Guerre des Sept Chefs

Dans la mythologie grecque, la guerre des Sept Chefs ou les Sept contre Thèbes (en grec ancien Ἑπτὰ ἐπὶ Θήβας / Heptà epì Thḗbas, en latin Septem contra Thebas) est une expédition militaire qui oppose une armée menée par sept chefs venue d'Argos à la ville de Thèbes.
Le conflit se déroule une génération avant la guerre de Troie. Il intervient dans le contexte de la succession d'Œdipe et de l'exil d'un de ses fils, Polynice, par son frère Étéocle, qui s'est emparé du trône de la cité. Réfugié à Argos, Polynice parvient à rallier, avec le soutien du roi Adraste, une armée comptant notamment parmi ses rangs Amphiaraos, Capanée et Tydée, qu'il mène contre sa ville natale. Sur le chemin, la mort de l'enfant Archémore, pour qui les Sept Chefs instituent les Jeux néméens, annonce le désastre à venir. Malgré l'ambassade de Tydée, l'assaut a lieu et est un échec pour les Sept Chefs : Adraste est le seul survivant, tandis que les deux fils d'Œdipe s'entretuent, comme le voulait la malédiction prononcée par leur père. Antigone, sœur de Polynice, parvient au péril de sa vie à faire enterrer son frère contre la décision du régent de Thèbes Créon, tandis que Thésée doit intervenir pour offrir une sépulture aux autres guerriers. Une génération plus tard, les fils des Sept Chefs, les Épigones, lancent à leur tour une expédition et vengent leurs pères.
La guerre des Sept Chefs est le sujet de la Thébaïde, une épopée perdue rattachée au Cycle thébain, et apparait dès les épopées homériques. Populaire dans d'autres formes poétiques postérieures, cette guerre figure en toile de fond de plusieurs tragédies athéniennes, comme Les Sept contre Thèbes d'Eschyle et certaines pièces de Sophocle et Euripide. Elle connait une postérité chez des auteurs d'époque romaine, comme Stace avec sa Thébaïde, mais aussi chez des mythographes qui compilent différentes versions du mythe.
Les Sept Chefs sont largement représentés dans l'art grec de la période archaïque et classique, aussi bien en Grèce continentale qu'en Grande-Grèce, ainsi que dans l'art étrusque, dans la céramique, la sculpture et la glyptique, seuls ou en groupe. Au XIXe siècle, quelques artistes néo-classiques reprennent ce thème.
Mythe
[modifier | modifier le code]D'après Walter Burkert, le mythe des Sept contre Thèbes pourrait trouver son origine dans l'Épopée d'Erra, un récit babylonien mettant en scène sept démons menés par le dieu de la guerre Erra[1].
La légende des Sept contre Thèbes apparait en premier lieu dans les épopées[2]. Certains événements préliminaires apparaissent dès l'Iliade de Homère : le conflit entre Étéocle et Polynice[3], la tentative infructueuse de rallier les Mycéniens à l'attaque argienne, l'ambassade de Tydée à Thèbes ainsi que la participation de Capanée — racontée par son fils Sthénélos, qui se vante de la victoire postérieure des Épigones — notamment[4],[5]. La trahison d'Ériphyle et la mort d'Amphiaraos sont également mentionnées dans l'Odyssée du même poète[4]. La Thébaïde, une épopée perdue du Cycle thébain, avait, d'après quelques fragments conservés, pour thème principal la guerre des Sept Chefs[4],[6].
La confrontation entre Étéocle et Polynice est le cœur des Sept contre Thèbes d'Eschyle[4],[7]. D'autres tragédies grecques mettent en scène le conflit des Sept Chefs : Antigone et Œdipe à Colone de Sophocle ainsi que Les Phéniciennes, Les Suppliantes et Hypsipyle d'Euripide[2]. Différents éléments du mythe sont réutilisés dans la poésie lyrique, chez Mimnerme, Stésichore, Corinne ou encore Pindare[4],[2].
Les textes grecs inspirent de nombreux auteurs latins : Ennius, Lucius Accius, Vopisque mais surtout Stace, avec une Thébaïde en douze livres qui développe le mythe original[1]. Plusieurs auteurs tardifs laissent également des récits détaillés du mythe, comme Diodore de Sicile, le Pseudo-Apollodore, Hygin et Pausanias le Périégète[1],[2].
La malédiction d'Œdipe
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Dans l'Iliade, la guerre des Sept Chefs se déroule une génération avant la guerre de Troie[8] ; Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, considère ces deux conflits comme les principaux évènements de la race des héros[9].
La guerre des Sept Chefs trouve son origine dans la dispute entre Étéocle et Polynice, les deux fils d'Œdipe, roi de Thèbes, qui sont maudits par leur père[3] : différentes versions coexistent.
Dans les fragments de la Thébaïde, les deux frères négligent par deux fois Œdipe : une première fois, Polynice utilise deux objets interdits, une table en argent de Cadmos et une coupe en or, hérités par ses ancêtres ; une deuxième fois, les fils donnent à leur père la hanche et non l'épaule d'un animal sacrifié. Outragé, Œdipe les maudit à se battre pour le partage de leur héritage puis à s'entretuer : leur destin est donc de s'affronter[10].
Chez Stésichore, le devin Tirésias annonce, dans une prophétie, que les deux frères vont s'entretuer : pour éviter cette issue, leur mère — anonyme dans l'extrait — leur propose de tirer au sort qui règnera sur Thèbes et qui en sera exilé, emportant avec lui les biens d'Œdipe[11]. Dans la version de Hellanicos, Étéocle propose à Polynice d'abandonner le trône contre le chiton et le collier d'Harmonie[11]. Si ce n'est pas explicité dans ces mythes, Polynice aurait pu déclencher le conflit en souhaitant renégocier ce marché[12]. Dans d'autres versions, Étéocle fait valoir son droit d'aînesse ou utilise la force pour expulser son frère[7].
Dans Les Sept contre Thèbes, Eschyle n'explicite pas à quelle version du mythe il se rattache : les deux frères se battent pour le pouvoir, Polynice accuse Étéocle de l'avoir exilé et ce dernier espère le long de la pièce que la malédiction de son père ne se réalise pas[7]. Sophocle, dans Œdipe à Colone, raconte qu'Œdipe, expulsé de Thèbes par Créon dans l'indifférence de ses fils, maudit Polynice lorsque celui-ci souhaite se réfugier à ses côtés après son propre exil[13].
Chez Euripide, les deux frères sont maudits car ils ont enfermé Œdipe après que celui-ci ait découvert la relation incestueuse qu'il a entretenu avec sa mère Jocaste et qu'il se soit crevé les yeux[14]. Les frères évitent alors de se côtoyer, et décident d'alterner règne et exil : Étéocle est le premier à monter sur le trône, mais il ne le restitue pas à son frère au bout d'une année[13]. Cette version est largement reprise par les sources postérieures — comme Diodore de Sicile ou le Pseudo-Apollodore — et tend à s'imposer[15]. Hygin ajoute qu'Œdipe organise cette alternance lui-même[15].
L'alliance argienne
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Dans les différentes versions du mythe, Polynice exilé se rend à Argos, chez le roi Adraste[15]. Cette arrivée est notamment racontée dans les trois tragédies d'Euripide : alors que Polynice arrive dans la cité et trouve un endroit où s'abriter, il se dispute avec Tydée, lui aussi exilé de Calydon. Adraste, qui assiste à la scène, voit dans les deux guerriers en train de se battre le lion et le sanglier — respectivement le sphinx de Thèbes et le sanglier de Calydon — à qui il doit marier ses filles d'après un oracle : Polynice s'unit à Argie tandis que Tydée épouse Déipyle. Adraste promet alors à ses deux gendres de reconquérir leur royaume respectif, à commencer par celui de Polynice[16].
Amphiaraos, beau-frère d'Adraste et devin, s'oppose dans un premier temps à l'expédition mise en place vers Thèbes car il prévoit une fin funeste. Il est néanmoins obligé de partir sur la décision de sa femme, Ériphyle : celle-ci, depuis une dispute entre Adraste et Amphiaraos, détient le dernier mot en cas de désaccord. Or, elle reçoit de Polynice — ou d'Adraste selon les versions — le collier d'Harmonie et prend donc son parti[17].
D'après l'Iliade, Polynice et Tydée se rendent ensemble à Mycènes pour chercher des alliés dans leur guerre, mais les habitants de la cité refusent car Zeus envoie de mauvais présages[17].
Le nombre et l'identité des chefs de l'armée argienne changent en fonction des sources. D'après Pausanias, c'est Eschyle qui fixe leur nombre à sept, chacun menant son contingent sur une des portes de Thèbes, alors que les traditions plus anciennes semblent en compter plus, venus de différentes cités du Péloponnèse[18],[19]. Dans sa liste, ainsi que dans celle de l'Œdipe à Colone , Adraste ne fait pas partie des sept : à Amphiaraos, Polynice et Tydée s'ajoutent Capanée, Étéocle fils d'Iphis, Hippomédon et Parthénopée[20]. Dans Les Phéniciennes et chez les auteurs plus tardifs comme Diodore de Sicile, le Pseudo-Apollodore, Hygin et Stace, Adraste est bien un des sept, et Étéocle n'apparait pas[21]. Le Pseudo-Apollodore cite une variante où Polynice et Tydée sont remplacés par Mécistée et Étéocle[22]. Pausanias décrit enfin un groupe statuaire à Delphes où les Sept sont représentés : Parthénopée y est remplacé par un certain Halithersès[23].
| Les Sept contre Thèbes et Œdipe à Colone | Les Phéniciennes et sources tardives | Variante du Pseudo-Apollodore | Groupe statuaire de Delphes |
|---|---|---|---|
| Adraste | Adraste | Adraste | |
| Amphiaraos | Amphiaraos | Amphiaraos | |
| Capanée | Capanée | Capanée | Capanée |
| Étéocle fils d'Iphis | Étéocle fils d'Iphis | Étéocle fils d'Iphis | |
| Halithersès | |||
| Hippomédon | Hippomédon | Hippomédon | Hippomédon |
| Mécistée | |||
| Parthénopée | Parthénopée | Parthénopée | |
| Polynice | Polynice | Polynice | |
| Tydée | Tydée | Tydée |
La mort d'Archémore
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L'armée argienne se met en marche vers Thèbes, mais elle s'arrête dans la région de Phlionte, sur les rives de l'Asopos de Corinthie, où elle institue les Jeux néméens pour commémorer la mort d'Archémore, né sous le nom d'Opheltès[24].
La version la plus complète de cette légende apparait dans la tragédie Hypsipyle d'Euripide. Opheltès est le fils d'Eurydice (de) et de Lycurgue et a pour nourrice Hypsipyle. Celle-ci laisse l'enfant sans surveillance, le temps d'emmener l'armée argienne près d'une source d'eau, et Opheltès est tué par un serpent. Amphiaraos persuade les parents de renoncer à la vengeance et qu'il s'agissait du destin de leur enfant, et institue des jeux en son honneur. L'enfant est renommé Archémore, signifiant « le début du désastre », ce qui annonce la fin tragique de l'expédition[25].
L'ambassade de Tydée
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Dans l'Iliade et chez le Pseudo-Apollodore, Tydée est envoyé en ambassadeur à Thèbes alors que l'armée argienne parvient au niveau de l'Asopos béotien. Dans les versions de Diodore de Sicile et de Stace, Tydée part depuis Argos. Cet évènement, à qui Stace consacre une grande partie du deuxième livre de son œuvre, devait faire l'objet d'un long développement dans le Cycle thébain perdu ; il constitue l'aristie de Tydée, telle qu'évoquée chez Homère[26].
Dans l'épopée homérique, Tydée trouve les chefs thébains chez Étéocle, en train de faire la fête. Ceux-ci semblent refuser ses négociations et il décide de les provoquer dans un concours, qu'il remporte avec l'aide d'Athéna. Sur le chemin du retour, il est pris en embuscade par un groupe de cinquante soldats, menés par Polyphontès et Maeon. Seul ce dernier est épargné par Tydée, qui massacre la troupe[26].
D'après une scholie à Mimnerme et quelques représentations sur céramique, Tydée aurait assassiné Ismène, une des filles d'Œdipe, sur l'ordre d'Athéna, pendant qu'elle couchait avec son amant Théoclymène ou Périclymène. La présence du héros argien dans la chambre d'une femme avec laquelle il n'a aucun lien de parenté est inexpliquée : il est proposé qu'il s'agisse d'une homonyme, peut-être une fille du dieu fleuve de l'Asopos[27].
L'assaut sur Thèbes
[modifier | modifier le code]Dans Les Sept contre Thèbes, les assaillants tirent au sort l'une de sept portes de Thèbes qu'ils doivent attaquer[28]. Le choix est rapporté par un messager à Étéocle, qui prend le temps d'analyser le bouclier porté par chacun et de leur opposer un champion thébain[29] : Tydée contre Mélanippos à la porte Proïtide, Capanée contre Polyphontès à la porte Électre, Étéocle fils d'Iphis contre Mégarée (en) à la porte Néiste, Hippomédon contre Hyperbios (d) à la porte d'Athéna Onka, Parthénopée contre Actor (d) à la porte Nord, Amphiaraos contre Lasthénès à la porte Homoloïs et enfin Polynice contre son frère Étéocle à la porte Hypsiste[28]. Cette liste varie selon les versions : Adraste remplace Étéocle fils d'Iphis dans Les Phéniciennes et, d'après un fragment de la Thébaïde originelle, le champion thébain qui tue Parthénopée se nomme Périclymène (de)[30].
Dans Les Phéniciennes et chez le Pseudo-Apollodore, Tirésias prophétise que Thèbes ne peut être sauvée que si Ménécée, un des fils de Créon, meurt là où Cadmos avait tué un dragon. Le jeune homme parvient à se substituer de l'attention de son père et se jette du haut des murailles de la ville[31].
La plupart des guerriers argiens semblent avoir péri sous les coups de leur adversaire désigné, sans aucune précision dans les textes[32]. Capanée meurt foudroyé par Zeus lors de l'assaut : chez Eschyle, Étéocle annonce ce destin pour le héros vantard, ce que reprennent les auteurs postérieurs[33]. Dans la plupart des versions, Tydée est mortellement blessé par Mélanippos : Amphiaraos le venge et jette la tête du guerrier vaincu à Tydée agonisant, en lui enjouant de manger sa cervelle. Tydée s'exécute et, alors qu'Athéna projetait de lui accorder l'immortalité, la déesse se détourne face à ce comportement barbare[33].
Dans certaines versions, notamment chez Pindare, Amphiaraos est sauvé de la mort par Zeus, qui fend le sol de son foudre pour que le héros soit englouti sous terre, accompagné de son char et de son cocher Baton (d)[32]. Il est accueilli comme un héros aux Enfers ou il devient une divinité chtonienne consultée à l'Amphiaréion d'Oropós[4]. Adraste — dans toutes les versions, qu'il soit combattant ou qu'il se tienne à l'écart de la scène — s'enfuit quant à lui sur son cheval, Arion[32].
Le combat se termine sur le duel à mort entre Étéocle et Polynice : dans Les Phéniciennes, il intervient alors que les Thébains ont le dessus et qu'Adraste sonne la retraite, alors que chez Stace, les deux frères sont les derniers debout[34].
La sépulture des Sept et la vengeance des Épigones
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Après la défaite des Sept, Créon, qui assure alors la régence de Thèbes, interdit d'enterrer les corps des perdants. À la fin des Sept contre Thèbes, alors qu'elle se lamente, Antigone, l'une des filles d'Œdipe et la sœur de Polynice, jure de braver cet interdit et d'offrir une sépulture à son frère : ce suspens a peut-être été ajouté à postériori, à une époque où cette histoire est bien connu du public athénien[35]. Sophocle, dans la pièce Antigone, est le premier à mettre en scène l'acte de rébellion de l'héroïne : alors qu'elle est en train d'enterrer Polynice, les gardes l'appréhende et elle est condamnée à mort par Créon ; si elle est graciée par l'intervention des dieux sous la forme d'un oracle de Tirésias, elle se pend avant dans sa cellule, alors que Hémon, son amant et le fils de Créon, se tue avec sa propre épée[36]. Hygin, dans une version peut-être inspirée de l'Antigone (en) d'Euripide, raconte qu'Antigone et Argie, l'épouse de Polynice, parviennent secrètement à apporter son cadavre sur le bûcher allumé en l'honneur d'Étéocle ; Antigone est capturée par Créon, qui ordonne alors à Hémon de la mettre à mort[37].
Dans Les Suppliantes d'Euripide, les corps des autres membres de l'expédition argienne sont récupérés par les Athéniens, commandés par Thésée, qui vainquent les Thébains. Évadné, l'épouse de Capanée, se suicide sur le bûcher de son mari. Pausanias raconte avoir vu les tombes des Sept sur la route d'Éleusis au IIe siècle[38].
Une génération après l'expédition des Sept contre Thèbes, leurs fils prennent les armes, sous la direction d'Adraste, pour venger leurs pères : ceux-ci, les Épigones, sont victorieux sur les Thébains, et seul Égialée, le fils d'Adraste, meurt au combat[39].
Représentations
[modifier | modifier le code]Si le mythe des Sept contre Thèbes semble aussi connu dans la Grèce antique que le Cycle troyen, il est moins représenté dans les arts plastiques[40].
À l'époque archaïque, au VIe siècle av. J.-C., une scène s'impose dans la céramique : le départ d'Amphiaraos, sur son char[40]. Quelques autres scènes sont ponctuellement représentées, notamment la dispute entre les Sept et les parents d'Archémore, ce qui correspond à la fondation des Jeux néméens à cette période[40]. À la fin du siècle, plutôt que le départ, les artistes représentent les différents guerriers faisant leurs adieux à leur famille ou s'armant[40]. Certaines représentations montrent également certains — notamment Parthénopée — se coupant les cheveux : dans Les Sept contre Thèbes , ces mèches sont attachées sur le char d'Adraste, seul survivant[40].
Les représentations de la guerre des Sept Chefs deviennent populaires dans la céramique athénienne du début du Ve siècle av. J.-C., à l'époque classique, avec diverses scènes comme la mort d'Amphiaraos, le duel fratricide entre Étéocle et Polynice et le meurtre d'Ismène par Tydée[41]. Cela s'inscrit dans le contexte politique de l'époque, avec un sentiment anti-thébain alimenté par la guerre entre Thèbes et Athènes au sujet de l'indépendance de Platées vis-à-vis de la confédération béotienne puis par la politique pro-perse de Thèbes pendant les guerres médiques : ces évènements trouvent écho avec le refus sacrilège des Thébains d'enterrer les corps des Sept puis la victoire des Épigones sur la cité[41]. À partir de la seconde moitié du Ve siècle av. J.-C., les scènes deviennent plus psychologiques ou intimes : Adraste et son char, seul avec les mèches de ses guerriers vaincus, ou la trahison d'Ériphyle, un thème qui se popularise alors[42].
Pausanias le Périégète évoque deux groupes statuaires érigés par les Argiens en l'honneur des Sept contre Thèbes, répondant à chaque fois à un groupe d'Épigones[41] : l'un sur l'agora d'Argos, datant du milieu du VIe siècle av. J.-C.[43], et l'autre sur la Voie sacrée du sanctuaire de Delphes, estimé aux alentours du milieu du Ve siècle av. J.-C.[44]. Le groupe statuaire de Delphes répond sans doute à l'utilisation du mythe par d'autres cités : Argos se réapproprie son passé mythique, dans un contexte de guerres contre Sparte, une génération après la défaite de Sépéia (en) et au moment de la victoire commune avec Athènes à Oïnoé (en)[45]. Le char d'Amphiaraos, mené par son cocher Baton (d), devait y avoir une place centrale, afin de créer un parallèle entre le devin de la légende et l'oracle d'Apollon[41].
En Grande-Grèce, aux Ve et IVe siècles, de nombreux thèmes se développent, repris de la céramique attique — trahison d'Ériphyle, Adraste sur son char — mais aussi influencés par les tragédies : la dispute entre Tydée et Polynice à Argos, la mort d'Archémore et l'assaut sur Thèbes, avec des guerriers grimpant sur des échelles pour attaquer les murailles[42]. Au milieu du IVe siècle av. J.-C., Amphiaraos devient une figure très populaire dans la céramique apulienne, aussi bien au travers de scènes représentant son départ ou la mort d'Archémore que lors de sa descente aux Enfers[42]. Les premières représentations de la mort de Capanée apparaissent également en Italie du Sud plutôt qu'en Grèce continentale[42]. Le motif de Capanée ou de Tydée en train de s'armer y est également populaire[42].
En Étrurie, quelques images des Sept apparaissent dès le VIe siècle av. J.-C., mais c'est un siècle plus tard que la représentation de certains guerriers, comme Capanée ou Tydée, se multiplie en glyptique, sur des gemmes et des scarabées[46]. Ces deux guerriers sont au centre du groupe statuaire qui ornait le temple A de Pyrgi, qui figure l'assaut sur Thèbes, en train d'être respectivement tué par Zeus et abandonné par Athéna[46]. La popularité de ce thème s'expliquerait par la volonté des Étrusques de se rattacher à un passé mythologique grec et de revendiquer une filiation avec les héros d'Argos par le biais des Pélasges, ancêtres fondateurs[46]. À partir du IVe siècle av. J.-C., puis à l'époque hellénistique, les artistes se concentrent sur la fin de la lignée d'Œdipe avec le duel à mort entre Étéocle et Polynice, notamment sur le fronton du temple de Talamone : celui-ci peut faire écho à la victoire des habitants de la cité sur les Celtes en , avec la représentation d'assaillants punis pour leur orgueil[47].
À l'époque romaine, les représentations des Sept Chefs périclitent, malgré la composition de la Thébaïde par Stace[48]. Quelques sarcophages, de tradition étrusque, représentent le duel fratricide ou la mort d'Archémore[48]. Une rare représentation vient du Péloponnèse, proche du lieu d'origine des héros, avec un sarcophage conservé au musée archéologique de l'ancienne Corinthe représentant en plus de la mort d'Archémore, le combat des Sept Chefs sur sa face principale[49].
- Représentations antiques des Sept contre Thèbes
-
Scarabée étrusque avec Tydée (de), camée en cornaline, première quart du Ve siècle av. J.-C., Antikensammlung Berlin (de).
-
Polynice donnant à Ériphyle le collier d'Harmonie, œnochoé attique à figures rouges, vers 450 à , musée du Louvre.
-
Adraste sur son char, amphorisque attique à figures rouges, vers , Metropolitan Museum of Art.
-
Capanée et Tydée pendant l'assaut contre Thèbes, fronton du temple A de Pyrgi, vers 470 à , musée national étrusque de la villa Giulia.
-
Départ d'Amphiaraos, cratère à volutes apulien à figures rouges, vers , musée archéologique national de Tarente.
-
Les Sept contre Thèbes, sarcophage romain de Corinthe, IIe siècle, musée archéologique de l'ancienne Corinthe.
Postérité
[modifier | modifier le code]Anne-Louis Girodet réalise vers 1800 une étude pour un projet de tableau intitulé Le Serment des Sept Chefs contre Thèbes. Sur celle-ci, Adraste semble se dresser au milieu d'un groupe de guerriers nus, jurant de se battre autour d'un taureau sacrifié. La composition reprend celle d'un dessin de John Flaxman, qui illustre une édition des tragédies d'Eschyle que détenait Girodet. Le projet reprend également certaines caractéristiques de peintures mythologiques néo-classiques de Jacques-Louis David, comme Le Serment des Horaces ou Les Sabines[50]. L'étude principale est conservée depuis 2000 au Cleveland Museum of Art[51],[50],[52]. D'autres études sont également conservées : un dessin d'une autre composition à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris[50] ainsi que deux portraits, respectivement de Tydée déposé au musée Girodet par le musée d'Art moderne André-Malraux[50],[53] et de Capanée dans une collection privée[50].
En 1826, la peintre Angélique Mongez réalise une huile sur toile au même thème, intitulée Les Sept Chefs devant Thèbes ; elle est présentée au Salon de 1827[54],[55]. Il s'agit à la fois d'un hommage à Jacques-Louis David, dont elle a été l'élève, et à la fois d'une toile au message politique : entamée en 1824, date de l'arrivée au pouvoir du roi Charles X en France, l'œuvre ferait un parallèle entre le mythe et la période de conflit entre Monarchie, République et Empire au cours du XIXe siècle[56]. La peinture de grande dimension est la seule acceptée par l'État français lors du don de l'artiste en 1851, mais ni le musée du Louvre ni le musée du Luxembourg ne souhaitent conserver conserver l'œuvre : le musée des Beaux-Arts d'Angers fini par accepter le don en 1854[56].
La médecin et féministe britannique Sophia Jex-Blake nomme le groupe des « Sept d'Édimbourg » ou des « Septem contra Edinam » (« Sept contre Édimbourg ») d'après les Sept contre Thèbes[57],[58].
- Représentations contemporaines des Sept contre Thèbes
-
John Flaxman, The Oath Of The Seven Chiefs, illustration pour l'édition de 1879 du recueil Stories from the Greek Tragedians.
-
Anne-Louis Girodet, Le Serment des Sept Chefs contre Thèbes, dessin, vers 1800, Cleveland Museum of Art.
-
Anne-Louis Girodet, Capanée, tête du blasphémateur, huile sur toile, XIXe siècle, collection privée.
-
Angélique Mongez, Les Sept Chefs devant Thèbes, huile sur toile, 1826, musée des Beaux-Arts d'Angers.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Krauskopf 1994, p. 732.
- Klodt 2005, § 1.
- Gantz 2004, p. 889.
- Krauskopf 1994, p. 731.
- ↑ Gantz 2004, p. 902-903.
- ↑ Gantz 2004, p. 889 et 903.
- Gantz 2004, p. 891.
- ↑ Gantz 2004, p. 902.
- ↑ Gantz 2004, p. 903.
- ↑ Gantz 2004, p. 889-890.
- Gantz 2004, p. 890.
- ↑ Gantz 2004, p. 890-891.
- Gantz 2004, p. 895.
- ↑ Gantz 2004, p. 894-895.
- Gantz 2004, p. 896.
- ↑ Gantz 2004, p. 900-902.
- Gantz 2004, p. 898-899.
- ↑ Krauskopf 1994, p. 730.
- ↑ Gantz 2004, p. 911.
- ↑ Gantz 2004, p. 912-914.
- ↑ Gantz 2004, p. 913-914.
- ↑ Gantz 2004, p. 914.
- ↑ Gantz 2004, p. 914-915.
- ↑ Gantz 2004, p. 903-904.
- ↑ Gantz 2004, p. 904-905.
- Gantz 2004, p. 907-908.
- ↑ Gantz 2004, p. 908-910.
- Gantz 2004, p. 912-913.
- ↑ Sylvie David, « Images en scène : à propos des boucliers des Sept contre Thèbes », dans L’Antiquité et la vie des arts, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, (lire en ligne), p. 29-30.
- ↑ Gantz 2004, p. 913.
- ↑ Gantz 2004, p. 919.
- Gantz 2004, p. 918.
- Gantz 2004, p. 916-917.
- ↑ Gantz 2004, p. 918-919.
- ↑ Gantz 2004, p. 920.
- ↑ Gantz 2004, p. 920-921.
- ↑ Gantz 2004, p. 922.
- ↑ Gantz 2004, p. 924.
- ↑ Gantz 2004, p. 924-929.
- Krauskopf 1994, p. 744.
- Krauskopf 1994, p. 745.
- Krauskopf 1994, p. 746.
- ↑ Krauskopf 1994, p. 733.
- ↑ Krauskopf 1994, p. 732-733.
- ↑ Krauskopf 1994, p. 732 et 745.
- Krauskopf 1994, p. 747.
- ↑ Krauskopf 1994, p. 747-748.
- Krauskopf 1994, p. 748.
- ↑ Krauskopf 1994, p. 736 et 748.
- (en) Sylvain Bellenger, Girodet, 1767-1824 (catalogue d'exposition), Paris, éditions Gallimard et musée du Louvre, (lire en ligne), p. 424-426.
- ↑ (en) Carter E. Foster, « Magnificent Seven », The Cleveland Museum of Art Magazine, vol. 41, , p. 4-5 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (en) « The Oath of the Seven Chiefs against Thebes », sur Cleveland Museum of Art (consulté le ).
- ↑ Véronique Husson et Sidonie Lemeux-Fraitot, « Tête de Tydée », sur Plateforme ouverte du patrimoine, (consulté le ).
- ↑ « Les sept chefs devant Thèbes », sur Salons et expositions, 1673-1914 (consulté le ).
- ↑ « Les sept chefs devant Thèbes », sur Musée des Beaux-Arts d'Angers (consulté le ).
- Yaelle Arasa, Davidiennes : les femmes peintres de l'atelier de Jacques-Louis David (1768-1825), Paris, L'Harmattan, (ISBN 978-2-343-17028-2), p. 162-165.
- ↑ (en) M. A. Elston, « Edinburgh Seven (act. 1869–1873) », dans Oxford Dictionary of National Biography, Oxford, Oxford University Press, (lire en ligne).
- ↑ (en) Mary Raum, Women and War. Stories from the Amazons to the Greatest Generation through Art and Artifacts, Londres, Routledge, (ISBN 9781032523750), « The Edinburgh Seven », p. 235.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Timothy Gantz, Mythes de la Grèce archaïque, Belin, [détail de l’édition].
- (en) Klaudia Klodt, « Seven against Thebes », sur Brill's New Pauly Online, (consulté le ).
- (de) Ingrid Krauskopf, « Septem », dans Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, vol. VII, Zurich, Munich et Düsseldorf, Artemis Verlag, (ISBN 3-7608-8751-1, lire en ligne), p. 730-748 et pl. 539-546.
Liens externes
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