Henri Pranzini

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Henri Pranzini
Pranzini.jpg

Portrait d'Henri Pranzini. Gravure réalisée d'après photo. Illustration de « La Complainte de Pranzini ».

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Henri Pranzini (Alexandrie[1],[2], 1857 - Paris, ) est un aventurier français, reconnu coupable d'un triple meurtre crapuleux, commis le , rue Montaigne (actuelle rue Jean-Mermoz) à Paris, et lui valant d'être condamné à la guillotine.

L'affaire du « Triple assassinat de la rue Montaigne », qui conduira finalement à l'exécution de Pranzini, occupe les médias français les plus lus de l'époque durant plus d'un mois[3].

L'affaire suscite l'intérêt de la jeune Thérèse Martin, la future sainte Thérèse de Lisieux qui, avant son entrée au carmel, se met au défi d'obtenir par la prière la conversion de Pranzini avant son exécution.

Biographie[modifier | modifier le code]

Fils d'immigrants italiens installés en Égypte, Henri Pranzini est né à Alexandrie d'un père employé aux archives de la Poste et d'une mère fleuriste. Après de bonnes études, il devient employé des Postes égyptiennes. Affecté comme interprète sur des paquebots qui font le tour de la Méditerranée, il fréquente les casinos et rencontre beaucoup de femmes. Lorsque la Poste égyptienne découvre qu'il ouvre les courriers et y vole de l'argent, il est renvoyé. Henri Pranzini se mue alors en aventurier, entre dans l'Armée des Indes et participe à la guerre en Afghanistan, avant d'offrir un temps ses services aux Russes[4].

En 1884, il s'engage dans l'armée anglaise et prend part, en qualité de chef-interprète – polyglotte, il connaissait huit langues[5] –, à l'expédition du Soudan.

Il arrive en 1886 à Paris, où il exerce notamment les activités de traducteur et d'employé pour une maison s'occupant de retouches de tableaux[1], et d'autres, plus troubles : tout laisse en effet à penser qu'il tire alors également des profits en tant que souteneur ou « gigolo », des femmes lui versant souvent, et de façon difficilement explicable autrement, certaines sommes d'argent.

Le « Triple assassinat de la rue Montaigne »[modifier | modifier le code]

Photo anthropométrique d'Henri Pranzini

Un triple meurtre est commis à Paris, au troisième étage no 17 de la rue Montaigne, le , sur les personnes de Claudine-Marie Regnault, une « courtisane » connue sous le nom de « Régine de Montille »[6], quarante ans, de sa femme de chambre Annette Grémeret, trente-huit ans, et de la fille de cette dernière, Marie-Louise, âgée de neuf ans. Juliette Toulouze, la cuisinière, descend, comme son habitude à sept heures du matin, de sa chambre de bonne du sixième, pour se rendre chez sa maîtresse. Elle veut pénétrer dans l'appartement par l'escalier de service, mais la chaîne de sûreté est encore en place, et bien qu'elle frappe à la porte, la femme de chambre ne répond pas. Alerté, le commissaire de quartier se rend sur place avec deux adjoints, un médecin et un serrurier. Les hommes découvrent les trois victimes égorgées, les femmes étant décapitées. La jeune fille a par ailleurs les doigts de la main droite coupés et présente cinq lacérations au poignet. Sur le tapis du salon, dans une flaque de sang coagulé, apparaissait nettement l'empreinte d'un pied d'homme. Le mobile semble être le vol : après avoir tenté de forcer la serrure du coffre-fort, en vain, l'assassin a volé des bijoux de Mme de Montille et de 150 000 à 200 000 francs de diamants et de valeurs[7].

Les premiers éléments de l'enquête mettent la police sur la piste d'un dénommé Gaston Gessler dont le signalement, diffusé à travers toute la France, est le suivant : « taille moyenne, âgé de trente à trente-cinq ans, maigre, moustache noire, teint jaune, pardessus drap foncé, foulard, chapeau haut de forme ». Une lettre signée du nom de Gaston Gessler a en effet été retrouvée dans le secrétaire de Mme de Montille, des boutons de manchette ensanglantés et une courroie en cuir à ses initiales sont également découvertes sur la scène de crime[8],[9]. On pense que le suspect s'est enfui en Belgique, où des recherches sont entreprises pour le débusquer[10],[11].

La police se lance à la recherche de Gessler à travers l'Europe. Le 21 mars, un certain Henri Pranzini fréquente la maison close Chez Aline la rue Ventomagy à Marseille. Il paye ses passes avec des pierres et une montre précieuses[12] – . Les prostituées préviennent leur mère maquerelle, Madame Aline, qui redoute d'être accusée de recel, si bien qu'elle dénonce Pranzini au commissariat de Marseille. La police dispose de la liste de bijoux volés, envoyée par Paris. Madame Aline ayant relevé le numéro du cocher qui attendait son client, la police retrouve Pranzini qui est arrêté le jour même au Grand-Théâtre. Son physique ne correspond pas à la description de l'homme recherché - pas plus qu'il ne s'appelle Gessler, mais il est par ailleurs blessé aux mains. Pranzini se trouvait effectivement à Paris quand les meurtres ont eu lieu et il connaissait Mme de Montille, mais sa maîtresse, une certaine Antoinette Sabatier, persiste dans un premier temps à dire qu'il a passé la nuit du 17 au 18 avec elle, lui fournissant ainsi un alibi[13].

Alors qu'au fil que les jours passent et que l'enquête se poursuit, les charges semblent s'accumuler contre Pranzini. Grâce au témoignage du cocher qu l'a vu entrer dans le parc Long-Champ avec un paquet dans la main, la police retrouve le reste des bijoux volés dans les fosses d'aisance de ce parc[14]. Sa maîtresse finit par reconnaître qu'il n'est pas resté tout le temps en sa compagnie la nuit où les meurtres sont supposés avoir eu lieu. Pranzini se contente de nier toute implication dans ceux-ci, sans pour autant fournir d'explications claires lorsqu'il est confronté aux indices qui le font suspecter. Interrogatoires, confrontations, reconstitutions, et autre analyse graphologique[15] se succèdent. Le profil anthropométrique de Pranzini est aussi naturellement dressé[16] : l'étude des empreintes digitales étant balbutiante à l'époque, on se contente de comparer la mesure prise de sa main avec une empreinte sanglante trouvée sur le lieu du crime, et le résultat semble concluant[17]. Pendant ce temps, Gessler, le suspect du début, reste introuvable, et continue de planer tel un spectre sur l'affaire mais finalement la police met la main sur Georges Gutentag, vagabond polonais qui voyage sous la fausse identité de Gaston Geissler. Néanmoins, il s'agit d'une fausse piste car il était en prison au moment du triple assassinat. L'enquête remonte alors six ans plus tôt : en 1881, Pranzini travaille à la réception d'un hôtel Caprani à Naples. Ayant volé de l'argent, son supérieur G. Gessler le renvoie. Pour se venger, Pranzini lui vole ses boutons de manchette et sa ceinture qu'il a intentionnellement laissés sur la scène du crime, ce qui signe sa préméditation[18].

Procès et exécution[modifier | modifier le code]

Le procès d'Henri Pranzini s'ouvre le 9 juillet 1887 devant la Cour d'assises de la Seine. Le 13 juillet, après deux heures de délibéré, il est reconnu coupable des meurtres et condamné à la peine capitale. Ses recours en grâce lui sont tous refusés. Henri Pranzini est guillotiné le 31 août 1887 devant la prison de la grande Roquette par le bourreau Louis Deibler[19].

Un moulage de la tête décapitée d'Henri Pranzini est réalisé afin de permettre aux scientifiques d'étudier les critères physionomiques susceptibles de révéler la personnalité de tels individus. Le succès de la phrénologie à cette époque est tel qu'on recherche en effet la « bosse du crime ». Cette tête en cire colorée, verre soufflé, avec des poils et cheveux humains[20], est exposé dans une vitrine du musée de la préfecture de police de Paris[14].

Pranzini et Thérèse de Lisieux[modifier | modifier le code]

Le souvenir de Pranzini est associé à celui de Thérèse de Lisieux qui, avant son entrée au carmel, prie dans l'espoir de sa conversion avant son exécution, et pour laquelle cette expérience sera déterminante[21].

Thérèse Martin (Thérèse de Lisieux), photographiée en 1886. L'affaire Pranzini se déroule un an plus tard, alors qu'elle est âgée de quatorze ans.

Extrait du manuscrit autobiographique de sainte Thérèse de Lisieux :

« Afin d'exciter mon zèle le Bon Dieu me montra qu'il avait mes désirs pour agréables. – J'entendis parler d'un grand criminel qui venait d'être condamné à mort pour des crimes horribles, tout portait à croire qu'il mourrait dans l'impénitence. Je voulus à tout prix l'empêcher de tomber en enfer, afin d'y parvenir j'employai tous les moyens imaginables : sentant que de moi-même je ne pouvais rien, j'offris [46 r°] au Bon Dieu tous les mérites infinis de Notre Seigneur, les trésors de la Sainte Église, enfin je priai Céline de faire dire une messe dans mes intentions, n'osant pas la demander moi-même dans la crainte d'être obligée d'avouer que c'était pour Pranzini, le grand criminel. Je ne voulais pas non plus le dire à Céline, mais elle me fit de si tendres et si pressantes questions que je lui confiai mon secret ; bien loin de se moquer de moi elle me demanda de m'aider à convertir mon pécheur, j'acceptai avec reconnaissance, car j'aurais voulu que toutes les créatures s'unissent à moi pour implorer la grâce du coupable. Je sentais au fond de mon cœur la certitude que nos désirs seraient satisfaits, mais afin de me donner du courage pour continuer à prier pour les pécheurs, je dis au Bon Dieu que j'étais bien sûre qu'Il pardonnerait au pauvre malheureux Pranzini, que je le croirais même s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir, tant j'avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus, mais que je lui demandais seulement « un signe » de repentir pour ma simple consolation… Ma prière fut exaucée à la lettre ! Malgré la défense que Papa nous avait faite de lire aucun journal, je ne croyais pas désobéir en lisant les passages qui parlaient de Pranzini. Le lendemain de son exécution je trouve sous ma main le journal : « La Croix ». Je l'ouvre avec empressement et que vois-je ?… Ah ! mes larmes trahirent mon émotion et je fus obligée de me cacher… Pranzini ne s'était pas confessé, il était monté sur l'échafaud et s'apprêtait à passer sa tête dans le lugubre trou, quand tout à coup, saisi d'une inspiration subite, il se retourne, saisit un Crucifix que lui présentait le prêtre et baise par trois fois ses plaies sacrées !…[22] Puis son âme alla recevoir la sentence miséricordieuse de Celui qui déclare qu'au Ciel il y aura plus de joie pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour 99 justes qui n'ont pas besoin de pénitence !… »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Le triple assassinat de la rue Montaigne. La Vie de Pranzini », dans Le Petit Parisien, 29 mars 1887, p. 2.
  2. D'origine italienne, il prétendra aussi être né près d'Alexandrie en Italie
  3. À partir de l'article « Triple assassinat de la rue Montaigne » paru en une du Petit Parisien du 19 mars 1887 jusqu'à l'article paru dans le numéro du 26 avril 1887, l'affaire est traitée sans interruption, le plus souvent en page 2 de ce journal, à la manière d'un feuilleton. En ligne sur Gallica.
  4. Julia Kristeva, Visions capitales, Réunion des musées nationaux, , p. 167.
  5. Henri Pranzini dans mysteres.free.fr
  6. « Le triple assassinat de la rue Montaigne. Mme de Montille », dans Le Petit Parisien, 20 mars 1887, p. 2. En ligne sur Gallica.
  7. Henri de Rothschild, Pranzini. Le crime de la rue Montaigne, p. 33-34.
  8. « Le triple assassinat de la rue Montaigne. Une piste. L'assassin », dans Le Petit Parisien, 20 mars 1887, p. 2. Voir aussi l'article « Les trois assassinées » paru dans La Croix, cité par ailleurs en note.
  9. « Le triple assassinat de la rue Montaigne. L'assassin », dans Le Petit Parisien, 22 mars 1887, p. 2.
  10. « Le triple assassinat de la rue Montaigne. Traces de l'assassin en Belgique », dans Le Petit Parisien, 21 mars 1887, p. 2.
  11. « Le triple assassinat de la rue Montaigne. À Anvers », dans Le Petit Parisien, 10 avril 1887, p. 2
  12. Parmi les bijoux qu'il a laissés dans une maison de tolérance, se trouve une montre en forme de cœur qui semble avoir appartenu à Mme de Montille, ce qu'un horloger confirmera par la suite. Cf. « Le triple assassinat de la rue Montaigne », dans Le Petit Parisien, 23 mars 1887, p. 2.
  13. « Le triple assassinat de la rue Montaigne. Arrestation d'Antoinette Sabatier », dans Le Petit Parisien, 24 mars 1887, p. 2.
  14. a et b Julia Kristeva, Visions capitales, Réunion des musées nationaux, , p. 166.
  15. « Le triple meurtre de la rue Montaigne. L'expert en écritures », dans Le Petit Parisien, 10 avril 1887, p. 2.
  16. « Le triple meurtre de la rue Montaigne. Le signalement anthropométrique », dans Le Petit Parisien, 2 avril 1887, p. 2.
  17. « Le triple meurtre de la rue Montaigne. Les empreintes sanglantes », dans Le Petit Parisien, 2 avril 1887, p. 2.
  18. Jean-Émile Néaumet, Un flic à la Belle époque, Albin Michel, , p. 259.
  19. Jean Faure, Au pied de l'échafaud. Souvenirs de la Roquette, M. Dreyfous, , p. 135.
  20. Photographie du moulage en cire de la tête de Pranzini
  21. Le journal catholique La Croix, que la jeune Thérèse lit, parle de l'affaire dès son début avec un article intitulé « Les trois assassinées », dans le numéro des 20-21 mars 1887. En ligne sur Gallica.
  22. L'article dont parle Thérèse : « Pranzini », dans La Croix, 1er septembre 1887, p. 1-2. En ligne sur Gallica.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Bouchardon, L'Affaire Pranzini, Paris, Albin Michel, 1934, 282 p.
  • (en) Aaron Freundschuh, The Courtesan and the Gigolo: The Murders in the Rue Montaigne and the Dark Side of Empire in Nineteenth Century Paris, Stanford University Press, 2017, 278 p.
  • Aaron Freundschuh (trad. Stéphane Bouquet), « Anatomie d’un fait divers impérial : L’affaire Pranzini et la fabrication d'un archétype criminel », Sociétés & Représentations, vol. 38, no 2,‎ , p. 87-122 (lire en ligne)
  • Viviane Janouin-Benanti, Henri Pranzini, le joueur, L'Apart, coll. « Affaires criminelles », 2013, 345 p.
  • Paul Lorenz, L'Affaire Henri Pranzini, Paris, Presses de la Cité, coll. « N'avouez jamais », 1971, 252 p.
  • André Pascal, Pranzini. Le Crime de la rue Montaigne, Paris, Émile-Paul Frères, 1933, 466 p.
  • « Pranzini », dans Gaston Lèbre (dir.), Revue des grands procès contemporains. Tome V. - Année 1887, Paris, Chevalier-Marescq, 1887, p. 337-406, disponible sur Gallica. – Exposé de l'affaire et compte-rendu du procès.
  • Pranzini : l'assassin de la rue Montaigne, Paris, Librairie du Livre national, coll. « Crimes et châtiments » (no 25), , 32 p. (lire en ligne).

Documentaire télévisé[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]