 1851[31].
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Jacob's Ladder, par William Blake (1805).
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Le Songe, par Henri Fantin-Latour (1854).
Rayons de soleil
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Le carton préparatoire La Ronde diffère de la peinture finale. Dans un décor rappelant le Bugey il a un dessin et un symbolisme naïfs : les deux personnages centraux fusionnent en une tête de Janus bifrons, la mort est représentée par les pavots poussant dans le champ et le petit dormeur en arrière-plan. La scène Rayons de soleil se déroule devant un rideau d'arbres et utilise un luminisme et un chromatisme élaborés, les pavots formant une couronne mortifère portée par la femme située à droite[32].
Les premiers cartons datent probablement de 1844, la toile finale a pu être réalisée juste avant l'exposition d'atelier de 1854[33].
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Peinture préparatoire La Ronde.
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Dessin à la pierre noire, mine de plomb et craie blanche sur papier beige.
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Offrande à l'Amour, de William Bouguereau, 1893 (œuvre en rapport)
Sur la montagne
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Le couple adolescent vu en contre-plongée gravit une montagne éclairée en contre-jour et parsemée de feuillages. Pour Arthur Martin « le jeune homme franchit le premier les obstacles et prête une main ferme à sa compagne timide, mais forte de son aide et confiante de son courage ». Pour Calonne, ce tableau « tout entier, auquel rien ne manque, ni le souffle inspirateur, ni l'art souverain dans sa simplicité, ni l'exécution solide et franche... il est, à mes yeux, le plus beau de toute la série, et l'un des meilleurs qu'une palette moderne ait produit ». Théophile Gautier voit dans ce tableau et les trois suivants (jusqu'à L'Idéal) « Séraphîtüs guidant Minna à deux mille pieds au-dessus du froid de Norwège, dans ce bel adolescent aux formes d'ange et de femme conduisant sa jeune amie vers la cime inaccessible et se détachant en transparente silhouette sur le ciel raréfié », dans le roman Séraphîta d'Honoré de Balzac[34].
Un carton préparatoire au fusain de 1851 montre le profil de la fille ; le tableau est signé L JANMOT[35].
Un soir
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Les deux adolescents ont atteint le sommet de la montagne. Éclairés par les derniers rayons du soleil, ils se reposent comme le montrent leurs postures et leurs regards vagues. Cependant, l’action du Poème de l’Âme semble ici dans une impasse, l'amour charnel ne pouvant être un dénouement, puisqu'ils ont fait le choix de la chasteté dans Virginitas. Janmot démontre ici le problème du passage de l’enfance à l’âge adulte.
Le Vol De L’âme
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Ils ont maintenant quitté le sommet de la montagne, et en même temps le monde réel. La jeune fille soutient le jeune homme pour l’entraîner au-dessus des plaines, plus près des cieux. Dans le poème, nous pouvons lire que le coryphée émet une mise en garde au jeune couple : la nouvelle contrée vers laquelle ils se dirigent est certainement moins séduisante qu’ils ne se l’imaginent. Cependant, cette envie d’évasion et cet élan qui les pousse hors d’eux-mêmes constitue une profonde description de l’amour. Cet envol "débloque" la situation présentée dans le tableau précédent.
L’Idéal
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Le couple qui lévitait dans le sens opposé dans le précédent tableau marque ici sa dernière apparition. Au-dessus de hautes montagnes calcaires dont une cime perce les nuages, l'homme pose sa main sur le cœur en regardant la femme entourée d'un halo de lumière et tournée vers lui. Selon Arthur Martin, « d'un bras confiant, elle soulève comme un voile la nuée qui n'effraie pas sa foi. Un saisissement d'admiration et d'effroi a glacé son ami ; il va retomber sur une terre désolée, mais moins désolée que son cœur »[36].
Des études de lévitation communes au Vol de l'âme datent de 1852 et 1853 ; le tableau est signé L JANMOT et daté de 186(?)[37].
Réalité
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Le héros du Poème, agenouillé sur la terre fraîchement remblayée, enfonce une croix portant la couronne de roses qui pare les jeunes mortes. Le décor a été localisé dans le massif du Jura atour du sommet du Grand Colombier. Le titre joue sur plusieurs sens : la réalité du monde divin principalement dépeint jusqu'ici, la réalité matérielle qui rattrape le jeune homme et une allusion au réalisme, le mouvement pictural porté par Gustave Courbet dans Un enterrement à Ornans[38].
Le tableau est signé L JANMOT et daté de 1851[39].
Symbolique de l'œuvre
[modifier | modifier le code]Dans cette œuvre, les convictions religieuses et politiques de l’artiste se répercutent, de telle sorte que les difficultés de sa vie privée transparaissent dans ses tableaux, et Janmot conçoit son œuvre comme un message spirituel. Par ailleurs, le Poème de l’Âme peut directement être relié à certains épisodes de l’histoire contemporaine : à l’époque ou le divorce va devenir légal, il défend les valeurs de la famille, avant que soit votée la loi Falloux, il s’insurge contre l’université laïque et rationaliste et défend l’importance de l’éducation religieuse. Si le récit n’est pas autobiographique, il propose néanmoins des liens avec la vie de Janmot, particulièrement les seize dessins qui font suite aux dix-huit tableaux. En effet, le deuil, très présent dans son œuvre est directement lié à la mort de sa mère, puis de son ami Ozanam. L'expérience du manque accentué par des déceptions sentimentales rappellent l'âme, laissé seul sur terre par son guide spirituel. Baudelaire pointe du doigt « l’histoire du double élément mâle et femelle d’une même âme ». De ce fait, Janmot déchiré personnellement entre son double et la réalité, a conscience de ce dédoublement intrinsèque de l’âme.
Le Poème de l'Âme est "semblable au bouquet que l'on cueille en chemin, sans souci de son but, sans soucie de sa route, l'idée à chaque pas comme une fleur s'ajoute". L'œuvre de Janmot peut être subdivisée en plusieurs cycles, ainsi on observe tout d'abord un cycle mystique (attribué au tableau "Souvenir du Ciel") dans lequel sont mis en avant les rapports de l'âme avec son créateur, puis un cycle social (assigné au tableau "Le mauvais sentier") à travers lequel Janmot transpose une vive critique de l'éducation. Cependant, il ne se contente pas seulement de blâmer cette institution car il propose des solutions en mesure de remédier à ces troubles (le tableau de la Première communion en est l'exemple). Enfin apparaît un cycle moral corroboré par les thèmes de l'ascension spirituelle (tableau Virginitas) et matérielle (tableau Sur la montagne), ce cycle s'achèvant par l'épreuve impromptue de la Réalité.
Réceptions et critiques
[modifier | modifier le code]L’œuvre de Janmot voit un accueil relativement mitigé. En effet, les critiques contemporains apprécièrent davantage dans un premier temps le caractère fantastique de la composition que les diverses allusions polémiques. Effectivement, la composition renvoie à l’actualité ou à la lutte contre le monopole de l’état universitaire laïque. Delacroix est fasciné par l’œuvre monstrueuse de Janmot, au point qu’il insiste personnellement pour que ses dix-huit tableaux paraissent à l’exposition universelle de 1855. Elles furent donc, selon Baudelaire « l’objet d’un auguste dédain ». Le poète n’accorde en effet que peu de crédit aux tentatives de la peinture philosophique, condamnant tour à tour aussi bien les œuvres de Paul Chenavard que les créations de Janmot. C’est la prétention quasi didactique formulée par les peintres philosophes à « rivaliser avec l’imprimerie pour enseigner l’histoire, la morale et la philosophie » qui semble le déranger le plus. En effet, pour Baudelaire, « l’art philosophique est un retour vers l’imagerie nécessaire à l’enfance des peuples ».
Baudelaire est très critique sur le Poème de l'âme, qu'il trouve dans l'ensemble « trouble et confus ». Pour lui, le poème en vers « n'a servi qu'à mieux montrer l'indécision de sa conception et qu'à mieux embarrasser l'esprit des spectateurs philosophes auxquels elle s'adressait ». Il reconnaît toutefois aux scènes « un charme infini et difficile à décrire » et « une mysticité inconsciente et enfantine » ; il retrouve « l'excessive curiosité » qu'il avait ressentie face à Fleur des champs au Salon de 1845. De même, Delacroix parle de confusion et de naïve barbarie dans les idées mais lui trouve un « talent tout singulier »[40].
Si l'œuvre a peu de valeur philosophique, ce sont ses qualités poétiques et romantiques qui ressortent. Henri Focillon la qualifie en 1927 d'« ensemble le plus remarquable, le plus cohérent et le plus étrange qu'ait fait naître en Europe le spiritualisme romantique ». Par son ambition encyclopédique elle est comparable à la Palingénésie sociale de Paul Chenavard[41].
N’en déplaise à Baudelaire qui n’apprécie pas l’art philosophique, Élisabeth Hardouin-Fugier souligne que Le Poème de l’âme constitue une remarquable tentative d’alliance des arts ce qui traduit un lien de plus avec le romantisme. L'historienne n'est pas la seule à vanter le travail de Janmot : pour Philippe Dufieux (1978) : « À travers le Poème de l’âme, Janmot apparaît en réalité comme un observateur privilégié de son temps, de ses aspirations idéalistes comme de ses inquiétudes et de ses tourments ».
Deuxième cycle du Poème de l'âme
[modifier | modifier le code]- Deuxième cycle du Poème de l'âme, composé de seize grands cartons dessinés, musée des Beaux-Arts de Lyon (entre 1860-1870)
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19. Solitude
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20. L'Infini
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21. Rêve de feu
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22. Amour
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23. Adieu
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24. Le Doute
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25. L'Esprit du mal
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26. L'Orgie
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27. Sans Dieu
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28. Le Fantôme
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29. Chute fatale
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30. Le Supplice de Mézence
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31. Les Générations du Mal
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32. Intercession maternelle
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33. Vision de l'Avenir
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34. Sursum Corda
Analyse
[modifier | modifier le code]Janmot qui avait utilisé la peinture à l'huile pour la première partie, passe au fusain sur papier entre 1854 et 1855. Il a pu être influencé par son ami Paul Chenavard et ses grisailles, et vouloir s'exprimer plus facilement. Cette transition peut aussi être due à un changement intérieur qui lui a donné une nouvelle inspiration. Alors que les peintures montrent une ambiance sereine et lumineuse peuplée d'anges à la grâce féminine, la couleur disparaît quasiment dans le deuxième cycle des fusains[5].
L'étude des dessins préparatoires, faits le plus souvent à la mine de plomb, montre que la chronologie des œuvres diffère du narratif final. Par exemple, le premier tableau Génération divine date de 1844-1845, soit 10 ans après le cinquième Souvenir du ciel dont les premiers dessins datent de 1835[5].
Par contre, chaque période a un thème bien défini : les peintures réalisées durant les 10 premières années parlent de naissance et d'amour maternel, soit de Génération divine à Souvenir du ciel. Puis, de 1848 à 1850 viennent les préoccupations sociales : il peint Le Toit paternel, Le Mauvais sentier et Cauchemar au moment de la Révolution française de 1848, qui font partie des images les plus fortes du Poème. Enfin, de 1850 à 1854, à partir de la Première Communion viennent les idées de pureté et de virginité. Le second cycle montre une atmosphère très sombre avec le thème du péché et dure jusque dans les années 1970 ; il ne revient aux inspirations heureuses du début qu'avec l'Intercession maternelle et Sursum corda dessinés en 1878 et 1879 respectivement[42].
Expositions
[modifier | modifier le code]Lors de la première exposition nationale dédiée à Louis Janmot au musée d'Orsay de septembre 2023 à janvier 2024[43].
Références générales
[modifier | modifier le code]Sources
[modifier | modifier le code]- Guide MBAL. MBAL et Réunion des Musées Nationaux, Paris – 1998.
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Musée d'Orsay (Exposition du 12 septembre 2023 au 7 janvier 2024), Louis Janmot : Le Poème de l'âme, Paris, Beaux Arts & Cie, , 76 p. (ISBN 979-102040845-7).
- Philippe Dagen, « Louis Janmot, un fanatique religieux et sa fable édifiante au Musée d’Orsay », sur Le Monde, .
- Élisabeth Hardouin-Fugier, Le Poème de l'âme : Par Louis Janmot, Châtillon-sur-Chalaronne, La Taillanderie, , 96 p. (ISBN 978-2-87629-358-8).
- (fr + en) Dominique Brachlianoff, Le Poème de l'âme, Lyon, Réunion des musées Nationaux, , 96 p. (ISBN 2-7118-3206-6).
- Wolfgang Drost, Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot, précurseur du symbolisme, C. Winter, Heidelberg 1994, (ISBN 3-8253-0209-1)
- Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot, 1814–1892, Presses universitaires de Lyon, Lyon 1981, (ISBN 2-7297-0106-0)
- René Déroudille, "Louis Janmot, Peintre philosophique du Poème de l'âme"
- Laurence Brogniez, "Préraphaélisme et symbolisme"
- Gérald Schurr Pierre Cabanne, "Dictionnaire des petits maîtres de la peinture 1820 à 1920 tome II"
- Louis Janmot, "Le poème de l'âme, musée des Beaux-Arts-Lyon, 1976"
- Madelaine Vincent, "La peinture lyonnaise du XVIe au XXe siècle"
- Le temps de la peinture Lyon 1800-1914, Dossier de presse, musée des Beaux-Arts de Lyon, "Un art philosophique, Louis Janmot, Le poème de l'Âme"
- Félix Thiollier, Louis Janmot, Le Poème de l'âme, 1 volume de 34 épreuves au charbon, 1881, Saint-Etienne, impr. Théolier et Cie.
- Louis Janmot, L'Âme, Lyon, Aimé Vingtrinier, , 107 p. (lire en ligne).
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Musée d'Orsay 2023, p. 28.
- ↑ Brachlianoff 1995, p. 15.
- ↑ Brachlianoff 1995, p. 5, 15.
- ↑ Brachlianoff 1995, p. 7.
- Brachlianoff 1995, p. 9.
- ↑ Brachlianoff 1995, p. 15, 17.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 3.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 26, 27.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 27.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 28.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 29.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 30.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 31.
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- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 33.
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- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 36.
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- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 39.
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- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 41.
- Hardouin-Fugier 2007, p. 42.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 43.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 44.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 45.
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- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 47.
- Hardouin-Fugier 2007, p. 48.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 49.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 50.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 51.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 52.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 53.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 58.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 59.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 60.
- ↑ Hardouin-Fugier 2007, p. 61.
- ↑ Brachlianoff 1995, p. 17.
- ↑ Brachlianoff 1995, p. 19.
- ↑ Brachlianoff 1995, p. 11.
- ↑ Musée d'Orsay 2023, p. 4.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]
- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Le Poème de l'âme (Musée des Beaux-Arts de Lyon)