Chronophotographie

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Chronophotographie moderne

La chronophotographie (du grec kronos, temps, phôtos, lumière, et graphein, enregistrer) désigne une technique photographique qui consiste à prendre une succession très rapide de photographies, permettant de décomposer chronologiquement les phases successives d’un mouvement (humain ou animal) ou d’un phénomène physique, trop brefs pour être observés convenablement à l’œil nu. De nos jours, la chronophotographie est toujours utilisée, aussi bien dans les domaines scientifiques que dans la publicité ou la photographie d’art. Le mode de prise de vues en rafale moderne est de la chronophotographie. Sa version ultime, le bullet-time, permet l’immobilisation du sujet au sein d’un décor encore en mouvement.

Le plus ancien procédé est basé sur la multiplication des chambres photographiques braquées sur le même sujet et se déclenchant successivement durant un temps très bref proche de la durée réelle du phénomène étudié. Plus efficace, un procédé à un seul objectif succède à ce premier procédé lourd et encombrant. Cette fois, c’est le support de l’émulsion photosensible qui se déplace par rapport à l’objectif, ce qui autorise de classer ce second procédé dans le pré-cinéma.

Historique[modifier | modifier le code]

Le prince Esterházy au galop

L'invention de cette technique en 1878 revient au Britannique Eadweard Muybridge. Photographe célèbre, notamment par ses négatifs de paysages sauvages peu connus du public américain, Muybridge s’intéresse aux affirmations controversées d’Étienne-Jules Marey. Le chercheur français est en effet persuadé, de par ses observations multiples, que le cheval au galop n’a jamais les quatre fers en l’air au cours des phases d’extension, ainsi que les artistes le représentent depuis des siècles (comme ce portrait du prince Esterházy), mais qu’il conserve au moins un pied en contact avec le sol. Les milieux scientifiques réfutent cette conviction de Marey.

Le milliardaire américain Leland Stanford, grand amateur de sports équestres et lui-même propriétaire de purs-sangs , offre à Muybridge les moyens financiers pour prouver, photographies à l’appui, que Marey a raison. Également joueur, Stanford a parié gros sur le résultat de cette expérience.

The Horse in Motion.jpg

Le dispositif est à première vue très simple : Muybridge veut aligner douze chambres photographiques, voire le double, sur le côté d'une piste où doit s’élancer le cheval au galop. Des ficelles sont tendues perpendiculairement à la trajectoire de la course. « C’est le cheval lui-même qui déclenche successivement les obturateurs en entraînant par son poitrail des ficelles liées aux appareils. Il est arrivé que le cheval emporte avec lui la batterie des précieuses chambres noires, les démolissant, elles et leurs clichés. [1] » En vérité, la mise au point est laborieuse et prend six ans, de 1872 à 1878, mobilisant plusieurs des purs-sangs de Stanford. En effet, les ficelles doivent déclencher à distance l’ouverture de ce qui sert à l’époque d’obturateur, tout en se déconnectant pour éviter l’arrachement. Autre difficulté : chaque poste photographique est confié à un opérateur muni d’un petit laboratoire individuel qui lui permet, juste avant l’expérience, d’enduire de collodion humide, au temps de pose rapide, la plaque de verre qu’il charge prestement dans la chambre. L’expérience peut alors se dérouler.

Enfin, en 1878, Eadweard Muybridge réussit, démontrant que le cheval au galop ne quitte complètement le sol que lorsque ses postérieures et ses antérieures se rassemblent sous lui (vignettes 2 et 3). Dans ses positions en extension (vignettes 1 et de 4 à 11), il conserve toujours un ou deux pieds en contact avec le sol.

L'appareil d'Albert Londe et de Marey à douze objectifs et autant de chambres noires

Marey et Muybridge se rencontrent en France puis les deux chercheurs développent chacun de leur côté des ateliers de chronophotographie et engrangent de nombreuses prises de vues décomposant divers mouvements. Dans la « Station physiologique » de Marey, un autre Français, Albert Londe met au point un appareil rassemblant en une seule imposante machine douze chambres photographiques dont le déclenchement en cascade peut être plus ou moins rapproché. Il s’agit du premier appareil autonome de chronophotographie.

Marey et son fusil photographique

Personnellement, Étienne-Jules Marey invente en 1882 un fusil photographique, un appareil de chronophotographie portable, qui lui permet d’opérer en pleine nature et de suivre en épaulant le mouvement d’animaux rapides et peu contrôlables, tels les oiseaux. La première version est équipée d’une sorte de barillet chargé, tel un revolver, de petites plaques enduites de produit photosensible qui défilent en une fraction de seconde derrière l’objectif. En 1889, après l’arrivée sur le marché de l’invention de l’Américain John Carbutt, un support souple en celluloïd que commercialise l’industriel américain George Eastman (le futur créateur de Kodak), Marey adapte en bobineau ce support léger sur son fusil photographique, qui lui permet de saisir des séries plus longues d’instantanés. Le même film souple va, aux États-Unis, permettre à Thomas Edison et son collaborateur, William Kennedy Laurie Dickson, de réaliser les premiers films du cinéma. Mais le chercheur français n’est pas intéressé par l’aspect récréatif que pourrait prendre son invention.« Le cinéma ne doit presque rien à l'esprit scientifique... Il est significatif que Marey ne s'intéressait qu'à l'analyse du mouvement, nullement au processus inverse qui permettait de le recomposer[2] ». « Les adeptes de la chronophotographie ne recherchent pas le spectaculaire, seule compte pour eux l’expérience scientifique. Ils n’ont ni la prétention ni l’intention de faire de l’art ou du divertissement, ils veulent étudier à loisir les différentes phases de phénomènes trop rapides pour être analysés à l’œil nu. [3] ». Mais le fusil photographique est classé à juste titre dans les appareils du pré-cinéma.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin, Grammaire du cinéma, Paris, Nouveau Monde,‎ , 588 p. (ISBN 978-2-84736-458-3), p. 14
  2. André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ?, Paris, Les Éditions du Cerf, coll. « 7ème Art »,‎ , 372 p. (ISBN 2-204-02419-8), p. 19
  3. Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin, Grammaire du cinéma, Paris, Nouveau Monde,‎ , 588 p. (ISBN 978-2-84736-458-3), p. 14-15