Grands rhétoriqueurs

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Le grand rhétoriqueur Jean Molinet présentant son ouvrage à Philippe de Clèves.

Les grands rhétoriqueurs (ou « grands rhéteurs ») est un terme inventé au XIXe siècle pour désigner péjorativement des poètes de cour de langue française du milieu du XVe siècle au début du XVIe siècle. D'après Paul Zumthor, Charles d'Héricault extrait, en 1861, le terme de « rhétoriqueur » de la satire des Droits Nouveaux (1481) de Guillaume Coquillart, dans laquelle il désignait les gens de justice.

Dénomination[modifier | modifier le code]

Le nom de « grands rhétoriqueurs » vient de la publication de plusieurs traités du XVe siècle sur la versification utilisant le terme de « rhétorique » dans leurs titres, comme dans les Arts de Seconde rhétorique, la « seconde rhétorique » codifiant alors la poésie, ou la « rhétorique vulgaire » (c’est-à-dire « vernaculaire », par opposition à la rhétorique « latine »). Ces manuels poétiques suggéraient que la rime était une forme ou une branche de la rhétorique.

Principes[modifier | modifier le code]

Miniature de Jean Bourdichon pour le Voyage de Gênes de Jean Marot, 1508.

Ils ne formaient pas une « école » mais, proches des princes, diplomates ou secrétaires, et communiquant parfois entre eux, ils ont adopté des « principes d’écriture » comparables. Ces poètes vivent dans des cours princières ou royales. Ils sont payés pour montrer leur virtuosité, mais aussi pour louer le mécène qui les nourrit. Bien que rejetant toute contamination d’avec le monde vulgaire hors de ces cours, les grands rhétoriqueurs ne formaient pas un groupe homogène ou un mouvement littéraire organisé. Il existait de grandes différences dans les projets de création individuelle de chaque rhétoriqueur. Néanmoins, ces poètes montrent de grandes similitudes dans l’invention poétique et l’expérimentation sonore. La multiplicité des lectures de certains textes a été comparée à la musique polyphonique du XVe siècle de l’école bourguignonne et de l’école franco-flamande (comme la musique d’Ockeghem). Leur fascination pour les copia, les jeux verbaux et les difficultés d’interprétation rattachent les grands rhétoriqueurs à des figures de la Renaissance comme Érasme et Rabelais.

Techniques[modifier | modifier le code]

Les Illustrations de Gaule et sĩgularitez de Troye de Jean Lemaire de Belges, 1512.

Innovateurs, ils affirment leur virtuosité technique dans des poèmes amples et surchargés, développent les métaphores, multiplient les jeux poétiques (acrostiches, palindromes, fatras, rimes équivoquées, coq-à-l’âne…) Ces occupations permettent d’explorer les potentialités de la langue française à un moment où celle-ci est en train de se stabiliser : ces poèmes ont une fonction d’illustration de la langue.

La poésie des grands rhétoriqueurs est une poésie complexe qui se caractérise par l’abondance d’ornements poétiques voyants, et notamment une versification complexe. Cette poésie a recours à des formes fixes souvent difficiles comme la ballade, le chant royal mais aussi le rondeau (poème bref dans lequel la première partie du premier vers revient à la fin des strophes) ou l’épître. On recherche ici des rimes riches et difficiles, en particulier la rime équivoquée (rime qui résulte d’un jeu de mot), batelée (l’hémistiche rime avec la fin du vers), couronnée ou encore enchainée. Le groupe est également crédité de la promotion de l’alternance entre rimes « masculines » (vers se terminant par un son autre qu’un « e » muet) et rimes « féminines » (vers se terminant par un « e » muet).

Déclin[modifier | modifier le code]

François Villon se distingue par plusieurs traits personnels des grands rhétoriqueurs, bien qu'il ait fréquenté, comme eux, une cour : celle Charles d'Orléans à Blois, mais sans succès. L'expression de sa persona se développe dans ses poèmes avec une versification, une force et une variété jusque-là inédites. Son œuvre renouvelle le genre du dit qui s'était épanoui avec les trouvères et marque l'épuisement progressif du lyrisme courtois et chevaleresque au XVIe siècle.

Le déclin de la poésie des grands rhétoriqueurs s'explique par le renforcement de l'autorité royale à partir de Charles VII sur les grands féodaux qui entretenaient une cour, alors même que la veine réaliste est portée par l'urbanisation de la population due aux destructions de la Guerre de Cent Ans et les transferts de richesses provoqués par l'inflation et la spéculation. Cette veine trouve une expression annonciatrice de François Villon chez Pierre de Nesson, Michault Taillevent, Pierre Chastellain ou Jehan Regnier (thèmes de l'infortune, du temps qui passe et de la mort).

A la fin des années 1540, la Pléiade a considéré les grands rhétoriqueurs comme les représentants d’une tradition médiévale dépassée (tout particulièrement Joachim Du Bellay dans La Défense et illustration de la langue française). Cette prise de distance peut également avoir eu des motivations liées à l'esprit de classe et au renforcement du sentiment national : de nombreux poètes et écrivains grands rhétoriqueurs étaient des roturiers au service de la cour du duché de Bourgogne, tandis que le cercle de Ronsard était entièrement français et dominé par les nobles.

Réhabilitation[modifier | modifier le code]

Les « grands rhétoriqueurs » ont été tout à fait oubliés avant qu’un regain d’intérêt par des spécialistes aux XIXe et XXe siècles et divers travaux, notamment ceux de Paul Zumthor, ne contribuent à les réhabiliter pour leur esprit d’innovation et leur recherche esthétique. Leurs jeux verbaux et l’expérimentation sonore ont été loués par des groupes littéraires contemporains, y compris les auteurs de l’Oulipo dont ils préfigurent en quelque sorte les recherches et les exercices de style.

Grands rhétoriqueurs[modifier | modifier le code]

Sont considérés comme « grands rhétoriqueurs » :

XIVe siècle 
XVe siècle 
XVIe siècle 

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Françoise Autrand, Jean de Berry, Paris, Fayard, , 51 p. (ISBN 978-2-213-60709-2 et 2213607095), p. 53

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul Zumthor, La Lettre et la Voix. De la « littérature » médiévale, Paris, Le Seuil, 1987.
  • Paul Zumthor, Le Masque et la Lumière. La poétique des grands rhétoriqueurs, Paris, Le Seuil, 1978.

Liens externes[modifier | modifier le code]